Impression générale à l’issue d’une visite pastorale à Kabo et Batangafo

Depuis la prise de la ville de Kabo le 19 décembre 2012 et de Batangafo le 21 décembre 2012 par les éléments de CPJP [1], je souhaitais rendre visite aux prêtres et aux communautés chrétiennes dans cette région du diocèse de Bossangoa qui est occupée par les rebelles. Pour des raisons sécuritaires, cette visite avait été maintes fois retardée. J’ai pu enfin l’effectuer du 18 au 22 janvier 2013.

Bienvenue à la république de Kabo
Parti de Bossangoa à 10h, j’avais reçu du curé des consignes strictes. Il était hors de question que j’arrive à destination après le coucher du soleil. Il fallait donc hâter le pas et ne pas traîner en route. Avec toutes les rumeurs qui circulent, je croyais trouver des villages morts et abandonnés le long de la route entre Batangafo et Kabo. Mais j’ai été agréablement surpris de constater que les villages que je traversais grouillaient de vie. Le contraste est saisissant, d’autant plus que, lors d’un précédent passage que j’ai effectué les 16 et 17 décembre 2012, les villages étaient mornes et se remettaient à peine des affrontements entre les FACA [2] et les éléments de CPJP.
J’étais attendu à l’entrée de la ville, au poste avancé de contrôle tenu par les éléments de la Seleka [3]. Il était 18h05. Rappelons-le, Kabo n’est pas comme les autres villes et villages que j’ai traversés. Il faut scrupuleusement se soumettre aux formalités administratives et se faire enregistrer. La mission d’ACTED [4] en a fait l’expérience à ses dépens. Elle a été secouée parce que l’équipe était constituée d’une personne de trop qui n’était pas couverte par l’ordre de mission. Les rebelles ont finalement libéré le monsieur. Vraisemblablement, ils étaient davantage intéressés par son Turaya, qu’ils ont aussitôt saisi [5]. Il a fallu la diligence du chef de mission de SOLIDARITES pour que la crise soit résorbée et que la mission d’ACTED se fasse remettre son appareil dans la soirée.

En ce qui me concerne, mon arrivée a été méticuleusement préparée par le curé et le maire, qui ont pris soin d’en informer les nouvelles autorités. Celles-ci affirment être en lutte contre l’État, selon leur expression : « Nous pas Église. Nous contre l’État, l’État contre nous ». Le véhicule s’est immobilisé devant la base des Seleka. Le curé a reconnu l’élément avec qui il s’est entretenu le matin de mon arrivée. Ce dernier l’a introduit au colonel, responsable de la base de Kabo. Pendant qu’ils échangeaient, un jeune en tenue militaire et portant un fusil en bandoulière me dévisagea longtemps et se signa à la manière orthodoxe. Son geste me fit rire. Ce rire a été très mal pris par un des éléments, qui s’est mis dans tous ses états. Il s’est lancé dans un sabir en arabe que deux ou trois témoins me traduisirent en sango. Il me fit descendre de la voiture avant que les autres le ramènent à la raison. Ainsi se termina l’incident. Je n’ai rien à craindre.

Le lendemain matin, la ville était en émoi. Les éléments de Seleka étaient partout en armes. En attendant l’arrivée du sacristain, le curé fit sonner la cloche à 5h30 par le gardien de nuit. A 5h43 arriva tout tremblant le sacristain. Il venait d’être libéré par trois éléments de Seleka qui l’avaient arrêté devant la sous-préfecture, non loin de l’église catholique. Ils finirent par le dépouiller de sa montre. Plus tard dans la journée, j’appris que d’autres exactions avaient été commises sur la population toute la nuit à partir de 22h. Quatre coups de feu furent même tirés cette nuit-là. Je n’avais rien entendu, ni le curé. Un diacre de l’Église apostolique s’est fait voler les 15.350 Fcfa de leur quête, de même qu’un un garde communal qui s’est fait prendre la totalité des recettes qu’il avait faites au marché dans la journée. Tel fut le sort de plusieurs personnes qui semblaient avoir un peu d’argent chez elles à la maison. A défaut d’argent, ils emportèrent d’autres biens.
Les jours d’après furent beaucoup plus calmes, jusqu’à mon départ le lundi 21. Le pasteur de l’Église apostolique porta l’incident à la connaissance du colonel responsable de la base de Kabo. Il se fit restituer la totalité de l’argent qu’on leur avait pris la nuit précédente. Ce ne fut pas le cas du reste. Ces incidents sont attribués à quelques éléments incontrôlés. De toute vraisemblance, c’est le lot de la population de Kabo depuis la prise de la ville. La situation semble s’améliorer, mais les braquages et les rançonnements continuent, toujours de nuit.

