Hommage de Mgr Pierre Raffin à Jean-Paul Felder et aux missionnaires

L’église de Racrange était trop petite, en ce jeudi 4 juillet 2013, pour la célébration des funérailles du Père Jean-Paul Felder. Les fidèles des communautés de paroisses de Racrange et de Hellimer ont tenu à rendre grâces à celui qui a été leur pasteur pendant plus de trente cinq ans. Plusieurs faire-parts se plaisaient à rappeler combien Jean-Paul avait été un « prêtre dévoué, évangélisateur et attentif aux besoins de ses paroissiens ». « Egalement investi dans le monde associatif, il est à l’origine de la création de l’Olympic de Racrange dont il a été le secrétaire jusqu’en 1991 ».
En cette après-midi, nombreux aussi étaient les membres de sa famille, ses amis et ses compatriotes alsaciens de Natzwiller, son village natal. Monseigneur Pierre Raffin, évêque du diocèse, a présidé l’eucharistie. Il était accompagné d’une bonne vingtaine de prêtres, des diocésains et surtout de confrères sma, parmi lesquels Georges Klein, le nouveau Vice-Supérieur de District. A la fin de la messe, Claude Rémond, a pris la parole au nom des confrères de séminaire et des missionnaires du Togo. Il a rappelé combien Jean-Paul avait été, pendant les quinze premières années de son sacerdoce, un missionnaire engagé et soucieux du bien-être de ses frères togolais.

L’homélie de l’évêque de Metz

Les deux textes de la Parole de Dieu [1] que nous venons d’entendre conviennent bien pour célébrer les funérailles d’un ancien missionnaire qui avait quitté naguère son pays pour évangéliser des hommes qui ne connaissaient pas encore Jésus et son Evangile. Il est réconfortant d’entendre, en lisant les Actes des Apôtres, comment l’apôtre Pierre a présenté la foi chrétienne à un païen. Le centurion Corneille auquel il s’adressait était certes un homme religieux, sympathisant du judaïsme, mais c’était un païen, et Pierre s’était demandé s’il pouvait l’admettre parmi les fidèles du Christ, tous alors d’origine juive. Dieu lui avait fait comprendre par une vision symbolique que tous les hommes étaient appelés au salut en Jésus Christ.
Aussi Pierre commence-t-il son discours en disant : « En vérité, je le comprends, Dieu ne fait pas de différence entre les hommes ; mais quelle que soit leur race, il accueille les hommes qui l’adorent et font ce qui est juste ». En d’autres termes, l’Église fondée par le Christ est ouverte à tous, sans distinction de race, de langue, de classe sociale ou de frontières : « Jésus Christ est le Seigneur de tous ». C’est cette certitude qui a entraîné tant de missionnaires à annoncer Jésus Christ sur des terres nouvelles.

Pierre rappelle ce que tout le monde dans le pays avait pu voir, la vie extérieure de Jésus et notamment ses miracles ; mais la foi chrétienne va bien au-delà de ces constatations. Le Christ, mort crucifié, « Dieu l’a ressuscité le troisième jour ». Jésus ressuscité n’a pas été vu par tout le monde, mais par « les témoins qu’il avait choisis d’avance, les apôtres qui ont mangé et bu avec lui après sa résurrection ». Tout le monde avait pu voir les miracles accomplis par Jésus au cours de sa vie terrestre, mais seuls ses intimes ont été les témoins de sa résurrection et peuvent affirmer qu’il est bien vivant et ce sont ceux-là qui ont été « chargés d’annoncer au peuple et de témoigner que Dieu l’a choisi comme Juge des vivants et des morts ».
Par sa résurrection, Jésus est devenu le Maître de la vie et de la mort, « le Seigneur de tous les hommes », celui qui les juge certes, mais qui est aussi un Sauveur plein de miséricorde : « Tout homme qui croit en lui reçoit par lui le pardon de ses péchés ». Voilà l’essentiel de la foi, prêchée au moment de la naissance de l’Église, et qui demeure aujourd’hui encore l’essentiel de notre foi. Avec notre ami Jean-Paul Felder, nous la confessons à nouveau dans la liturgie de ses funérailles.

