Gérard Barbier : Missionnaire !

Les funérailles de Gérard Barbier, confrère sma de la Province de Lyon, ont été célébrées à La Tour-du-Pin le 24 mars 2012. L’homélie prononcée avec beaucoup de cœur par Claude Nachon est un remarquable hommage à la Mission.

La photo déposée ici a été prise en janvier 1991. La paroisse de Port-Bouet fêtait les 25 ans de sacerdoce de son curé, le Père Gérard Barbier. L’évêque, Mgr Akichi, m’avait demandé de prononcer l’homélie, puisque je suis devenu le frère de Gérard depuis que nous somme entrés tous deux aux Missions Africaines en 1958. Lui venait du diocèse de Grenoble, et moi du diocèse de Saint-Claude... Je ne sais plus ce que j’avais dit : sans doute quelques vérités et quelques bêtises…
Je me souviens seulement de ma dernière phrase, qui avait suscité de vifs applaudissements. Je voyais tous ces jeunes, et je les ai apostrophés : Tout à l’heure, vous allez offrir des cadeaux à votre curé, mais le plus beau cadeau que vous lui offrirez, ce sera de lui dire : « mon Père, je serai comme toi, je serai missionnaire ! »

« Missionnaire », Gérard l’a été de tout son être, tous les jours de sa vie, sans aucune ostentation, sans esprit de prosélytisme ou de sectarisme. Simplement en Témoin de Jésus-Christ qui vient de nous dire : Je suis le Chemin, la Vérité et la Vie.

Missionnaire, il a dû d’abord quitter sa famille, son pays. Quitter, mais pas du tout renier ni abandonner. Au contraire, les missionnaires qui sont les plus lointains sont souvent les enfants qui sont restés les plus proches des parents, et je suis sûr que vous, ses frères et ses sœurs à qui nous disons toute notre sympathie, vous, ses neveux et nièces qui pleurez Gérard, c’est bien parce qu’il vous portait dans le cœur… et la prière. Ses parents, vos parents et grands-parents, s’étaient réjouis de sa vocation missionnaire. Quelle joie pour Gérard quand Mme Barbier est allée le visiter en 1972 à Fresco ! Mais quelle douleur aussi quand, quelques années après, il arriva trop tard pour les funérailles, à cause d’une grève des aiguilleurs du ciel. Il m’écrivait : Arriver juste pour voir le cercueil de ta mère descendre dans le trou, je ne souhaite pas cela même à mon pire ennemi. Et pour soulager le chagrin de son papa Léon, Gérard l’a fait venir plusieurs fois auprès de lui à Fresco.

« Missionnaire » en Côte d’Ivoire de 1967 jusqu’à ce jour, c’est un sacré boulot ! parce que c’est un pays et une Eglise en plein développement, où la moisson est abondante et les ouvriers peu nombreux. Il faut se donner au maximum, partir et repartir sans cesse dans les villages, visiter les communautés, en faire naître de nouvelles, se faire catéchiste, infirmier et directeur d’écoles de brousse. Il faut planter et bâtir, apprendre aux jeunes et sans cesse recommencer. Le missionnaire doit tout faire, mais il ne sait pas tout faire, et heureusement ! Il ne peut être efficace que s’il sait appeler des bénévoles, des garçons et des filles qui accepteront de travailler en vue du développement intégral, pour le bien de tous.

Gérard a toujours su s’entourer de « disciples » qu’il a formés. C’est à Guibéroua qu’il a commencé sa mission, avec un prêtre dauphinois à la forte personnalité. Comme j’étais son voisin à Soubré, il me disait : Mon cher, (il aimait bien me dire « mon cher ») je suis formé aux meilleures méthodes qui soient, les méthodes « alibiennes ». Les nombreux volontaires de Guibéroua présents dans cette église comprendront tout l’humour qu’il y avait dans ces paroles. Et ils auront apprécié que Gérard ait développé sa propre méthode, toute en douceur, toujours empreinte de compréhension et de respect, une méthode franchement évangélique, se mettant au service de tous et de chacun, soucieux de justice et toujours disponible, dénonçant le mal mais accueillant le pécheur. Une méthode qu’il avait inscrite à son programme avant même d’être prêtre et qui est résumée sur son image-souvenir : Chercher d’abord l’authenticité devant Dieu avant de tout calculer en fonction de l’apostolat.
Les sœurs Franciscaines de Morestel pourraient nous décrire, en termes d’admiration j’en suis sûr, tout l’apostolat développé par Gérard à Fresco, et je crois qu’elles nous donneront tout à l’heure un beau témoignage. D’autres personnes nous écrivent de Port-Bouet et de San Pedro, et ici, en France, ce sont des centaines de personnes qui ont été l’objet de la sollicitude de Gérard pendant les 10 ans où il a servi au 150 cours Gambetta, la maison-mère des Missions Africaines à Lyon, où il a accepté très humblement le poste de Supérieur de la maison. Sur le faire-part venant du Provincial il est écrit Responsable, et non pas Supérieur. C’est plus qu’un détail. C’est la volonté bien délibérée d’accepter cette charge de meneur d’hommes comme un Service et non comme un Pouvoir.
Il avait écrit au Père Provincial : J’ai bien peur de ne pas avoir les qualités de cœur et d’esprit nécessaires pour assumer la responsabilité du 150. Oh que si, il les avait, ces qualités ! Et il les a développées, toujours soucieux que chacun puisse s’épanouir dans le service qu’il exerçait, et toujours aux petits soins des malades de la communauté et de la diaspora, avec une attention privilégiée aux religieuses.

Missionnaire, il l’était parce qu’il a toujours gardé des relations très étroites avec son diocèse d’origine, avec cette région de la Tour-du-Pin où il a secondé et remplacé tant de prêtres pour différentes célébrations, avec le souci de faire connaître la SMA puisqu’il a publié un livre, Figures missionnaires du Pays Dauphinois.

