J’écris à la lumière de ton visage

J’écris à la lumière de ton visage

Anne Mounic m’a demandé si je voulais bien écrire sur le visage de Janine, mon épouse, après que je lui ai envoyé en décembre 2009 une lettre contenant une photographie de Janine datant du mois d’août 2009. Janine venait d’avoir 85 ans (6 ans de plus que moi). Atteinte de la maladie d’Alzheimer depuis 1994, elle a traversé une tempête qui a duré une dizaine d’années [1] et dont la violence s’est calmée progressivement. Finalement, Janine a accosté sur une rive inconnue, la rive du présent. Elle a oublié la rive qu’elle a quittée, ainsi que la tempête traversée. Aujourd’hui, l’âme vierge du passé et du futur, Janine est là dans un présent pur.

Certaines personnes malades d’Alzheimer ont l’air absent. Une correspondante allemande m’a écrit qu’elle rendait régulièrement visite à une amie admise en institution et qui est depuis des années comme une morte vivante. Ne reconnaissant plus personne, elle est assise là, sans mot dire et le regard vide [2]. Ce n’est pas le cas de Janine, qui est à la maison avec moi (Es-tu celui qui est avec moi ? m’a-t-elle demandé au début de sa maladie.). Si elle a perdu le langage (Tu crois que je vais perdre mon langage ?), elle n’a pas perdu son visage. Et son visage est devenu langage.

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Le sourire de Janine.
Photo Jean Witt

Voyant la photographie dont j’ai parlée pour commencer, une amie m’a écrit :
La photo de Janine que vous m’envoyez me semble exprimer surtout l’étonnement et elle me fait penser à quelques vers de Baudelaire dans son émouvant poème Les petites vieilles, que je cite de mémoire :
Elle a les yeux divins de la petite fille
Qui s’étonne et qui rit à tout ce qui reluit.
Janine éclaire de son sourire mes pages d’écriture. J’écris à la lumière de son visage.

Et voici qu’il m’est demandé d’écrire sur le visage de Janine. Cette demande m’a profondément touché... et troublé ! Ce n’est pas la même chose que d’écrire sur le visage de Janine et à la lumière de son visage. Ne serai-je pas amené à objectiver le visage de Janine ? Un visage purement objectif ne serait-il pas un visage wortlos und blicklos ? Et comment serais-je objectif à l’égard du visage aimé ? Pourtant, j’ai saisi, je ne sais combien de fois, le visage de Janine avec mon objectif, et elle apparait dans sa pure subjectivité en raison même de sa maladie, qui l’empêche de poser et de se donner autrement qu’elle n’est. L’état de Janine fait que son visage est l’exact reflet de son âme, ce qui me fait comprendre que son âme est visage. Son visage est d’une innocente beauté y compris jusque dans ses moments de détresse. Elle l’a exprimé un jour par ces mots :
Voilà le soleil et moi je ne suis plus dans le soleil !

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Le sourire de Janine.
Photo Jean Witt

Mais aujourd’hui, sur la rive du présent, elle ne connait plus cette détresse. En témoigne la photographie dont il est question depuis le début et à laquelle je reviens. Une amie allemande, M, m’a écrit ceci :
Merci pour cette nouvelle image rayonnante [3] de Janine. Je l’ai posée sur le piano de telle sorte que son sourire soit aussi sur nous. De ce visage émane paix et bénédiction. Cela me rappelle comment nos deux fils, alors encore bébés rayonnaient lorsqu’ils voyaient mon visage au-dessus de leur berceau ou de leur landau. Ou encore, lorsque, ayant bu tout leur saoul à ma poitrine, ils levaient les yeux vers moi, rassasiés et bienheureux [4]. Oui, il y a beaucoup de cela dans le visage [5] de Janine sur cette photo.

Ce texte de M. est en résonance avec les vers de Baudelaire cités plus haut. De quoi s’étonne Janine ? De voir mon visage au dessus d’elle installée dans son fauteuil coquille ou son lit médicalisé. Elle rit à mon visage comme le bébé au visage de sa mère. Le visage de Janine devient visage face au mien.

