Ferdinand Blindauer 1932 – 2015

« Servez le Seigneur dans l’allégresse. »

Le jeudi 29 octobre 2015, nous nous retrouvions nombreux dans l’église de Brouviller autour de la sœur et des membres de la famille du Père Ferdinand Blindauer pour la messe d’adieu. Le curé Didier Nierengarten, les chorales et toute la communauté de paroisses que Ferdinand a servies pendant une dizaine d’années avaient tenu à faire de cette eucharistie des funérailles une joyeuse action de grâces pour le cinquantième anniversaire de sacerdoce de leur pasteur.
Monseigneur Jean-Christophe Lagleize, évêque de Metz, nous envoyait ce message :
« Je suis en communion avec vous tous, alors que le Père Blindauer accomplit sa Pâque. Je le confie à la miséricorde de Dieu, et ne pouvant être avec vous pour les obsèques, j’assure sa famille, ses confrères et les participants de mon union dans la prière ». Et c’est le Vicaire épiscopal de la zone, Patrick Bence, qui présida l’eucharistie en son nom, entouré de plus de trente prêtres du diocèse, des Missions Africaines, du Togo et d’autres pays d’Afrique. C’est le Père Jean-Marie Guillaume, Supérieur du District sma de Strasbourg qui prononça l’homélie ci-dessous.

Le dimanche 26 juillet, j’ai visité le Père Ferdinand à l’hôpital. Il venait de subir une intervention chirurgicale qui ne semblait pas être majeure, mais il avait peine à reprendre pied, « ses forces s’en allaient », disait-il, « cela suffit ! Le bon Dieu n’a qu’à venir me prendre ».
« En aucun cas, je n’accorde du prix à ma vie, disait Saint Paul dans la première lecture [1], pourvu que j’achève ma course et le ministère que j’ai reçu du Seigneur Jésus : rendre témoignage à l’évangile de la grâce de Dieu… »

Rendre témoignage de l’évangile de la grâce de Dieu, c’est ce qu’a essayé de faire Ferdinand, comme Saint Paul. « Servez le Seigneur dans l’allégresse », avait-il inscrit sur son image d’ordination. C’était sa devise qu’il a toujours essayé de mettre en pratique. Il était souriant, élégant, prenant soin de lui-même.

Ferdinand avait fait ses études de philosophie chez les Salésiens, mais il ne se sentait pas fait pour l’enseignement et pour la vie en une communauté d’enseignant. Il voulait partir en mission et exercer ses talents de façon plus autonome. Il a alors rejoint les Missions Africaines. Ordonné prêtre le 7 mars 1965, il passe une année en initiation pastorale à Lyon, se familiarisant particulièrement avec les méthodes de l’action catholique.

Il part ensuite pour le Togo, dans le diocèse de Sokodé où pendant 33 ans il donne sa pleine mesure. Il est affecté à la mission de Guerin-Kouka, avec le Père Reiff, une mission à peine créée où tout était à organiser. Mais en 1971, les Pères du Verbe Divin prennent en charge tout le secteur et les Pères des Missions Africaines sont appelés à servir ailleurs. Il en a souvent été comme cela aux Missions Africaines ; à peine installés, nous sommes invités à aller ailleurs.
Ferdinand se retrouve à la grande paroisse de Niamtougou avec le Père Krauth qui lui laisse toute possibilité de créativité. Bien vite il prend en charge le secteur de Défalé, au nord de la paroisse, une région de 16.000 habitants, de population Lamba dont il essaie de déchiffrer la langue : « avant toute évangélisation, écrit-il, il faut commencer par apprendre la langue, car elle est indispensable pour entrer en communication. Sinon il n’est pas possible de faire un travail en profondeur ».
Trois ans après son arrivée à Niamtougou, il s’installe à Défalé qui devient ainsi station principale autonome. Il parcourt les villages et dirige la construction de chapelles en même temps que des communautés chrétiennes. Son souci est de doter ces villages de catéchistes formés et à plein temps. Il est à l’aise dans cette montagne, rencontrant les gens dans les villages et les campements, le plus souvent à pied. Il part très tôt le matin, sans oublier d’emporter avec lui son fusil de chasse… en vrai chasseur, il saura aussi raconter ses histoires de chasses, vraies ou imaginées ; il a d’ailleurs un jour failli se perdre, tournant toute une nuit en forêt. Mais il sera surtout ému de rencontrer les gens qui souvent témoignent d’une foi très grande.

