Gilbert, SMA du fond du cœur

Gilbert Jung, beau-frère du Père Marcel Schneider et membre honoraire sma, nous a rassemblé nombreux autour de lui dans la belle église de Weitbruch, où furent célébré ses funérailles le 16 février 2009 : tous les sièges disponibles dans le chœur pour accueillir les confrères prêtres avaient été occupés ! Le Père Nestor, conseiller du District et curé de la paroisse, présida la célébration, tandis que le Père Jean-Pierre Frey prononça l’homélie préparée par Marcel. La voici.

Cher Gilbert ! La maladie a tourné la page du livre de ta vie. Tu as jeté toutes tes forces dans cette bataille inégale. Tu as résisté pour prolonger le chapitre de ta vie. Tu nous as montré ta force morale, au quotidien, jusque dans tes dernières heures. La maladie t’a laminé et tu gardais – nous gardions - espoir. Elle a entamé tes forces physiques, mais elle n’a pas vaincu ta force morale, ton envie de vivre avec les tiens, avec tes amis, avec tes petits-enfants. Ils sont aujourd’hui ta vie, en eux ta vie se prolonge. En tournant la page, tu clos un chapitre et tu en commences un nouveau, une nouvelle vie pleine de privilèges dans le cœur et la cour de Dieu. Pour ta famille, tu restes un héros parce que tu as tutoyé la souffrance avec une exemplarité sans faille, sans te plaindre.

Chers proches par le sang et par l’amitié ! « Jésus se lève de table, quitte son vêtement. » Les apôtres ont dû se demander : « Mais qu’est-ce qui va se passer ? Qu’est-ce qu’il a derrière la tête ? » Jésus va les surprendre, il retrousse ses manches pour leur laver les pieds. Dans la tradition indienne, les pieds représentent l’énergie vitale de la personne. Jésus remet l’énergie en circulation, il ré-harmonise les apôtres, il les réconcilie avec eux-mêmes. Gilbert savait retrousser les manches, il ne prenait pas de temps pour s’attarder à table ; il lui importait de tenir sa place. Partout où il a passé, il a laissé un parfum d’harmonie. Ses parents l’avaient enrichi d’une bonté naturelle, il était allergique à toute violence. Il savait approcher et aborder grands et petits par la taille, grands et petits par la fonction. Et la marque de sa bonté se gravait en eux.

Jésus met le tablier de service pour soulager les pieds de ses apôtres. J’ai souvent vu Gilbert avec son tablier de service, son tablier de peintre avec la poche kangourou. Avec soin et patience, avec fierté et délicatesse, il vivait le métier qu’adolescent il avait appris à Weitbruch. Il m’a marqué par son souci du détail, par son souci de rendre une copie proche de la perfection. Le tablier de service, il l’a porté près de 46 ans sans s’attribuer une seule journée de maladie. Il a grandi dans sa vie avec un rare esprit de service, se montrant disponible dans les associations où il a choisi d’œuvrer en toute gratuité, au sein du basket de la Gallia locale, au sein des maisons des Missions Africaines, dont il est devenu un membre honoraire.

« Jésus, ayant aimé les siens, il les aima jusqu’au bout. » Gilbert a aimé jusqu’au bout, jusqu’à l’extrême, jusqu’à l’épuisement. C’est cet amour sans faille que nous perdons avec son départ. A l’âge de la retraite, la maladie a investi son corps. Elle lui a volé sa saison d’automne, au moment même où il s’apprêtait à offrir sa disponibilité et à exercer l’art d’être papi. Fiers de ses enfants, il les a aimés à travers ses petits-enfants au-delà de sa souffrance, se forçant à leur ouvrir ses bras et son cœur. Ils ont été ses rayons de soleil quand un passage à l’hôpital s’imposait, leurs photos accrochées aux murs veillaient sur lui et rechargeaient son courage pour tenir et croire à la vie.