Est-ce encore le même visage qu’au commencement de notre rencontre ? Ce visage-là, même si je le garde dans mon souvenir, je l’ai perdu, Alzheimer me l’a volé. Mais il y a ce nouveau visage, le visage de Janine sur la rive du présent où elle m’invite à la rejoindre. Reconnait-elle encore mon visage aujourd’hui ? N’est-ce pas plutôt ma présence ? Quand je me courbe vers elle, je lui parle et la caresse. Que comprend-elle de ce que je dis ? Elle m’a écrit un jour, c’était en 1975, je suivais un stage de trois mois près de Paris et ne rentrais qu’en fin de semaine, on se téléphonait, on s’écrivait… donc un jour elle m’a écrit :
J’ai été si heureuse, mon chéri, de t’entendre que je n’ai pas retenu ce que tu m’as dit. Je n’écoutais que ta voix et ta voix c’était toi.

Aujourd’hui où elle ne retient plus rien, son visage me dit qu’elle écoute encore ma voix.

Janine a perdu le souvenir de ce qu’on peut raconter. Mais il y a des souvenirs qui n’ont pas besoin de mots. Elle a gardé le souvenir inconscient de son sourire de petite fille. Le sourire d’enfant qu’elle a donné à sa mère, elle me l’offre aujourd’hui. Janine a certes perdu son identité narrative [6] mais elle n’a pas perdu ce que j’appellerais son identité relationnelle, de visage à visage, de voix à voix, de JE à TU. Pourtant, A., une autre amie parmi ceux et celles dont j’ai fait la connaissance grâce à La plume du silence - fallait-il que je perde le visage de Janine, pour que tant de nouveaux visages amis viennent peupler ma vie ? - cette amie donc m’a écrit :
Cette façon que vous avez de raconter la vie de Janine, de nouveau, tissera désormais sa propre identité narrative.

Anne Mounic m’a demandé d’écrire sur le visage de Janine. Je dirais à présent que je fais son visage. M., évoquant son expérience de l’allaitement, montre le lien entre l’amour nourricier et le visage du bébé. Ce lien concerne aussi le visage de Janine. Il n’est pas rare qu’au moment de la toilette de Janine, à laquelle je participe tous les matins, l’une ou l’autre des infirmières me dise :
Sa peau est belle. C’est parce que vous la nourrissez et l’hydratez bien…

A plus de 85 ans, Janine a gardé une peau de pêche. J’aime observer au printemps le va-et-vient des mésanges qui donnent la becquée à leurs petits. Elles m’invitent à faire par amour ce qu’elles font par nature. Les mésanges ont-elles de la patience ? Par la mienne je sauve le visage de Janine, ma mésange. Je ne demande pas d’autre récompense.

M. a posé l’image rayonnante de Janine sur le piano de telle sorte que son sourire soit sur nous. De ce visage émane paix et bénédiction, ce qui renvoie à cette magnifique formule de bénédiction du livre des Nombres :
Que Yahvé te bénisse et te garde !
Que Yahvé fasse pour toi rayonner son visage et te fasse grâce !
Que Yahvé te découvre sa face et t’apporte la paix !
 [7]

L’éclipse

Voilà le soleil, et moi je ne suis plus dans le soleil ! a dit Janine quand Alzheimer l’a foudroyée. J’ai dû faire face à l’éclipse de son visage. Elle m’a caché sa face.

1er décembre 1994. J’écris dans mon journal :
Comment te rejoindre ? Je cherche ton regard, mais il est absent, plongé dans je ne sais quel abîme. Je t’écris, mais liras-tu jamais ces lignes ? Comment te rejoindre ? T’écouter dans ce qui te semble être la vérité ! Ne pas te démentir. Comment te rejoindre ? Je t’écoute, mon étrangère bien aimée. Comme ton sourire était beau cet après- midi quand nous partagions la même émotion en écoutant le Quintette pour deux violoncelles de Schubert [8].

11 août 1999 : l’éclipse solaire ! Elle a pourtant laissé indifférente Janine. Bouleversée par une autre éclipse, intérieure, elle me dit :
- Jean n’est pas là ? Oh, tu vois cela me fait de la douleur !

Une ombre couvre soudainement son visage, aussi soudainement qu’avait fondu sur nous l’ombre portée de la lune. Autant l’éclipse solaire est rare, autant les éclipses intérieures de Janine sont fréquentes. De nouveau j’ai vu surgir de cette obscurité la lumière de son amour. Sa douleur de m’avoir perdu était aussi vive que lorsqu’elle m’a perdu pour la première fois en s’écriant angoissée : Où est Jean ? Tu ne l’as pas vu ? Quant à moi, j’étais davantage émerveillé par la révélation de son amour à travers ses éclipses intérieures que bouleversé par celles-ci. Ce ne fut pas le cas au début…

La lumière qui revient après l’éclipse solaire est la même qu’avant. Mais la lumière que les éclipses intérieures de Janine ont fait naître en moi n’est plus la même qu’avant. Selon les évangiles, une éclipse solaire a accompagné la mort de Jésus. Vint ensuite la lumière du matin de Pâques. C’est aussi dans cette lumière-là, l’obscure lumière de la foi, que je vois Janine. Janine a deux visages : un visage de détresse, fripé, quand elle a peur, et un visage de lumière, lisse quand elle est sereine. Si je peux contempler la Sainte Face sur son visage de détresse, je peux aussi voir sur l’autre la lumière portée du matin de Pâques [9].

