Homélie des Funérailles du Père Perrin

1ère Lecture : Colossiens 3,1-4 ; Ps 22 ; Evangile : Lc 24,1-6

« Le premier jour de la semaine, les femmes de l’évangile sont venues à la tombe » pour s’entendre dire que le Seigneur Jésus est vivant. Pour le Père Perrin, c’est un premier jour, un jour nouveau où il découvre le Vivant.

Nous sommes ici pour un temps de paix, de méditation, d’émotion, de tristesse et de joie, d’action de grâce. Nous rendons grâce pour le long cheminement qui a permis au Père Jean Perrin d’arriver à ce jour nouveau, à ce « monde d’en haut » qui est le but de la vie, dont parle la première lecture - lecture choisie par le Père Perrin lui-même. Le monde d’en haut est pleine participation à la résurrection du Christ. C’était la foi du Père Perrin, qu’il a nourrie en lui et développée jusqu’au bout. Dans cette célébration, nous rendons grâce pour cette foi du Père Perrin et tout ce qu’elle lui a permis de réaliser. Ce don de la foi, donnée au Père Perrin, a rejailli sur toutes les communautés chrétiennes qu’il a fondées, qu’il a accompagnées, qu’il a aimées, pour lesquelles il s’est dévoué pendant 65 ans de sacerdoce : les communautés de Sokodé tout au début de son ministère au Togo, celles de Kara-Yadé pendant 15 ans, de Blitta pendant 25 ans, de Tchébébé pendant 6 ans, de Sotouboua, pendant 19 ans. On a pu voir comment il a marqué la communauté catholique de Sotouboua par la construction des églises et comment aussi il a marqué ce quartier attenant au sanctuaire. Partout où il est passé, le Père Perrin a laissé une trace de foi, de charité, d’évangile.

Une expérience de la Miséricorde
C’est N.-D. de la Merci, N.-D. de la Miséricorde, qui nous accueille aujourd’hui pour rendre grâce pour cette vie si longue et fructueuse. Ce sanctuaire, il l’a fait construire parce que lui-même avait fait l’expérience de la Miséricorde obtenue par l’intercession de Marie. Il avait promis à la Vierge Marie d’ériger un édifice en son honneur s’il revenait des horreurs de la guerre, là-bas sur le front de Russie. N.-D. de la Merci, c’est la Vierge qui brise les chaines du prisonnier, de la séparation, de la souffrance, de la guerre. Il est revenu de la guerre et a pu réaliser sa promesse. Le sanctuaire a été inauguré en juillet 2011 en même temps qu’il célébrait ses 60 ans de sacerdoce.

Au sanctuaire, Jean a voulu ajouter une grotte comme à Lourdes ; c’est le dernier ouvrage qu’il a pu superviser. Le 28 mai dernier, Il écrivait : « Bonne nouvelle. La statue de la Vierge Marie est arrivée telle que je la voulais… Je veux que les pèlerins et autres de passage puissent boire l’eau bénite comme à Lourdes, d’où installation de l’eau courante... Marie m’a beaucoup aidé pour le sanctuaire, et protégé tout au long de la guerre et jusqu’à maintenant (morsure de serpent, deux tonneaux dans un bus et j’en passe). Papa avait fait le vœu de m’envoyer à Lourdes si je revenais et j’y suis allé [1]. Ce n’est pas trop de lui offrir cette grotte. Les gens d’Europe disent que j’en fais « trop ». Papa disait que le « trot », c’est pour les chevaux. À Monsieur Vincent [2], à qui on reprochait d’en avoir fait tellement et à qui on demandait ce qu’il aurait voulu faire encore, il a répondu : davantage. Je suis loin derrière Monsieur Vincent. Il est vrai qu’il ne faut pas tenter Dieu… J’attendrai que l’adduction d’eau soit terminée pour inaugurer la grotte », écrivait-il encore.

