Janvier 1945 : au bout de la route, ma première rencontre avec la SMA…

Les Américains étaient partis et mon village, en cet hiver fortement enneigé, fut lourdement bombardé pendant trois jours. Puis un calme inquiétant tomba sur la plaine du Rhin. Il ne restait que les femmes dans la plupart des familles car les hommes jusqu’à 45 ans furent mobilisés par les Allemands. Nos grands frères d’alors, croyaient-ils (!)…

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Le Père Jean-Pierre Frey séminariste
Photo sma Strasbourg

C’est alors que le « matriarcat [1] » de ma famille maternelle décida de « fuir » les Allemands qui se faisaient pressants. Et nous voilà partis - direction Haguenau – route de Marienthal, où habitaient mon oncle, ma tante et ma cousine. Nous marchions à travers la forêt dans les traces laissées par les chars américains, dans le calme le plus absolu. En une après-midi nous avions fait les 12 ou 13 kilomètres pour rejoindre la maison de ma tante. Hébergement dans la cave à charbon, et je ne sais pas s’il en restait... C’était la fin de la guerre ! Il n’y avait plus d’hommes, sauf mon grand-père. Mon père et mes oncles faisaient partie des enrôlés dans le Volkssturm et mon oncle de Haguenau avait fui. Nous passions donc nos nuits en cohabitation pacifique, sans incident majeur, avec ma grand-mère, ma tante et ma cousine, et une jeune maman qui avait un gamin de 5 ans et dont le mari était au front russe.

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Le Père Frey en paroisse en Côte d’Ivoire
Photo sma Strasbourg

Au bout de la rue se trouvait la maison des Missions Africaines où vivaient deux Pères, le Père Wicky et le Père Goeller, et une religieuse de Niederbronn du nom de Norberta, d’origine allemande, tous très sympathiques. Il y avait une messe à 7h 30 du matin. Mon grand-père, qui était un homme gentil et pieux à la fois, me réveillait chaque matin et on se mettait en route pour aller à la messe aux Missions Africaines, alors appelés « Kolonie [2] ». De temps en temps, il y avait bien un shrapnell qui explosait par ci par là – le temps de pousser à terre mon grand-père qui n’entendait rien, ce qu’il n’aimait pas du tout. Mais c’était rare car la vraie bataille des Ardennes était loin, du côté de Hatten – Rittershoffen, comme je l’ai appris plus tard.

Toute cette manœuvre dura trois mois. La neige avait disparu depuis belle lurette lorsqu’un jour le matriarcat nous apprit que le lendemain, 18 Mars, nous rentrions à la maison avec un tombereau tiré par un cheval qui avait l’air mal nourri. Et pour cause : on était au sortir d’un hiver très rude ! Je ne sais plus si mon grand-père et moi avons eu le temps de faire les adieux aux habitants si accueillants des Missions mais c’était de peu d’importance car j’avais promis que je reviendrais à Pâques… et non à la Trinité ! Et nous sommes venus, mon grand-père et moi, le lundi de Pâques retrouver avec une joie certaine les trois amis tout contents. J’entends encore le dernier mot de Sœur Norberta : « on t’attend ! ».

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Le Père Frey en paroisse en Côte d’Ivoire
Photo sma Strasbourg

Cela se fit le 8 septembre, pas à Haguenau mais à Saint-Pierre. Cela a duré ainsi, tantôt ici et tantôt là, jusqu’au 28 juin 1959, le jour de mon ordination au nom des Missions Africaines, à Soufflenheim, en plein air, par Mgr Léon-Arthur Elchinger, également de Soufflenheim. Quant à ce qui s’est passé depuis, n’en parlons pas, mais c’est à Haguenau que j’ai trouvé mon appel et mon chemin de missionnaire.

[1] Ma grand-mère, ma tante, ma mère et ma cousine, toutes de la même branche ; en face, mon grand-père paternel, de l’autre branche, et puis mon petit frère et moi, des deux branches.

[2] Ce nom, c’est toute une histoire !

Publié le 5 septembre 2016 par Jean-Pierre Frey