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Le sourire de Janine.
Photo Jean Witt

Janine m’a souvent demandé :
Comment tu me vois ?…

Je lui rappelais qu’elle était restée cette petite fille anxieuse et pourtant entreprenante, voulant que tout soit lisse et beau, et aimant les gens. Elle me répondait que j’avais bien retenu. Mais dans mon journal, j’avais écrit : Je te vois dans la lumière à laquelle tu m’as conduit. Je vois sa beauté derrière le voile de sa maladie :
Que tu es belle, ma bien-aimée.
Que tu es belle…
Derrière ton voile !
 [10]

Un jour ce voile sera un linceul. La lumière à laquelle Janine m’a conduit s’éteindrait-t-elle ?

Visage et salut

Les éclipses du visage de Janine se produisaient chaque fois que mon visage ne lui disait rien. Troublée, elle posait alors la question : Où est Jean ? Cela prenait quelquefois un tour dramatique, comme en ce jour du Mardi gras, en février 1997 [11].

Me regardant soudain étrangement, elle me dit :- Tu as changé de visage.
Tu n’es pas Jean.
Où est Jean ?
Où est-il parti ?
Jean ! Jean !

Bouleversée, elle retourne tout ce qui se trouve sur la table du petit déjeuner, y compris les tartines que j’avais préparées.

Janine : - Qui es-tu ?
Moi : - Si je te le dis, tu ne vas pas me croire.
Janine : - Dis-le, la vérité est bonne.

Je savais qu’elle ne pourrait pas accepter la vérité, mais acculé je lui dis :
Moi : - Je suis Jean, ton mari.
Janine : - Tu es un menteur.

Elle part en claquant la porte et en criant :
- Salaud ! Salaud !

Ce n’était pas visage et salut, thème cher à Claude Vigée [12], mais visage et salaud. Janine revient à la cuisine et retourne une deuxième fois ce qui était sur la table et que j’avais remis d’aplomb. Elle saisit un couteau :
- Je pourrais te le lancer à la figure.

Elle passe à l’acte. J’évite de justesse le projectile et décide de sortir car ma présence l’exaspère. Je suis dans la cour quand je l’entends encore crier salaud après celui qu’elle avait pris pour mon sosie. J’avais le masque de Jean mais je n’étais pas celui qu’elle aime. C’est le sens de sa phrase : Tu as changé de visage. Tu n’es pas Jean.

Le salaud adressé à celui qui avait usurpé le visage de Jean n’était en réalité que l’envers du salut adressé à l’aimé absent afin qu’il revienne : Où est Jean ? Où est-il parti ? Jean ! Jean !

Cet appel pathétique, n’est-ce pas un salut ?

Quand j’ai raconté cette scène au neurologue, qui à l’époque recevait Janine en consultation à l’hôpital civil de Strasbourg, il m’a expliqué qu’il y a eu chez elle une dissociation entre le perçu et le ressenti. Récemment, ce même neurologue, le docteur Sellal [13] a bien voulu me donner une description exhaustive de cette dissociation qui advient lors du délire des sosies. Elle confirme, du point de vue neurologique, qu’il n’y a de visage humain que dans une rencontre. Schématiquement, il existe deux voies de reconnaissance visuelle : une que l’on pourrait qualifier d’analytique, qui permet de reconnaître l’unicité d’un visage (c’est le visage de Jean). C’est une voie occipito-temporale, qui fonctionne de façon bilatérale…
La deuxième voie est plus dorsale et impliquée dans la reconnaissance émotionnelle associée à l’information visuelle (ce visage est celui de quelqu’un qui m’est cher). On a pu montrer en imagerie fonctionnelle qu’il pouvait y avoir dissociation dans le fonctionnement de ces deux voies de la reconnaissance visuelle, du fait de lésions cérébrales. Dans le délire des sosies, la reconnaissance que j’ai qualifiée d’analytique fonctionne bien (ce visage est bien celui de Jean) mais la reconnaissance émotionnelle est altérée, ne serait-ce que plus lente, d’où l’absence du ressenti émotionnel en concomitance du perçu. La conséquence est un probable malaise, qui amène à se poser la question de l’authenticité de la personne face à soi (ce visage qui ressemble parfaitement à celui de Jean est-il vraiment celui de Jean ? Cette personne doit être un sosie qui se fait passer pour Jean).

