Ferdinand Blindauer, sma (1932-2015)

Quarante ans de mission dans les montagnes et les villages, 50 ans de sacerdoce.

Le dimanche 26 juillet, j’ai visité le Père Ferdinand à l’hôpital St-Nicolas de Sarrebourg. Il venait de subir une intervention chirurgicale qui ne semblait pas fatale, mais il avait peine à reprendre pied, « ses forces s’en allaient », disait-il, « cela suffit ! Le bon Dieu n’a qu’à venir me prendre ». Revenu au Zinswald où il résidait depuis 2005, il semblait reprendre goût à la vie, mais bien vite ses forces se mirent à diminuer. Son éternel sourire, signe d’un optimisme imbattable, se flétrissait. Réadmis à l’hôpital de Sarrebourg, au bout de quatre jours il s’en allait « chez le bon Dieu venu le prendre », le 25 octobre 2015. Il avait 83 ans.

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Le P. Ferdinand Blindauer
Photo SMA Strasbourg

Le choix de la vie missionnaire
Ferdinand est né le 25 janvier 1932 à St-Avold, mais la famille habitait Boulay. Il se plaisait à retourner à Boulay durant ses différents congés, il était très attaché à sa famille qui le lui rendait bien. Il appréciait l’accueil de sa sœur et de son beau-frère avec qui il avait lié des liens de complicité, il admirait aussi ses nièces et leurs familles. Il avait su garder des liens profonds avec ses cousins et de nombreux bienfaiteurs qu’il ne cessait jamais de remercier : « C’est grâce à vous, tant par vos prières que par vos dons, que nous pouvons réaliser notre vocation missionnaire » écrit-il le 7décembre 1986. « Que tous mes bienfaiteurs soient remerciés pour leur générosité pour l’évangélisation », a-t-il ajouté dans son testament. « On ne travaille pas seul, mais en union avec toute l’Église. »

Vocation tardive, il fait des études chez les Salésiens à Maretz dans le nord de la France, de même que sa philosophie. Ses études sont interrompues par le service militaire en Allemagne de novembre 1953 à janvier 1955. Il prononce ses vœux temporaires comme religieux chez les Salésiens, où il reste de 1957 à 1960. Mais il ne se sent pas fait pour l’enseignement et pour la vie en une communauté d’enseignants. Il veut partir en mission et exercer ses talents de façon plus autonome. De sa formation chez les Salésiens, il a gardé leur dévouement et approche particulière des jeunes. Bien des fois, au cours de son ministère, il a fait référence aux méthodes salésiennes pour l’éducation des jeunes.

Il est admis à entrer dans la Société des Missions Africaines. Pour cela il doit refaire une année de noviciat, à Chanly en Belgique durant l’année scolaire 1960/61. Il prononce son premier serment d’appartenance aux Missions Africaines le 11 juillet 1961. Il poursuit ensuite ses études théologiques au grand séminaire des Missions Africaines à St-Pierre. Il y est ordonné prêtre par Mgr Strebler le 7 mars 1965 et y termine son séminaire. « Servez le Seigneur dans l’allégresse », avait-il inscrit sur son image d’ordination. C’était sa devise, qu’il a toujours essayé de mettre en pratique. Il fait une année d’initiation pastorale à Lyon. Il réside à la communauté des Missions Africaines, tout en étant rattaché à plusieurs paroisses de la ville où il côtoie principalement les groupes de l’Action Catholique.

Guérin-Kouka, Niamtougou et Défalé
A la fin de cette période, Ferdinand part pour le Togo, dans le diocèse de Sokodé où, pendant 33 ans, il donne sa pleine mesure. Il est nommé à Guérin Kouka, dans le nord-est du diocèse, où il fait sa première expérience missionnaire sous la sage directive du P. Reiff. Il s’agit d’une mission à peine créée, où tout est à organiser. Mais en 1971, les Pères du Verbe Divin prennent en charge le secteur et les Pères SMA sont appelés à servir ailleurs. Du P. Reiff, il apprend à comprendre et à respecter les coutumes locales.

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Dimanche des Rameaux 1998 à Défalé (Togo)
Photo Jean-Marie Guillaume

Ferdinand est nommé à la grande mission de Niamtougou, au nord-ouest du diocèse, où l’accueille le P. Krauth qui lui laisse toute possibilité de créativité. Bien vite, il prend en charge le secteur de Défalé, au nord de la paroisse, une région de 16 000 habitants, de population lamba, dont il essaie de déchiffrer la langue : « avant toute évangélisation, écrit-il, il faut commencer par apprendre la langue, car elle est indispensable pour entrer en communication. Sinon il n’est pas possible de faire un travail en profondeur ». Trois ans après son arrivée à Niamtougou, il s’installe à Défalé qui devient ainsi station principale autonome. Son souci est de doter les villages de catéchistes formés et à plein temps. Il suivait notamment la formation des catéchistes à temps partiel, responsables de communautés, n’hésitant pas à faire appel à de jeunes dames.