Les différents entretiens que j’ai eus avec le maire de la ville et l’unique conseiller municipal qui n’ont pas fui, ainsi qu’avec l’imam et quelques respectables paroissiens, m’ont permis de me représenter toutes les difficultés des habitants de Kabo. Ils ont fait l’historique des événements et analysé les vraies causes de leurs souffrances.
Le 19 décembre 2012, la ville tomba au petit matin entre les mains des éléments de la CPJP. Les FACA s’étaient déjà retirées. La défense de la ville fut organisée par deux soldats, dont l’un fut tué par les CPJP. Ces derniers continuèrent quelques heures plus tard en direction de Batangafo. On compte dans ce premier groupe des braconniers qui furent appelés à la rescousse. Dans l’immédiat, le pire n’était pas les CPJP, mais surtout les « mbarara », un groupe d’éleveurs peuls venus du Tchad. Ils ont emporté dans cette première journée 600 têtes de bétail de labour. De temps en temps, les CPJP revenaient de Batangafo pour se ravitailler en nourriture au détriment de la population locale.

Il s’en est suivi un vide institutionnel : en dehors du maire et de l’un de ses conseillers, toutes les autorités administrative, judiciaire et militaire ont déserté la ville. Cette situation perdure jusqu’à aujourd’hui. L’unique autorité est constituée des éléments de Seleka qui, après une période de cohabitation en bonne intelligence avec les éléments de FDPC [6], les ont désarmés et transférés sur le front de Sibut. Mais le chef des FDPC, en la personne de Laurent, un frère d’Abdoulaye Miskine, s’est enfui avec quelques-uns de ses éléments. Il s’est installé plus au nord, à Sido. Ce départ a été dans un premier temps salué par la population de Kabo, mais les exactions ont aussi repris sous le régime de Seleka, même si les responsables cherchent à faire amende honorable.
Les différentes occupations et les exactions étaient dans la mesure du supportable. La population les subissait sans rechigner. Le cap de l’intolérable a été franchi le 1er janvier 2013, lorsque quelques jeunes musulmans de la ville, membres de Seleka, sont venus de Kaga-Bandoro en mission punitive à Kabo. Sous prétexte de vouloir récupérer une arme de guerre, l’un d’eux a abattu froidement un jeune qu’ils avaient préalablement réquisitionné pour les mener à la résidence du chef du quartier de Kabo VI dont ils ont brûlé les maisons.