Dans la première lecture, Saint Paul encourage Timothée, son disciple, à garder son bon sens. C’est le sens de la mesure, le sens des choses simples. Gilbert nous a donné l’exemple d’un homme satisfait avec peu de choses. La famille, proche et lointaine, lui suffisait. La convention sociale m’a donné un beau-frère, mais nous nous sommes adoptés en frère. Il aimait mon engagement aux Missions Africaines et m’accompagnait dans mes déplacements. L’éducation lui avait donné le sens du spirituel et du religieux. Son cœur vibrait quand il pouvait vivre un événement religieux en direct ou à travers l’écran cathodique. Lourdes et la Vierge Marie parlaient haut à son cœur. Le dimanche, il aimait se brancher sur la messe télévisée. Elle le nourrissait spirituellement, tout comme le nourrissaient la musique et le sport. Durant ses derniers quatorze mois, il n’a plus goûté aux plaisirs de la table. Il a tenu sans se plaindre. Nous savons tous que la maladie, quand elle est pernicieuse, décape et dénude.

Gabriel Ringlet nous parle de cinq dénuements. Le dénuement charnel, où le corps subit une sorte d’effeuillage chirurgical. Gilbert a subi cela. Le dénuement géographique, où la personne vit de déménagement en déménagement, d’une chambre à une autre chambre. Gilbert a vécu cet exil. Le dénuement spirituel, où la personne cherche Dieu au-delà de Dieu. Gilbert s’est senti abandonné de son Dieu. Le dénuement eucharistique, où le pain de vie sera impossible à manger. Gilbert a connu la messe en réduction de pain. Le dénuement affectif, où la personne est obligée de faire ses adieux pour entrer dans des solitudes qui rongent. Oui, la maladie lui a imposé de tels adieux, et ceux-là lui étaient pénibles.
Tous ces dénuements ne font qu’un. Des dépouillements successifs ! La sensibilité est à fleur de peau parce que la maladie vous met à nu. Nos présences humaines n’ont pas pu combler ces pertes. Gilbert a été merveilleusement accompagné par son épouse, ma sœur Marie-Reine. De jour et de nuit, sur le long terme. Il a été pris en charge en famille, en proximité, celle de ses fils Olivier et José, celle de sa belle-sœur Alice, celle de sa sœur Marinette et de son mari Hubert. Notre proximité a entretenu sa soif de vivre. A travers son épreuve, son calvaire, il nous a donné une leçon. Il a révélé toute son humanité. Dans le creuset de la maladie, il a essuyé le feu de la souffrance... et malgré tout il n’a pas voulu jeter la cognée.

Je me suis dit que si Saint Paul avait connu la souffrance aussi intensément, il n’aurait pas invité son disciple Timothée à la supporter. Celle de Gilbert n’était plus humaine. Certes, il a bénéficié des progrès de la médecine, des artistes chirurgiens l’ont effeuillé. Dans cette prise en charge, je voudrais mettre en exergue la présence des infirmières de Weitbruch, leur jeunesse et leur maturité, leur délicatesse et leur disponibilité. Des expertes en humanité, des perles de femmes. Gilbert se ressourçait à leur contact. Dans la maladie, vous êtes souvent sevré de contacts. Gilbert a été visité, et beaucoup de personnes ont partagé notre inquiétude et notre désarroi. Tous ces accompagnements nous administraient la preuve que son extrême gentillesse, sa bonté naturelle et sa disponibilité avaient conquis bien des cœurs.

Gilbert peut prendre à son compte la parole de Saint Paul... un message qui ratifie et scelle sa vie : « J’ai combattu le bon combat, j’ai achevé la course, j’ai gardé la foi [1]. » Il n’a plus qu’à recevoir la récompense du vainqueur pour une vie de fidélité et de disponibilité, donnée aux siens et aux autres. Nous te confions à la miséricorde du Dieu de ton baptême. Repose en paix.

Ton beau-frère qui est devenu ton frère.

[1] II Tim. 4.7.

Publié le 25 mars 2011 par Marcel Schneider