Georges Fischer, le prêtre qui baptisa Nkrumah, le père de l’indépendance du Ghana

On peut lire dans un courrier du Père Georges Fischer adressé à son supérieur, le Provincial de la province de l’Est résidant à St. Pierre, en Alsace : « Il y a quelque temps, j’ai reçu une lettre de Francis Nkrumah ; Premier Ministre de la Cote d’Or. Sans doute il va revenir à ses devoirs religieux [1]. » Ecrits à Kolowaré, au Togo, le 27 octobre 1954, ces quelques mots, jetés presque négligemment pour conclure une lettre de quatre pages, sont à la fois surprenants, fascinants et émouvants quand on connaît le destin de ces deux hommes, plus encore quand on connaît les liens qui les unissaient.

Quiconque s’est intéressé au Ghana, ce pays d’Afrique occidentale coincé entre la Côte d’Ivoire et le Togo le long du Golf de Guinée, a entendu parler de Kwame Nkrumah. Père de l’indépendance du Ghana, principal artisan du mouvement panafricaniste, Nkrumah est pour beaucoup d’Africains l’un des plus grands héros de l’histoire moderne. En revanche, personne aujourd’hui ne saurait dire qui est Georges Fischer s’il n’a pas fouillé les archives de la Société des Missions Africaines. Même les études historiques qui retracent les péripéties de cette vieille dame intimement liée à la colonisation du continent noir, révèlent peu, ou pratiquement rien de ce prêtre. Grain de poussière dans un océan de sable, entité négligeable dans un monde où les évêques et les provinciaux se partagent les honneurs, il est de ces petits hommes sans grade que le temps a balayés des mémoires. Pourtant, Fischer a contribué lui aussi à la marche de l’histoire, à celle de l’Afrique et du Ghana en particulier. « J’ai subi l’influence d’un prêtre catholique, un Allemand du nom de Georges Fischer. Cet homme à grande carrure et si bien discipliné, sembla se prendre de sympathie pour moi et m’aida beaucoup dans mes études. En effet, il joua presque le rôle de tuteur auprès de moi dans la première période de mon instruction scolaire, de sorte que mes parents se voyaient débarrassés d’à peu près toutes responsabilités en vue de mon instruction primaire. Mon père n’avait pas le goût de la religion, mais ma mère se convertit à la foi catholique, et c’est sous son influence ainsi que sous celle du père Fischer que je fus baptisé, moi aussi, dans l’église catholique [2]. » Ces quelques mots écrits dans le premier chapitre de l’autobiographie de Nkrumah traduisent l’importance que ce modeste prêtre des SMA a eu sur la vie du grand leader africain.

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Kwame Nkrumah

Nous sommes en 1885 à Hindisheim, petit village à une vingtaine de kilomètres au sud de Strasbourg perdu au beau milieu de la plaine. Depuis une quinzaine d’années, par la faute de politiciens arrogants et d’officiers incompétents à la tête d’une armée française qui privilégie la défensive, l’Alsace est devenue allemande [3]. C’est donc dans un village du Reichsland que Fischer voit le jour le 16 août [4]. Au même moment, à huit mille kilomètres de là, les premiers prêtres de la SMA débarquent en Côte de l’Or, alors colonie britannique, bien décidés à y évangéliser les populations [5]. Au prix de la vie de dizaines de jeunes prêtres portés par un enthousiasme suicidaire, des missions catholiques sont érigées les unes après les autres tout au long de la côte : Elmina, Cape Coast, Saltpond, Keta et bientôt Axim. La fièvre jaune fait rage et décime le rang des jeunes missionnaires qu’on envoie toujours plus nombreux sur les côtes du Golfe de Guinée.

Après des études à Keer, Clermont et Lyon, le parcours initiatique obligé des jeunes recrues SMA, Fischer est ordonné prêtre en 1909 [6]. A présent, il est prêt, lui aussi, à défier le funeste climat de l’Afrique équatoriale : il sera tout d’abord envoyé au Nigeria oriental. De constitution robuste, à la différence de beaucoup de ses confrères, il n’a pas trop de difficultés à s’acclimater au pays. Après cinq années, qu’il n’appréciera guère si l’on en croit ses lettres [7], il sera muté à Axim, en Côte de l’Or. Quand il y débarque en février 1914, c’est un certain Joseph Stauffer, de neuf ans son aîné, qui y assure la charge de supérieur [8]. Les deux hommes servent dans la mission la plus reculée, à l’ouest du vicariat, sur la rivière Ankobra, à la limite du territoire ahanta et nzima. Comme dans la plupart des missions, le supérieur gère plutôt les affaires religieuses, administratives, scolaires et sanitaires de la station principale, tandis que son vicaire, animé d’un esprit de broussard, sillonne le pays, visitant une à une les stations secondaires. C’est ce que va faire Fischer, avec un zèle impressionnant. En pays nzima, région qui s’étend jusqu’à la frontière de la Côte d’Ivoire et plus loin encore, tout reste à bâtir. Les autochtones sont réticents à l’idée d’embrasser une religion qui combat farouchement le fétichisme et la polygamie. De plus, les protestants, implantés depuis plus longtemps, sont là en embuscade. Nullement effrayé par toutes ces menaces larvées qui se dressent devant lui, croyant dévotement en la mission qui lui est confiée, Fischer va inlassablement sillonner la brousse à la rencontre des populations.