Il dirige la construction de chapelles en même temps que celles des communautés chrétiennes. Il est à l’aise dans sa montagne, rencontrant les gens dans les villages et les campements, le plus souvent à pied. Il part très tôt le matin, sans oublier d’emporter avec lui son fusil de chasse… En vrai chasseur, il saura aussi raconter des histoires de chasses, vraies ou imaginées. Mais il sera surtout ému de rencontrer des gens qui souvent témoignent d’une foi très grande et d’un accueil fraternel dépassant leurs moyens. Une de ses grandes joies, en 1986, est d’avoir accueilli l’évêque, Mgr Bakpessi, et de l’avoir guidé dans les collines. Il raconte : « Après avoir confirmé 28 jeunes et adultes, nous avons parcouru ensemble quelques stations en montagne, les escaladant et pataugeant dans les marigots. Inutile de vous dire ma joie et celle des villages visités. Partout un accueil chaleureux comme les pauvres savent le faire. Pour moi, c’était comme du temps des Apôtres qui encourageaient et partageaient la Bonne Nouvelle » [1].

Il n’était pas facile de le trouver à Défalé car il était très souvent en tournée dans les stations secondaires. Il appréciait cependant la visite des confrères ou d’autres personnes. Fin cuisinier, il prenait son temps pour leur préparer un repas de choix, dépassant les compétences de sa fidèle cuisinière et gardienne, qui savait prendre soin de la mission en son absence. Il l’avait d’ailleurs initiée à beaucoup de choses, en particulier au jardinage et au commerce maraîcher.

1990 - année de grâces
Dans sa pastorale, il donne priorité aux jeunes et encourage la promotion des jeunes filles et des femmes. 1990 est une année de grâces. C’est celle de son jubilé d’argent sacerdotal. Au début de l’année, son papa décède alors qu’il est au Togo, mais il apprécie à cette occasion l’esprit de famille des Missions Africaines et la présence de confrères auprès de sa maman à Boulay.

Le 7 mars, après un long temps de tractation et de préparation des locaux, il accueille dans la joie à Défalé les sœurs espagnoles de la Doctrine Chrétienne, qui bien vite se lancent dans la catéchèse. Elles ouvrent un centre féminin où les femmes réussissent à s’organiser en coopérative pour écouler leurs produits de couture et de jardinage. En 1999, elles ouvriront un autre centre plus grand pour l’accueil des petits, issus surtout de familles nécessiteuses.

Une rencontre d’action de grâces pour ses 25 ans et ceux de son confrère Gérard Bretillot est organisée chez les sœurs de la Providence de St-André, les sœurs de Peltre, au plateau de Dayes.

« Une autre bonne nouvelle. Une entreprise vient de commencer les fondations de la future église de Défalé, l’ancienne chapelle s’avérait trop petite, surtout pour les jours de fête. Rêve qui devient réalité pour moi en cette année jubilaire » [2]. Mais voilà qu’une personnalité s’oppose à la construction de cette église et entre en conflit avec le Père Ferdinand. Le conflit s’amplifie alors qu’en automne il vient de commencer une année sabbatique à Montréal. Il se demande s’il doit retourner à Défalé : « Pour moi cela semble une défaite. Un peu blessé dans mon amour propre – et face à la Croix de Jésus Christ – je veux quitter un peuple – à cause d’un grand qui a mis des bâtons dans les roues. Ce sont les pauvres qui trinquent et qui sont laissés à leur sort. Ai-je en conscience le droit de le faire ? L’évêque m’invite à reprendre les choses en main et de ne pas abandonner l’œuvre commencée sans qu’il y ait un remplaçant. En tant que prêtre missionnaire je ne dois pas reculer devant la croix. Jésus s’est offert jusqu’à la mort sur la croix, face à tant d’amour est-ce que j’ai le droit de dire non. Je pense avoir assez de force avec l’aide du Seigneur pour continuer là où Dieu m’a un jour appelé à donner ce que j’ai reçu ». C’était en mars 1991.

Retour à Défalé
Il retourne à Défalé. « Après un an de recyclage, j’ai retrouvé le Togo, un Togo bien changé, déchiré entre gens du nord et gens du sud, et où règne à présent l’insécurité. C’est dans ce climat que nous essayons de travailler et d’apporter le message de la Bonne Nouvelle. De nombreux jeunes se sont inscrits au catéchuménat et les sœurs prennent une bonne part de la catéchèse. Leurs ateliers de couture, broderie, tricotage, hygiène, alphabétisation fonctionnent à plein temps. Qu’elles soient ici remerciées pour ce beau travail… Après les événements récents politiques, des centaines de réfugiés laissant leurs récoltes et biens sur place, sont venus grossir les régions du nord. Un comité d’aide s’est mis à l’œuvre, distribuant à ces familles céréales et lait pour les enfants… » [3].

