Invitation à la vie – indices de sens…

Pendant cet hiver, j’ai lu des revues et entendu des conférences comme chacun d’entre nous. En voici le constat : actuellement nous nous trouvons bien « en face d’une société en crise » et il semble que l’on ait tout perdu sauf notre égoïsme… disons notre individualisme.

Jean-Paul Delevoye [1], le médiateur de la République, nous parle entre autre :
du choc des intérêts qui risque de mettre en rupture ce qui fait le collectif français ;
des interférences du gouvernement dans les affaires judiciaires ou la vie des médias ;
du pouvoir étendu que détiennent certains individus, ou groupes d’individus, et qui est devenu à son tour une menace ;
du seul moteur du comportement qui est de toute façon la recherche de profit et la soif de pouvoir ;
de La liberté individuelle qui est une valeur qui monte, au point que les défenseurs du bien commun paraissent aujourd’hui archaïques ;
du politique qui a accompagné le basculement de la société : il a quitté le champ des convictions pour aller vers celui des émotions
du fait que « l’on est à un moment de prise de conscience et notre pays a encore la faculté de se révolter » [2] ;
de « la tyrannie de l’individu », selon un article dans le Monde [3].

Notre Supérieur Nestor Bongo, revenant de la CORREF [4], nous dit dans son compte-rendu que nous sommes tous devenus des consommateurs, anonymes par-dessus le marché, livrés à notre individualisme. Ce qui rend difficile la fidélité à notre vie de religieux, et difficile à honorer nos engagements au milieu d’un relativisme généralisé [5] :
la situation critique de la vie religieuse est à resituer dans un contexte où le christianisme n’est plus en régime de chrétienté ;
l’Église entière est confrontée d’une part à une crise de transmission, d’autre part à l’étrangeté de son langage et de ses valeurs pour nos contemporains ;
plusieurs des phénomènes qui mettent la vie religieuse en crise touchent tout autant nos contemporains : insécurités diverses et fragilités affectives et psychologiques qui en résultent, vieillissement des populations, confrontation à l’altérité, culturelle en particulier, crise de la transmission, perte de crédibilité des institutions...

Et je m’arrête-là.

Vous me direz que « nous ne sommes pas vraiment dedans » puisque nous sommes à « moitié dehors », vu notre âge ! Certes, mais le mystère de l’incarnation commence là. Il faut donc trouver un sens à ce monde. Alors on nous propose des pistes… On nous invite [6] à prendre connaissance et à méditer des « récits de vie » - ce que l’on a appelé dans le temps des « témoignages » - où l’on peut lire entre autre : Il marche avec nousIl est parmi nousIl est au milieu de nous… sans préciser qui est cet « Il » ou en laissant à chacun le choix d’y mettre un visage. Cela ressemble beaucoup à la discrétion de la « feminine touch » qui instille la société qui nous entoure. Ne parle-t-on pas de « vibrations communicatives [7] » pour nous inviter à nous ouvrir aux autres et à sortir de l’anonymat. Et je cite : en croisant des inconnus dans les lieux publics, essayez de sortir de l’indifférence et de l’anonymat, et, sans paroles, laissez se développer le sentiment de fraternité qui vous lie à eux [8].

Ah ! Le vivre-ensemble ! Comme si on voulait forcer l’Esprit…

Et après avoir trouvé le vrai visage de l’autre, on nous invite à faire de sa vie une oblation en mémoire de « lui », semblables en cela aux disciples d’Emmaüs, prêts à affronter les défis de l’existence avec le « Maître-Ressuscité » (didascalos). On nous invite à entrer dans une vie de solidarité avec les autres comme dans un hall de gare où l’on a peut-être raté son premier train et où le suivant tarde à venir, mais où l’on sait que l’on peut aller quelque part. On vit ainsi dans la joie d’une rencontre… avec « lui ».
En attendant, on tâtonne et on a l’impression d’être perdu. Au fond de nous-mêmes, pourtant, on sait qu’il restera toujours cette lueur d’espérance qui vient de notre consécration baptismale et nous rend semblables à un veilleur aveuglé par la nuit mais attentif au moindre bourdonnement qui jaillit et rejaillit. On parle ainsi de combat spirituel que l’on réduit une fois de plus à notre propre personne. Alors qu’il engage tout notre être, et sur tous les plans, religieux aussi bien que civique en nous invitant à la réciprocité ! Car il déblaie tout ce qui fait obstacle à une vraie ouverture et une vraie altérité.

Je dois dire que j’ai trouvé très positive notre réunion SMA du « printemps » à Reinacker autour de Nestor… Très loin du découragement ambiant dont on a parlé. J’ai constaté cela aussi bien dans l’exposé-même que dans les réponses au questionnaire de « crise », un tantinet ironique, proposé par le modérateur !
Et oui ! Nous sommes et nous restons de « vieux » chênes que la tempête n’abat pas facilement. Qui sont encore bien capables d’accueillir de jeunes greffes pour former un tronc nouveau vivant et productif. Il est vrai, comme dit ce jardinier anti-pesticide et écolo [9], que l’on peut mettre tous les ingrédients que l’on veut au pied d’un chêne, il faudra quand même attendre 100 ans pour qu’il devienne « centenaire » ! Parole de sagesse...

[1] Lire dans Google « le cri d’alarme du Médiateur – dans la Voix du Nord.

[2] Lire « Hessel » – Insurgez-vous ! »

[3] Tzwetan Todorov – directeur de recherches au CNRS – LM 27-28 mars 2011.

[4] Conférence des Religieux et Religieuses de France. Lire le livret sur l’identité de la vie religieuse.

[5] Et encore : Carrefour d’Alsace dans son Hors Série et le magazine la Vie, entre autres.

[6] Par exemple dans Carrefour d’Alsace Hors Série, p. 22.

[7] La Vie du 17-24 mars 2011, p. 56.

[8] Idem, p 57.

[9] Claude Bureaux, dans La Vie du 31 mars-7 avril 2011.

Publié le 20 juin 2011 par Jean-Pierre Frey