Une de ses grandes joies en 1986, c’est d’avoir accueilli l’évêque Mgr Bakpessi et de l’avoir guidé dans les montagnes, il raconte [2] : « Après avoir confirmé 28 jeunes et adultes, nous avons parcouru ensemble quelques stations en montagne escaladant et pataugeant dans les marigots. Inutile de vous dire ma joie et celle des villages visités. Partout un accueil chaleureux comme les pauvres savent le faire. Pour moi, c’était comme du temps des Apôtres qui encourageaient et partageaient la Bonne Nouvelle ».
Dans sa pastorale, il donne priorité aux jeunes, et encourage la promotion des jeunes filles et des femmes. 1990 est une année de grâces. C’est celle de son jubilé d’argent sacerdotal. Au début de l’année son papa décède alors qu’il est au Togo, mais il apprécie à cette occasion l’esprit de famille des Missions Africaines et la présence de confrères auprès de sa maman, très courageuse.

Le 7 mars, après un long temps de tractation et de préparation des locaux, il accueille dans la joie les sœurs espagnoles de la Doctrine Chrétienne qui bien vite se lancent dans la catéchèse et ouvrent un atelier de couture. Une rencontre d’action de grâces pour ses 25 ans et ceux de son confrère Gérard Bretillot est organisée chez les sœurs de la Providence de Saint André, les sœurs de Peltre, au plateau de Dayes. « Une autre bonne nouvelle, écrit-il. Une entreprise vient de commencer les fondations de la future église de Défalé : l’ancienne chapelle s’avérait trop petite, surtout pour les jours de fête. Rêve qui devient réalité pour moi en cette année jubilaire [3] ». Mais voilà qu’une personnalité s’oppose à la construction de cette église et entre en conflit avec le Père Ferdinand.
Le conflit s’amplifie alors qu’il est en année sabbatique à Montréal. Il se demande s’il doit retourner à Défalé : « Pour moi cela semble une défaite. Un peu blessé dans mon amour propre – et face à la Croix de Jésus Christ – je veux quitter un peuple – à cause d’un grand qui a mis des bâtons dans les roues. Ce sont les pauvres qui trinquent et qui sont laissés à leur sort. Ai-je en conscience le droit de le faire ? L’évêque m’invite à reprendre les choses en main et de ne pas abandonner l’œuvre commencée sans qu’il y ait un remplaçant. En tant que prêtre missionnaire je ne dois pas reculer devant la croix. Jésus s’est offert jusqu’à la mort sur la croix, face à tant d’amour est-ce que j’ai le droit de dire non ? Je pense avoir assez de force avec l’aide du Seigneur pour continuer là où Dieu m’a un jour appelé à donner ce que j’ai reçu ». C’était en mars 1991. « Je n’ai rien négligé pour vous annoncer tout le dessein de Dieu », dit Saint Paul…

Il retourne à Défalé. « Après un an de recyclage, j’ai retrouvé le Togo, un Togo bien changé, déchiré entre gens du nord et gens du sud, et où règne à présent l’insécurité. C’est dans ce climat que nous essayons de travailler et d’apporter le message de la Bonne Nouvelle. De nombreux jeunes se sont inscrits au catéchuménat et les sœurs prennent une bonne part de la catéchèse. Leurs ateliers de couture, broderie, tricotage, hygiène, alphabétisation fonctionnent à plein temps. Qu’elles soient ici remerciées pour ce beau travail… Après les événements récents politiques, des centaines de réfugiés laissant leurs récoltes et biens sur place, sont venus grossir les régions du nord. Un comité d’aide s’est mis à l’œuvre, distribuant à ces familles céréales et lait pour les enfants… [4] » Il organise le mouvement des équipes enseignantes, en deviendra même l’aumônier national et participera à plusieurs rencontres internationales en Afrique francophone, l’amenant jusqu’à Bangui.