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Le P. Ferdinand Blindauer et le P. Modeste Billotte (à dr.)
Photo SMA Strasbourg

Il organise le mouvement des équipes enseignantes, en deviendra même l’aumônier national et participera à plusieurs rencontres internationales en Afrique francophone, l’amenant jusqu’à Bangui. Défalé et sa montagne restent cependant son champ d’apostolat. En 1998, suite au départ et au décès du P. Euvrard, il supervise la mission de Broukou-Cadjalla, dans une autre montagne à une cinquantaine de kms. Il a besoin de repos, et prend une nouvelle année sabbatique : quelques cours de Bible et de théologie pastorale en auditeur libre à la faculté de théologie de Strasbourg et un remplacement comme curé intérimaire de la paroisse de Mertzwiller. Il s’efforçait en effet de rester à jour dans le domaine spirituel, de la pastorale et de la théologie. Par trois fois il prend un temps sabbatique, d’abord chez les Dominicains à L’Arbresle en 1978, puis à Montréal en 1990 et à Strasbourg en 1999. Pendant ce temps, l’évêque de Kara avait pourvu au remplacement des missionnaires à Défalé et Broukou [4]. Ferdinand pense qu’il est mieux de tenter une expérience en une autre terre. Il reviendra cependant pour une longue visite en 2003 en ces endroits qu’il a aimés, arrosés de sa sueur et foulés de ses pieds.

En Côte d’Ivoire dans le diocèse de Katiola
Fin 1999, il part pour le nord Côte d’Ivoire, à Ouangolodougou et Fronan. A Noël 1999, il écrit : « Après avoir traversé le Togo et le Burkina Faso, j’ai rejoint ma nouvelle affectation, la paroisse Ste Thérèse de Ouangolodougou, à 30 km du Burkina et à 90 km du Mali. Cette très belle sous-préfecture accueille des peuples venus de ces deux pays et qui vivent en bonne entente avec les autochtones. La paroisse compte 42 000 habitants (…). Chrétienté florissante avec un catéchuménat de jeunes et d’adultes et divers mouvements d’action catholique... Nous sommes trois : le P. Lionello Melchiori, l’abbé Benoît Touré, et moi... »

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Le P. Ferdinand Blindauer en Côte d’Ivoire
Photo Jean-Marie Guillaume

Ce n’est pas facile, à l’âge de 68 ans, de s’adapter à un nouveau pays. En 2002, il se retrouve seul prêtre, avec un immense programme pour la période de Noël. Alors qu’une équipe nouvelle est envoyée en cette station, il rejoint la maison sma de Fronan en 2004. Il s’affaire aux petites réparations nécessaires, ce qui demande beaucoup d’énergie et de temps, vu la difficulté de se procurer les matériaux de base. Le secteur est bouleversé par les agissements d’un gourou qui impose de façon violente sa propre vision d’un dieu punisseur et jaloux. A la suite de Casimir Kieszek, Ferdinand prend en charge le village de Kationon, dans la périphérie nord de Katiola. Alors que je suis en visite dans le nord du pays, Ferdinand m’emmène en ce village pour la célébration dominicale du 22 février 2002. La présence du visiteur que j’étais, signe de bénédiction et d’espérance, a donné lieu à une véritable fête. Mais les événements socio-politiques qui suivirent le fatiguèrent beaucoup. En plus, Ferdinand, qui essayait d’organiser un petit foyer pour les jeunes filles des villages de Fronan en études secondaires à Katiola, s’est vu empêtré dans des difficultés insurmontables.

Retour en Moselle
Il quitte la Côte d’Ivoire et l’Afrique en 2005 ; il a 70 ans et presque 40 ans de service sous les tropiques. Il est heureux d’être accueilli à la communauté du Zinswald et de servir dans les différentes églises de la communauté de paroisses St François de Sales des anciens baillages de Lixheim. Sa nomination comme coopérateur devait officiellement prendre fin le 1er septembre 2015. Sa contribution en ces communautés est régulière et fidèle. Il impressionne par son humilié, son optimisme, sa disponibilité.

Il n’avait pas pu célébrer son jubilé d’or avec ses confrères au Zinswald, le 1er septembre dernier, trop faible pour les rejoindre. C’est Brouviller, où il avait maintes fois célébré, qui l’accueille pour les derniers adieux. L’église est bien remplie, une communauté priante, recueillie, émue, stimulée par une chorale entraînante et belle. Le vicaire épiscopal, Patrick Bense, représentant l’évêque de Metz, préside la célébration. Une quarantaine de prêtres en aube blanche ont entouré l’autel et se sont déployés autour du fourgon emportant Ferdinand vers ses confrères des Missions Africaines au cimetière de St-Pierre. Une belle vie, toute donnée, un bel hommage, une belle action de grâces ! « Servez le Seigneur dans l’allégresse. Je demande pardon à tous ceux que j’ai offensé, comme je pardonne à tous ceux qui m’ont offensé, car Dieu est miséricordieux et pardonne toujours à ceux qui l’implorent », précise-t-il encore dans la note accompagnant son testament.

[1] Circulaire de décembre 1986.

[2] Lettre du 20 juin 1990.

[3] Circulaire de Noël 1992.

[4] Depuis 1994, lors de la division du diocèse de Sokodé, Défalé et Broukou avaient été rattachés au diocèse de Kara.

Publié le 27 janvier 2016 par Jean-Marie Guillaume