Quelques jours après son arrivée, il quitte déjà Axim pour visiter toutes les stations secondaires jusqu’à Half-Assinie, situé à 90 kilomètres à la frontière de la Côte d’Ivoire. Marchant sur la plage, il met trois jours pour rejoindre la bourgade. Là, découvrant que la chapelle n’est pas plus grande qu’une cuisine et que rien n’est prévu pour célébrer la messe, que l’école dépourvue de pupitre n’est pas en meilleur état, il se met immédiatement à rassembler des fonds et à embaucher des charpentiers pour bâtir de nouveaux bâtiments. C’est avec le même esprit qu’il emploiera toute son énergie à convertir, instruire et soigner les populations du Nzima. Ses tournées dans la brousse durent plusieurs mois, le temps de visiter toutes les stations. Il ne revient à Axim que quelques semaines par trimestre, durant lesquelles il effectue les comptes, met les registres à jour et retrouve accessoirement les joies d’une vie auprès de ses confrères. Il maintient ce rythme effréné pendant des années. Dans le journal d’une station qui sera créée plus tard après son départ de la région, on peut lire ces mots : « C’est lui qui fonda toutes les stations entre l’Ancobra et Newton, entre Half-Assinie et Enchi. Il était humainement impossible à un seul prêtre d’organiser cet immense travail [9]. » Son dévouement pour les populations, le travail considérable qu’il fit pour elles, amena les gens à le surnommer l’apôtre du Nzima.

Son apostolat aura peut-être été encouragé par le passage d’un personnage au charisme exceptionnel, le Prophète Harris [10]. Venu de Côte d’Ivoire quelques mois après l’arrivée de Fischer en Côte de l’Or, Harris, qui dit parler au nom de l’Ange Gabriel, va, en quelques semaines seulement, convertir au christianisme des milliers de Nzima qui seront autant de propagateurs de la foi. D’après certains observateurs, le passage d’Harris à Half-Assinie - qui coïncide avec l’arrivée de Fischer - marque le début de la civilisation. A la suite de sa visite, beaucoup de coutumes ancestrales seront abolies : c’est à partir de là qu’on apprit les règles de la propreté et que les écoles se multiplièrent, dont celle que le petit Nkrumah fréquenta assidûment à partir de l’âge de six ans.

Nkrumah est né à Nkroful, village situé non loin d’Axim en pays Nzima [11]. Si l’on en croit son acte de baptême, il aurait vu le jour le 21 septembre 1909. Les Nzima ne prêtent pas d’intérêt aux dates, aussi celle de la naissance de Nkrumah dut-elle être supputée par le prêtre qui le baptisa bien après sa naissance. Arrivé à l’âge adulte, soucieux de connaître sa vraie date de naissance, Nkrumah croisa certains évènements et en déduisit qu’il n’était pas né le 21, comme son acte de baptême le prétendait, mais le 18 septembre : Fischer, le prêtre qui l’avait baptisé en 1917, s’était trompé de deux jours. Qu’importe, l’histoire retint le 21 septembre et c’est bien ce jour là, en 2009, que le Ghana et l’Union Africaine fêtèrent le centenaire de sa naissance [12].

A l’âge de trois ans, Nkrumah quitta Nkroful avec sa mère, pour rejoindre son père bijoutier à Half-Assinie. En 1915, cela fait un an que Fischer est arrivé en Côte de l’Or lorsque les parents du petit Kwame envoient leur enfant à l’école catholique. Il y restera huit ans. C’est durant ces années que Fischer l’influencera durablement. Nkrumah écrira, toujours dans son autobiographie : « En ce temps-là je m’adonnais sérieusement aux exercices religieux, et j’assistais très souvent à la Messe en qualité d’acolyte. Cependant, à mesure que je grandissais, la rigoureuse discipline du catholicisme m’étouffait. Ce n’est pas que je sois devenu moins religieux, mais plutôt que je cherchais toute liberté pour adorer Dieu et me mettre en communion avec lui, car le Dieu que j’adore est un Dieu très personnel, et ne peut être touché que de façon directe [13]. » Toujours d’après le registre des baptêmes, Kwamé est baptisé par Fischer à la Noël 1917, après deux ans de scolarité. A cette occasion, il prend le prénom chrétien de « Francis », qu’il gardera jusqu’à son retour des USA en 1947 [14].

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Mausolée de Kwame Nkrumah à Accra.

[1] Georges Fischer à Victor Kern, 27 octobre 1954, Archives des Missions Africaines, à Strasbourg.