Missionnaire, Gérard l’était encore… encore… Mais je l’entends me dire : Mon cher, arrête-toi de parler de moi, dis-leur qu’eux aussi ils doivent être missionnaires.

Oui, sœurs et frères, (on nomme les femmes en premier maintenant… ce qui n’est que justice puisque ce sont des femmes qui furent les premières témoins du ressuscité) donc, sœurs et frères, vous qui êtes baptisés, vous devez être Missionnaires ! C’est inscrit dans les gènes de votre Baptême. Baptisé = missionnaire. Et vous savez tous que si les vrais missionnaires partent au loin, les autres… Mais non, je dis des bêtises : il n’ y a pas « les vrais », ceux qui partent, et les autres… Il y a que nous devons tous être missionnaires là où nous vivons. Ce n’est pas compliqué, il suffit de ranimer le don de la Foi que nous avons reçu et d’être Témoins de l’Espérance qui nous habite.

Première chose : avoir le sourire. Un saint triste est un triste saint, le monde n’en a pas besoin. Deuxièmement, faire confiance au Seigneur, avoir la certitude que chacun de nous est aimé de Dieu. Il y en a qui ne le savent pas, il faut le leur dire. Ça ne va pas de soi car vous allez rencontrer le monde de la souffrance, des gens désespérés, en révolte contre Dieu, qui vous diront : J’ai perdu mon emploi, mon logement, ma santé, j’ai été attaqué, calomnié, ma fille a été violée, j’ai perdu un être cher, un enfant … sauvagement, comme à Toulouse ce lundi. Alors là, qu’allez-vous dire ? il ne faut pas baratiner. Il ne faut pas dire : « Ne pleurez pas, Dieu vous aime ». Vous allez recevoir une gifle et vous l’aurez bien mérité ! Quand Jésus a dit à la veuve de Naïm « ne pleure pas », il lui a rendu son fils. Nous ne pouvons pas en faire autant, d’accord. C’est pourquoi il faut prendre conscience de notre impuissance, être très respectueux devant celui qui souffre, rester longtemps en silence, et par un moyen ou un autre, la prière, un service, un bouquet de fleurs, un geste affectueux…, il faut faire renaître l’Espérance.

Le Seigneur nous a donné un cœur pour aimer, des yeux pour voir, des oreilles pour entendre, des mains pour aider, et si on les lui prête, Il agit. Marguerite Yourcenar, la première femme entrée à l’Académie Française, répondait à la fin de sa vie à quelqu’un qui lui demandait si elle avait rencontré Dieu : Oh oui, à travers les yeux, les cœurs, les mains de ceux qui m’ont aimée, Dieu m’a beaucoup aimée.

Cette semaine, une amie commune de Gérard et de moi-même et qui se désole de ne pouvoir être là ce soir, m’a téléphoné : J’étais hier à un enterrement civil. C’était affreux… pas une parole. Un silence, non pas profond, respectueux, un silence vide… gêné… gênant… Alors, me dit-elle, je n’ai pu m’empêcher de dire quelques mots et le Notre Père. Et voilà que la petite fille du défunt, que je ne connaissais pas, est venue m’embrasser. Elle m’a dit : « Madame, je n’ai pas osé ; vous, avez osé faire la prière, je vous remercie ». Et j’ai répondu à cette amie : Tu vois, Gérard a déteint sur toi, tu es devenue missionnaire.

Etre missionnaire, cela demande de l’audace, mais si on est amoureux du Christ, comment ne pas vouloir le faire connaître pour que chacun puisse vivre de Lui et triompher avec Lui de tout mal ?

Etre misionnaires, pour vous, sœurs et frères, ce sera continuer à soutenir l’œuvre d’évangélisation de notre frère Gérard. Vous l’avez beaucoup aidé, et je vous remercie en son nom. Gérard n’est plus, mais son œuvre continue.

Nous sommes tristes parce que nous ne verrons plus son visage, son sourire, sa bonhomie. Nous ne serons plus témoins de ses fous-rires et de ses haussements d’épaules à n’en pas finir, nous ne recevrons plus ses messages.

Tout le monde lui avait déconseillé de repartir en Afrique, avec son diabète, sa mauvaise vue, ses pas devenus très lents et autres difficultés de santé. C’est sûr que s’il avait eu cet infarctus en France, il aurait été soigné tout de suite et serait encore en vie.

C’est lui qui a voulu repartir. Il a été victime, non pas du terrorisme ni de la guerre fratricide en Côte d’Ivoire, mais de son dévouement sans mesure, de son attachement viscéral à cette terre d’Afrique vers laquelle il avait fait serment de partir pour y passer toute sa vie.

Vivants ou morts, nous appartenons au Seigneur, disait saint Paul. Et Gérard a obtenu ce que beaucoup de vieux missionnaires ont désiré : mourir et reposer au milieu de ce peuple qu’ils ont servi et aimé. C’est dans le centre Mathieu Ray qu’il a fondé à Koumassi, un quartier d’Abidjan, que Gérard repose maintenant, du moins sa dépouille mortelle. En ayant suivi le Christ jusqu’au don total, n’est-il pas parvenu avec Lui jusqu’à la résurrection ? Et, nous précédant, il nous dit comme Jésus : Je vais vous préparer une place. Ça nous sera très utile qu’il se tienne à côté de Saint Pierre pour nous faire passer. Mais attention, il va nous poser une question : Est-ce que tu as été missionnaire, comme je te l’avais demandé au jour de mes funérailles à La Tour ? Est-ce que tu as été missionnaire ?

Publié le 18 septembre 2012 par Claude Nachon