L’Évangile nous renvoie à un épisode significatif de la vie de Jésus. Il venait d’inviter un jeune homme riche à le suivre, mais celui-ci n’avait pu s’y décider : il tenait trop à garder ses richesses. Et Jésus avait commenté cet échec en disant : « Comme il sera difficile à ceux qui possèdent des richesses d’entrer dans le Royaume de Dieu [2] ! » Pierre se retourne alors sur son propre cas et celui des autres Apôtres : « Nous, voilà que nous avons tout quitté pour te suivre. Qu’en sera-t-il pour nous ? » Cette question, bien des missionnaires pourraient aussi la poser, car en partant en mission ils se sont dépouillés de bien des avantages matériels. Certes, en pays sous-développé, les missionnaires semblent souvent être du côté de ceux qui ont des moyens, mais en réalité, comme le demandent d’ailleurs la plupart des Constitutions des Instituts Missionnaires, ils vivent très simplement, et parfois même très pauvrement.
Jésus répond que personne n’aura tout quitté à cause de lui et de l’Evangile sans recevoir le centuple. « A cause de moi et de l’Évangile », précise bien Jésus. Les missionnaires ne sont pas des aventuriers avides de découvrir des terres nouvelles et de se les approprier, ils ont été, comme les premiers Apôtres pêcheurs du lac de Tibériade, séduits par le Christ : « Jésus les appela et, aussitôt, laissant tout, ils le suivirent [3] ». C’est bien ce que l’apôtre Pierre vient de rappeler : « Voilà que nous avons tout quitté pour te suivre ». Et, comme les Apôtres, en suivant le Christ, les missionnaires ont découvert l’Évangile, qui n’est ni d’abord un livre ou une doctrine, mais une bonne nouvelle de salut à partager avec le plus grand nombre.
Le centuple promis ici par Jésus n’est pas uniquement pour demain, mais pour aujourd’hui. Même si l’évangélisation est souvent rude et semée d’échecs, elle est aussi, à des degrés divers selon les temps et les lieux, source de joie et d’action de grâce. Cela fait du bien de voir des hommes et des femmes s’attacher à Jésus Christ et vivre à cause de lui une vie nouvelle. Ce que les Actes des Apôtres nous disent de la première communauté de Jérusalem s’est souvent vérifié par la suite dans la vie des communautés nées de l’évangélisation : « La multitude de ceux qui avaient adhéré à la foi avait un seul cœur et une seule âme ». Lors de mes voyages en Afrique, j’ai souvent éprouvé une joie profonde à célébrer la messe avec des assemblées vivantes et joyeuses, manifestement heureuses d’entendre parler de l’Évangile. C’est vraiment le centuple dont parle Jésus.

Ce centuple s’accompagne aussi de persécutions. Les persécutions, pour les missionnaires, ont des visages variés. Bien sûr, il y a de nombreux missionnaires martyrs. En Extrême-Orient, l’évangélisation de la Chine, du Vietnam, de la Corée ou du Japon compte de nombreux martyrs. Ailleurs, la persécution est le rejet des missionnaires, soit par le pouvoir politique qui les considère comme des agents du colonialisme, soit par les chrétiens autochtones eux-mêmes désireux d’être leur propre maître. Au moment de l’indépendance des pays africains, dans les années 60, il y a eu à l’égard des missionnaires des persécutions de ce genre. On peut mettre aussi au compte des persécutions les épreuves de santé liées à la difficulté de supporter le climat tropical et les maladies qu’il génère. Et puis il y a les échecs parfois cuisants, on croyait que l’évangélisation était bien assurée et l’on voit tout d’un coup se manifester des résurgences de tribalisme ou de sorcellerie. Oui, le centuple bien réel promis par Jésus ne va pas sans les épreuves.

La vraie récompense des Apôtres et des missionnaires, ce ne sont pas les biens de cette terre, si généreux fussent-ils, mais la vie éternelle, c’est-à-dire le bonheur sans fin promis par Dieu à ceux qui le cherchent. On raconte qu’à la fin de sa vie, Thomas d’Aquin fut gratifié d’une vision du Christ qui lui dit : « Thomas, tu as bien écrit sur moi, quelle récompense veux-tu ? » Et Thomas de répondre : « Rien d’autre que toi, Seigneur. » Nous prions au cours de cette eucharistie pour que l’ancien missionnaire Jean-Paul Felder jouisse auprès du Seigneur à qui il avait donné sa vie du bonheur qui ne passe pas.

[1] Ac 10, 34-43 ; Mc 10, 28-30.

[2] Mc 10, 24.

[3] Mc 4, 21-22.

Publié le 9 octobre 2013 par Pierre Raffin