[2] Kwame Nkrumah, Autobiographie de Kwame Nkrumah, Paris, Présence Africaine, 1960, p. 25

[3] Franck Burckel, Chronique d’une débâcle, Saisons d’Alsace, 2010, n°45, p. 8-15. Eric Anceau, La France de 1848 à 1870. Entre ordre et mouvement, Le livre de poche, 2002, p. 219. Raymond Oberlé, Batailles d’Alsace, Contades, 1987, p. 293-294.

[4] Archives départementales du Bas-Rhin, 4E196/19, 25ème acte de naissance de Hindisheim en 1885.

[5] Patrick Gantly, Histoire de la Société des Missions Africaines (SMA) 1856-1907, Editions Karthala, 2010, T2, p. 209-232. Valérie Bisson et Jean-Marie Guillaume, Saga missionnaire, Edition du Signe, 2004, p. 107-109 & p. 121.

[6] Fiche signalétique de Georges Fischer, Archives des Missions Africaines, à Strasbourg.

[7] Georges Fischer à Georges Brédiger, 24 janvier 1938 et 10 mai 1945, Archives des Missions Africaines, à Strasbourg.

[8] Journal d’Axim, Archives des Missions Africaines à Rome, 3A4 a. Ce document de 92 pages liste tous les évènements d’importance qui ont trait à la mission d’Axim depuis sa fondation le 20 octobre 1902 jusqu’en 1943. Il permet de constater l’intense activité dont Fischer fit preuve durant les années où il y fut vicaire. Les pages 31 à 36 sont plus particulièrement consacrées à son travail dans les stations secondaires.

[9] Johan van Brakel, The SMA missionary presence in the Gold Coast, Cadier-en-Keer, 1996, Vol II, p. 296.

[10] René Bureau, Le prophète de la lagune, Karthala, 1996, p. 28-31. Journal d’Axim, p. 15-17. David A. Shank, Prophet Harris, The ‘Black Elijah’ of West Africa, Library of Congress cataloging-in-Publication Data, 1994, p. 159-163.

[11] Kwame Nkrumah, Autobiographie de Kwame Nkrumah, Paris, Présence Africaine, 1960, p. 15-18.

[12] On peut penser que si Fischer avait déplacé la naissance du leader panafricaniste de plusieurs mois ou de plusieurs années, ces festivités auraient été déplacées d’autant !...

[13] Kwame Nkrumah, Autobiographie de Kwame Nkrumah, Paris, Présence Africaine, 1960, p. 25.

[14] Johan van Brakel, The SMA missionary presence in the Gold Coast, Cadier-en-Keer, 1998, Vol V, p. 96.

[15] Geores Fischer, Vicariat Apostolique de la Côte d’Or, L’Echo des Missions Africaines de Lyon, 1922, p. 152.

[16] Geores Fischer, Vicariat Apostolique de la Côte d’Or, L’Echo des Missions Africaines de Lyon, 1924, p. 64.

[17] Joseph Gass, Au service de l’Afrique, Editions du Signe, 1998, p. 131-136.

[18] Kwame Nkrumah, ouvrage cité, p. 27.

[19] Un an plus tard, elle sera transférée à Achimota pour devenir le prestigieux « Prince of Wales College » d’Achimota.

[20] Georges Fischer à Georges Brédiger, 11 juin 1936, Archives des Missions Africaines, à Strasbourg.

[21] Georges Fischer à Georges Brédiger, 20 août 1937, Archives des Missions Africaines, à Strasbourg.

[22] H. Paulissen à Georges Brédiger, 6 septembre 1937, Archives des Missions Africaines, à Strasbourg.

[23] Georges Fischer à Victor Burg, 21 août 1937, Archives des Missions Africaines, à Strasbourg.

[24] Georges Fischer à Victor Kern, 4 mai 1948, Archives des Missions Africaines, à Strasbourg.

[25] Philippe Lemarchand, L’Afrique et l’Europe, Editions Complexe, 1994, p. 184.

[26] Comme Fischer, Nkrumah sera victime d’attentats, et comme lui, malgré son immense foi en l’homme, il sera transformé par les évènements hostiles qui se déroulèrent contre et autour de lui.

[27] Georges Fischer à Victor Kern, 6 août 1950, Archives des Missions Africaines, à Strasbourg. « C’est absolument nécessaire que je voie un bon dentiste, car depuis que j’ai eu cet accident à Berekum, j’ai souvent souffert des dents même lorsque j’étais à Mulhouse. »

[28] Georges Fischer à Victor Kern, 4 avril 1951, Archives des Missions Africaines, à Strasbourg.

[29] Georges Fischer à Victor Kern, 3 juin 1953, Archives des Missions Africaines, à Strasbourg.

[30] James Fischer, Mort du R.P. Fischer Georges à Kolowaré, texte de l’oraison funèbre, 1955, Archives des Missions Africaines, à Strasbourg.

[31] Georges Fischer à Victor Kern, Kolowaré 1955, Archives des Missions Africaines, à Strasbourg : « Même une Sœur disait : un autre Père ne serait pas resté un mois. »

Publié le 23 juillet 2012 par Patrick Schneckenburger