Il s’efforçait de rester à jour dans le domaine spirituel, de la pastorale et de la théologie. Par trois fois il prend une année sabbatique, d’abord chez les Dominicains à l’Arbresle à Lyon en 1978, à Montréal au Canada en 1990 et à Strasbourg en 1999-2000. Son année d’étude à Strasbourg terminée, il repart pour l’Afrique, mais cette fois-ci pour la Côte d’Ivoire. En octobre 2000, il rejoint deux confrères à Oangolodougou, sur la frontière avec le Burkina Faso, une paroisse de 42.000 habitants avec une dizaine de villages dans un rayon de 50 kms. Ce n’est pas facile, à l’âge de 68 ans de s’adapter à un nouveau pays : « Je confie ce nouveau champ d’apostolat à vos prières pour que tous les cœurs s’ouvrent au Christ et puissent un jour naître de l’eau et de l’Esprit et chanter avec toute l’Église le « Gloria » de la joie de Noël, écrit-il le 14 décembre 2000. En 2002 il se retrouve seul prêtre, avec un immense programme pour la période de Noël. Alors qu’une équipe nouvelle est envoyée en cette station, il rejoint Fronan où le travail est moins astreignant et où il peut se réjouir de la présence de confrères à la maison sma. Les événements socio-politiques de ce temps-là, qui donnent cours à beaucoup d’insécurité, le fatiguent beaucoup.
Il quitte le pays définitivement en 2005 ; il a 70 ans et presque 40 ans de service en Afrique. Il est heureux d’être accueilli à la communauté du Zinswald et de pouvoir servir dans les différentes églises de la communauté de paroisses St François de Sales des anciens baillages de Lixheim. Sa nomination comme coopérateur devait officiellement prendre fin le 31.08.2015

Dans sa mission, il se savait soutenu et aidé par les membres de sa famille et par ses nombreux amis et bienfaiteurs : « Que tous mes bienfaiteurs soient remerciés pour leur générosité pour l’évangélisation », a-t-il écrit dans une note accompagnant son testament… « C’est grâce à vous tant par vos prières que par vos dons que nous pouvons réaliser notre vocation missionnaire [5] ». Son merci pour ce soutien, il n’a cessé de le répéter. « On ne travaille pas seul, mais en union avec toute l’Église. La joie d’annoncer la Bonne Nouvelle : Christ est vivant, présent dans tout ce que nous faisons, nous sommes sûrs que c’est Lui la Lumière et qu’il fait germer le grain ». « Je demande pardon à tous ceux que j’ai offensés, comme je pardonne à tous ceux qui m’ont offensé, car Dieu est miséricordieux et pardonne toujours à ceux qui l’implorent », précise-t-il encore dans la note accompagnant son testament.

Il n’a pas pu célébrer son jubilé d’or avec ses confrères le 1er septembre dernier, trop faible pour les rejoindre. Mais comme les Apôtres selon l’évangile de ce jour [6], il a tenu bon avec le Christ dans les épreuves. Et le Christ dispose pour lui du Royaume, c’est ce que nous croyons et espérons.

[1] Actes 20, 16-20, 24, 27, 32-35.

[2] 7 décembre 1986.

[3] 20 juin 1990.

[4] (Noël 1992.

[5] 7 décembre 1986.

[6] Luc 22, 24-30.

Publié le 26 février 2016 par Jean-Marie Guillaume