L’eau pour la vie et la bénédiction
L’eau, symbole de vie et de vie éternelle, est un des soucis majeurs de sa vie. Il en a utilisé beaucoup pour les nombreux baptêmes qu’il a administrés, pour les nombreuses églises et chapelles qu’il a fait construire et fait bénir, des centaines de litres d’eau ont été jetées sur les murs et sur la congrégation rassemblée lors des bénédictions des différentes églises et chapelles qu’il a construites, comme pour l’église de Bondjondé le 30 janvier 1999. L’eau, le Père Perrin en savait la valeur et la nécessité. Avec son pendule, pendant des années, il en a cherché en beaucoup de villages et communautés. La première chose qu’il faisait lorsqu’il entreprenait une construction était de faire creuser un puits et de se garantir la réserve d’eau nécessaire. Partout où il a habité, il cultivait un jardin et l’eau n’y manquait jamais, comme ne lui a jamais manqué l’eau de la grâce. L’eau aussi, il l’a canalisée, maitrisée lorsque ce fut nécessaire. Il s’est lancé à la construction du grand pont sur l’Anié, au sud de Blitta, parce qu’il ne supportait plus que les femmes, traversant le fleuve en poussant leur cuvette devant elles, continuent à se faire emporter par le courant devenant indomptable à la haute saison des pluies.

De multiples talents
Des talents, il en a reçu plus que les tenanciers de la parabole de Saint Matthieu, bien plus que cinq, plus que dix ; nous n’étions pas là lorsque le maître en a fait la distribution. Il a su les mettre en valeur et parfois les découvrir. Cela lui a permis de faire bâtir de nombreuses églises, écoles et salles de classes, dispensaires et même hôpital. Chacune de ces constructions a été d’ailleurs l’occasion d’un dialogue et d’un cheminement commun de fraternité et de collaboration avec les communautés locales.

Le premier cadeau que Dieu lui a donné, que nous avons déjà noté et qui a été la base de la solidité et de la force de son engagement et de toute sa vie, a été celui de la foi et de la confiance, une foi reçue de ses parents, de son père qui l’a envoyé à Lourdes, de son village qui a donné au moins six prêtres aux Missions Africaines. L’un d’eux, le Père Alfred Legrand (1895-1968), faisant partie de sa famille, a été missionnaire en Égypte. Un deuxième, le Père Paul Perrin, était son oncle, le frère de son père ; il est décédé à Porto-Novo le 27 décembre 1966 à 70 ans. La foi que Jean a reçue l’a fait vivre, engendrant une confiance à toute épreuve, confiance en la vie, don de Dieu, qu’il a su maintenir lors de la guerre, confiance en Dieu, confiance en Marie.

Un autre don reçu a été celui de sa famille à laquelle il était très attaché, malgré l’éloignement géographique. Ses frères et sœurs lui reprochaient de ne plus venir en congé [3]. Il a été marqué par le décès récent d’un beau-frère et d’une belle-sœur, et surtout par celui de sa petite sœur, le 1er mars 2016, à 88 ans. Il reconnaissait humblement qu’il avait peine à en faire le deuil.

Compassion pour les malades et éducation des enfants et des jeunes
Un autre don qu’il a développé est celui de la compassion pour les malades et les plus pauvres. Ils sont toujours venus nombreux frapper à la porte de son cœur. Sa compassion pour les pauvres l’a mis plusieurs fois en un mouvement empreint de colère et l’a fait intervenir auprès des autorités locales et même nationales : la suppression d’un éléphant isolé dévastateur, l’obtention d’un territoire pour des réfugiés, pris sur la réserve de la faune dans l’au-delà de l’Anié, derrière Tchébébé, d’où le tracé d’une nouvelle route, la construction d’un autre pont, la création d’un dispensaire officiel, d’une école...

Les malades ont attiré sa compassion. Lui-même, revenu de la guerre avec un estomac et des intestins abîmés pour toujours, savait ce qu’était un état de santé fragile ; il s’était imposé un régime alimentaire très strict, prenant soin lui-même de sa propre cuisine. Pendant un certain temps, avec son pendule, il s’est aventuré à prononcer des diagnostics et il s’est mis à imposer les mains. Il croyait en sa force de radiesthésie et aussi à la puissance de l’Esprit. On venait facilement chez lui. Il a développé des infrastructures médicales, un hôpital et une maternité à Blitta, plusieurs dispensaires dans plusieurs villages où il a réussi à faire venir des agents, infirmiers de l’État.

