J’ai retrouvé la tombe de Burgeat

Il n’a que 26 ans lorsqu’il décède de la fièvre jaune sur les hauteurs d’Elmina d’où l’on voit l’océan finir sa course sur le sable fin de plages paradisiaques. C’est sur l’une d’entre elles, au milieu des pirogues de pêcheurs qui se prélassent par grappes au soleil des tropiques, qu’il a débarqué deux ans et demi plus tôt. Lorsqu’il meurt le 15 mars 1893, cela fait quatorze ans que l’Eglise catholique tente de s’implanter dans la région.

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La Mission d’Elmina.
Photo Patrick Schneckenburger

« Souvent, je regarde par ma fenêtre sur le cimetière, où tant de mes amis dorment en paix et je désire d’y être moi-même. Est-ce que vous pensez que cela soit mal de ma part ? [1] » Car si des fenêtres de la mission on peut voir la mer posée sur l’horizon avec ses palmiers et son sable doré, au pied de la colline, des tombes blanches alignées dans l’étouffante moiteur du climat équatorial rappellent au Supérieur le lourd tribut payé par les missionnaires pour évangéliser les peuples de la contrée. Parmi celles qu’il observe de sa fenêtre, il y a celle du Père Burgeat, mort quelques mois auparavant.

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Le cimetière d’Elmina vu de la Mission.
Photo Patrick Schneckenburger

Ce dix-neuvième missionnaire SMA à être arrivé en Côte de l’Or, et le dixième à y être enterré, n’a pas eu le temps d’y marquer de son empreinte l’histoire de l’Eglise. A peine ordonné prêtre, on l’envoya à Elmina. Il visita quelques missions secondaires, traduisit quelques hymnes en fanti, puis fut terrassé par ce mal qui décime alors le rang des missionnaires postés en Afrique de l’Ouest [2]. Ainsi, c’est modestement qu’il a contribué à bâtir cette Eglise appelée à devenir particulièrement florissante. Mais qu’importe : parce qu’il demeure le premier Alsacien des Missions Africaines à être mort en Côte de l’Or, parce que son nom introduit la longue liste des jeunes prêtres nés entre Vosges et Rhin et enterrés dans la terre ocre du Ghana, il méritait une attention particulière.

J’ai donc fait mes valises, me suis prémuni du virus qui l’avait tué et me suis envolé pour les côtes du Golfe de Guinée, avec l’espoir de retrouver la tombe de cet Alsacien né en 1867 à Ergersheim, petit village non loin de Molsheim. Le temps avait-il préservé ce que la mémoire des hommes avait négligé ? La route qui me conduisit à Elmina passait par deux des missions fondatrices de la Côte de l’Or, Saltpond et Cape Coast, là même où les évêques avaient établi leur quartier général [3]. Ce que j’y découvris n’était pas encourageant. A Saltpond, dans le cimetière de la mission, les vieilles tombes élimées par le temps avaient perdu leurs inscriptions. A Cape Coast ce fut pire encore : un hôpital avait été bâti à l’endroit même où s’étendait l’ancien cimetière. La sépulture de l’évêque Hummel, l’un des trois prélats alsaciens à avoir servi en Côte de l’Or, le premier à y mourir, avait été emportée par les engins de chantier. Hormis l’admiration qu’on leur portait ici, ne restait-il plus rien de ces premiers missionnaires ? Je continuai donc ma route vers Elmina, la petite ville où débarquèrent les fondateurs de l’Eglise catholique ghanéenne, les pères Moreau et Murat.

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Le cimetière d’Elmina.
Photo Patrick Schneckenburger
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Le cimetière d’Elmina.
Photo Patrick Schneckenburger

C’était bien là que se trouvait concentrée toute la mémoire de l’histoire missionnaire catholique de ce pays. Des statues avaient été érigées à la gloire des fondateurs et des supérieurs qui s’étaient succédés jusque dans les années soixante. Un petit musée avait même été créé. Quant au cimetière, il était toujours au pied de la colline où la mission avait été bâtie. Délimité par un muret blanc, il formait un carré de verdure aux abords de la ville. Une vieille femme m’ouvrit la grande grille. Au milieu des mauvaises herbes, des chèvres et des poules, un fatras de tombes abandonnées, disposées autour d’un imposant monument, couvrait la parcelle. Parmi les sépultures qui témoignaient des drames qui avaient frappé la mission, se trouvait la tombe de l’un des fondateurs, le père Murat, celle d’Arthur Brun, lequel avait accueilli les premiers missionnaires, ainsi que celles de nombreuses religieuses. Beaucoup de tombes avaient disparu, beaucoup étaient dans un état si pitoyable qu’il était impossible de les identifier. C’est près du mur opposé à l’entrée que Burgeat reposait. Se dressant à côté de celle du Père Daniel, un Breton mort trois mois après lui à l’âge de 27 ans, sa tombe était demeurée presque intacte. Depuis 120 ans qu’elle était là, elle avait peu souffert des affres du temps.

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La tombe du Père Burgeat au cimetière d’Elmina.
Photo Patrick Schneckenburger

Outre la sépulture de Burgeat et celle de l’évêque Herman qui jouit d’une place privilégiée dans le transept nord de la cathédrale de Keta, je n’ai retrouvé au Ghana que deux autres traces sépulcrales de prêtres alsaciens. Ainsi, la tombe de Burgeat est l’une des dernières incarnations tangibles des dix-huit missionnaires alsaciens qui furent enterrés en Côte de l’Or, loin de chez eux, entre 1893 et 1945. Ce long voyage et cette recherche fut l’hommage que je tenais à rendre au courage et à l’abnégation de ces hommes.

[1] Michon à Zimmerman, 10 mai 1894. AMA 15/802.02, 1894, 19383.

[2] J. van Brakel, The first 25 Years of SMA Missionary Presence in the Gold Coast Vol. I 1880-1905. SMA, Nymegen, 1990, p 45.

[3] Patrick Gantly, Histoire de la Société des Missions Africaines (SMA) 1856-1907 Vol. 2, Karthala, Paris, 2010, pp. 209-232.

Publié le 4 avril 2013 par Patrick Schneckenburger