Au-delà des rébellions, la complexité de la situation de Kabo est essentiellement liée aux phénomènes Mbarara, qui sont récurrents dans la grande région nord-ouest du pays. Comme le rappelait l’imam, le problème, ce sont les Mbarara. Ils ont profité du vacuum pour extorquer à la population plus de 1000 têtes de bétail à ce jour. Les habitants n’osent pas vaquer librement à leurs occupations. L’agriculture, la pêche et la chasse sont délaissées. Ce sont désormais des activités à très haut risque. Même la recherche de bois de chauffe en brousse peut conduire quelqu’un inopinément à une mort précoce. Les Mbarara font brouter leur troupeau dans les champs. Ces derniers jours, ils se permettent même de déterrer le manioc pour nourrir leurs bêtes et font brûler les récoltes. Gare à l’agriculteur qui ose défendre ses droits ! C’est dans ce contexte que s’est lancée une lutte morbide entre les habitants et les Mbarara. Depuis les exactions, on peut compter une dizaine ou une douzaine de morts. L’imam et le maire, de religion musulmane, déplorent que le comportement des Mbarara puisse induire une guerre civile à connotation religieuse, et n’eût-été leur vigilance et leur pragmatisme, Kabo serait à feu et en sang.
En effet, en représailles à l’assassinat d’un agriculteur, des Centrafricains qui rentraient des champs où se sont commis les forfaits, ont tué deux musulmans de la ville, acheteurs de bœufs, qu’ils avaient pris pour des Mbarara. La nouvelle fit grand bruit au sein de la communauté musulmane. Les parents des défunts furent alertés au Tchad. Ils vinrent dans l’intention de venger les morts. Au terme de longs pourparlers, les Tchadiens sont retournés chercher des renforts en hommes. Connaissant leur mentalité, le maire et l’imam les ont fait suivre par une délégation de quatre hommes porteurs d’un message au préfet qui se trouvait heureusement dans la localité frontalière. C’est ainsi que les représailles n’ont jamais eu lieu.
La cohabitation entre les agriculteurs et les Mbarara mérite une grande attention. Malheureusement, face aux Mbarara, les agriculteurs ne jouissent d’aucun droit. Ils sont délaissés par toutes les autorités administratives, judiciaires et militaires. Force est de constater que la justice appartient au plus offrant. Dans ce domaine, les Mbarara sont bien protégés par leurs armes et les propriétaires du bétail qu’ils font paître au-delà de leurs frontières. Les troupeaux appartiennent bien souvent aux hauts gradés de l’armée tchadienne. Selon certaines sources, les Mbarara jouissent de la protection du colonel de l’unité de Seleka basée à Kabo, qui est lui aussi Mbarara. Heureusement pour la population, il est entouré des Foulata, une tribu peule qui est en antagonisme avec les premiers.

De manière générale, on peut estimer qu’il y a une tranquillité relative à Kabo. La vie reprend petit à petit, même si l’on estime que les deux tiers de la population se sont éparpillés. Certains sont à Sido, en Centrafrique ; d’autres sont au Tchad, dans les différents camps de déplacés et de réfugiés ; d’autres encore sont à Batangafo. Le retour des organismes internationaux - MSF Espagne, Solidarités, ACTED, DRC - est un signe d’espoir pour la population, tout comme la présence des prêtres qui sont restés sur place pendant toute la durée des événements. L’administration est pratiquement inexistante. Les bâtiments existent, mais les archives ont été emportées, parfois avec la complicité de la population locale. Les écoles ne sont pas rouvertes.

La perspective de la reconversion des rebelles de Seleka dans l’armée nationale est-elle néanmoins une approche positive à la sortie de la crise ? Compte-t-on constituer une armée nationale, ou bien une bande de mercenaires ? 99% des éléments de Seleka que j’ai rencontrés à Kabo sont des Peuls tchadiens qui ne parlent ni sango ni français. On compte certainement des Soudanais dans cette armée hétéroclite. La morphologie du monsieur qui m’a toisé et m’a fait descendre du véhicule correspond en effet au type arabo-soudanais, teint basané, cheveux frisés et noirs. Ils s’expriment uniquement en arabe. Promettrait-on la cohésion nationale avec des étrangers ? C’est une question délicate qui nécessite réflexion.

[1] Convention des Patriotes pour la Justice et la Paix.

[2] Forces Armées de Centrafrique.

[3] Rassemblement hétéroclite de différentes factions rebelles, la Seleka signifie Alliance en langue sango.

[4] Agence d’Aide à la Coopération Technique et au Développement.

[5] Il s’agit d’un appareil de communication par satellite.

[6] Front Démocratique du Peuple Centrafricain.

Publié le 11 juin 2013 par Nestor Nongo Aziagbia