L’école et l’éducation ont été un autre de ses soucis. Des écoles, des collèges, il en a mis partout où il est passé. L’une de ses premières réalisations a été l’école secondaire de Kara, ouverte en 1956, qui est devenu plus tard le collège Chaminade. Il a aussi construit les premiers bâtiments de ce qui est devenu le collège Adèle pour les filles. Lorsque les frères marianistes ont célébré le cinquantenaire de l’institution Chaminade, ils l’ont interviewé et lui ont demandé de raconter ses débuts. Il ne voulait pas parler, mais lorsqu’il a commencé à parler, il ne pouvait plus s’arrêter… s’enthousiasmant sur le développement de cette école qui était devenu lycée avec des classes de technologie. « Et pourquoi ne pas continuer jusqu’au niveau université », a-t-il dit, appuyant son dire de son grand rire sonore et contagieux.

Cette idée, il l’a reprise à son compte en 2012. « Ceci pour t’apprendre un de mes rêves, écrivait-il le 31 mars 2012, une université catholique pour Sotouboua. Je pense que c’est le moment ou jamais. Je n’ai rien, juste pour construire l’école primaire à trois classes… Quand j’avais fait la demande d’un collège catholique pour Lama-Kara en ce temps-là, ça avait fait l’effet d’une bombe : je n’avais rien, l’évêque n’avait rien non plus et le ministère n’en voulait pas. Ils ont finalement accepté à condition que ça ne porte pas le nom de collège, mais Institut Secondaire, et c’est parti… »

L’éducation scolaire ne lui suffisait pas, il a utilisé ses talents de musicien, évidents au-delà d’une surdité maximale, à enseigner la musique, la trompette et l’orgue électronique. Il a développé les groupes de majorettes et les cliques, toujours présentes et actives aux grandes manifestations. C’est un plaisir de les voir aujourd’hui devant nous, remplies d’émotion et de talents.

En tout cela, il n’a jamais oublié le service pastoral, qu’il accomplissait avec soin. Il se savait chargé de guider les communautés chrétiennes, organisant la catéchèse, suivant de près les catéchistes, intervenant lui-même en des collèges et lycées, utilisant les moyens les plus modernes qui se présentaient, le cinéma, la vidéo, l’internet, strict et exigeant pour la vie chrétienne.

Essai manqué pour un retraitbr>En 1992, il a 67 ans, il veut se dégager des responsabilités pastorales et prendre du recul dans une petite maison à Yomaboua, à quelques kilomètres au sud de Tchébébé, mais il n’y a pas de prêtre dans le secteur. Il ne résiste pas à l’appel incessant qui, depuis 1952, le pousse à parcourir les villages, à accompagner les communautés chrétiennes, à construire écoles et dispensaires, à prier sur les malades, à partager la Parole et la louange avec les frères chrétiens d’autres dénominations, et même avec les musulmans, à construire des ponts pour relier les humains entre eux.

Il avait des projets plein la tête, encore à la veille de son décès : « J’ai commencé un amphi, pas assez grand paraît-il... Je me suis encore donné trois ans… », écrivait-il encore le 5 juin 2016. « Il est mort en travaillant », me disait hier soir un prêtre qui était près de lui en ses derniers jours. Mais le corps, usé par tant d’activités, ne tenait plus, et un jour, il faut bien s’en aller. Alors qu’il venait d’achever la supervision de la grotte dédiée à Notre Dame de Lourdes, Notre Dame de la Merci, la Vierge Marie, l’aura conduit au matin d’un jour nouveau, à la rencontre du Vivant. C’est cela la signification du passage sur la découverte du tombeau de Jésus, qui nous est indiqué dans l’évangile de Saint Luc choisi par le père Perrin pour cette célébration. Le Togo l’a accueilli il y a 64 ans, il y a vécu toute sa vie, il a aimé cette terre et c’est ce sanctuaire sanctifié par la présence de Marie, mère de Miséricorde, qui l’accueille et qui l’aura introduit près du Vivant éternellement.

Le Seigneur fit pour moi des merveilles…

[1] Lourdes est à 1000 kms de Fouchy, son village natal, et la famille du Père Perrin n’était pas riche.

[2] Saint Vincent de Paul.

[3] Son dernier congé doit remonter à l’an 2000.

Publié le 21 mars 2017 par Jean-Marie Guillaume