L’absence du ressenti émotionnel en concomitance du perçu signifie que mon visage n’était plus visage pour Janine car il ne lui parlait plus de Jean - Oui, le visage est rencontre, adresse d’un regard vivant. Le visage me parle et par là m’invite à une relation… le visage, adresse d’un tu pour un je est donc à inscrire dans le Ich und Du de Martin Buber [14].

A la fin de sa description sur le délire des sosies, le docteur Sellal écrit :
Heureusement ces phénomènes sont souvent fugaces.

Comme chez Janine en ce Mardi gras.

Au début de l’après-midi, contre toute attente, elle me propose d’aller faire un tour à Strasbourg. Au retour, elle me dit :
On devrait se marier.

Musique le soir, un concerto de Mozart :
Ecoute ça. C’est beau !

J’ai écouté son visage…

Quelque temps après ce jour de carnaval, Janine vient vers moi, ma photographie à la main :
- J’ai trouvé ton visage !

C’était comme une phrase échappée d’un psaume :
De toi mon cœur a dit :
« Cherche sa face. »
C’est ta face Seigneur que je cherche,
Ne me cache point ta face [15].

Comment tu me vois ?

En écrivant sur le visage de Janine, j’ai compris le vrai sens de sa question : Comment tu me vois ? Elle n’a pas dit : Comment je suis ?, ne le sachant que trop. Le sens de sa question est donc : Comment tu me vois malgré ce que je suis ?

Elle m’a dit un jour :
- Il y a encore de la peau, des os et des choses comme ça, mais il n’y a plus de femme.

Alzheimer a disloqué [16] neurologiquement Janine, mais
Elle a les yeux divins de la petite fille
Qui s’étonne et qui rit…

Le jour où ses yeux seront clos, son visage trouvera refuge dans ses mots. Depuis les mots de commencement Je t’aime tu sais tout, jusqu’à cette ultime écriture : c’était en janvier 1998 au cours d’une consultation chez le docteur Sellal. Il a demandé à Janine d’écrire ce qui lui passerait par la tête. Alors son cœur a frémi de paroles belles [17].

Le neurologue a bien voulu me faire une photographie de cette calligraphie, extraite de son dossier. Par cette écriture, belle malgré des mots disloqués, qu’aujourd’hui encore je contemple non sans émotion, Janine a écrit son visage… notre visage :
Un JE et un TU
Face à face
Au milieu est écrit
L’amour.

Comme au début dans le JE t’aime TU sais tout.

Elle dit et écrit son visage.
Je le sais et le lis,
enluminé de ses mots.

Le visage de Janine à la lumière duquel j’ai écrit et celui qu’au moment de sa toilette j’essuie, est-ce le même ? J’ai lutté pour y voir rayonner le Visage de Yahvé. Janine a trouvé mon visage. Ai-je trouvé le sien ?

Ma colombe, cachée au creux des rochers
En des retraites escarpées,
Montre-moi ton visage,
Fais-moi entendre ta voix [18].

[1] Je raconte cette traversée dans mon livre La plume du silence / Toi et moi ... et Alzheimer, aux Presses de la Renaissance.

[2] Wortlos und blicklos.

[3] Strahlenbild.

[4] Satt und selig.

[5] Antlitz.

[6] Ricœur.

[7] Nb 6, 23-26.

[8] La plume du silence page 13.

[9] Ibid p.144.

[10] Cantique des cantiques 4, 11.

[11] Ibid p. 136.

[12] Peut-être n°1, p. 133.

[13] A présent chef du service de neurologie à l’hôpital Louis Pasteur à Colmar et responsable d’un groupe de recherche sur la maladie d’Alzheimer.

[14] Peut-être n°1 p133 - Levinas et Anne Mounic.

[15] Ps 27, 8.

[16] Ces monstres disloqués furent jadis des femmes. Baudelaire, Les petites vieilles.

[17] Ps 45, 2.

[18] Cantique des cantiques 2, 14.

Publié le 2 février 2011 par Jean Witt