Jean Perrin, « factor » à l’image du Père

C’est au téléphone que Lucien n’a invité à écrire quelques lignes pour Ralliement sur Jean Perrin, ajoutant : « … même si tu n’étais pas à côté de lui ». Peu de gens ont vécu à ses côtés. Durant la plus grande partie du temps qu’il a passé au Togo, il a été solitaire. Il s’en trouvait bien, comme il le disait lui-même.

Pour écrire quelque chose sur Jean Perrin, il faut oser. Comment décrire en quelques lignes un monument tel que lui ?

Sa vie a été en tous points étonnante. On se demande comment, avec les intestins en compote depuis son retour de la campagne de Russie, il a pu réaliser un nombre aussi incroyable de choses très diverses, allant de l’église au pont.

Il prenait soin de lui-même, se fiant à son pendule. Il avait un besoin irrépressible de réaliser, à l’image de Dieu le Père, « Factor caeli et terrae ». Sa vie témoigne de la bonté du Seigneur, qui lui a permis d’aller au bout de ses forces. Si on l’avait arrêté avant, il n’aurait sans doute pas atteint 91 ans. Le Seigneur lui a accordé tout ce qu’il demandait, comme le dit le psaume 20 : Tu as répondu au désir de son cœur, tu n’as pas rejeté le souhait de ses lèvres. Surtout de pouvoir terminer sa vie sur place, assisté par son fidèle chauffeur Mathias. Par bonheur, il était entouré de gens compréhensifs, ses supérieurs et d’autres. Sa ténacité y était pour quelque chose.

Son parcours et ses réalisations ont été extraordinaires. Quelle vitalité ! Quelle énergie ! Son mot d’ordre aurait pu être : Travailler. Pour construire ses innombrables chapelles dans le secteur de Blitta : chaque village a la sienne, techniquement parfaite, sur un plan rectangulaire unique. Il faisait travailler les gens, qui sortaient le sable de la rivière ; lui-même l’acheminait jusqu’au chantier dans sa 504-benne. Il rentrait à la mission vers les 14 heures. Eût-il été seul, qu’aurait-il mangé ? Pour le visiteur que j’étais, il préparait rapidement un repas appétissant.

Un jour, il s’est plaint qu’un supérieur ait pu lui dire : « Jean, tu ne crois pas que tu as assez construit ? » Lui disait : « mais je ne néglige rien de la pastorale et de tout le reste ». Les projections de films dans les villages (c’était un mordu du 7e art), les cours de musique qu’il donnait aux jeunes...

Le fait d’être têtu lui a fait faire des allers-retours entre les diocèses de Sokodé et d’Atakpamé. Après avoir fui l’Évêque de Sokodé pour s’installer près de la frontière, à Blitta, il a dû fuir celui d’Atakpamé pour revenir s’installer dans une petite maison à Yomaboua, d’où il a construit l’église, le presbytère et l’école de Tchébébé. Auparavant, il avait construit un grand presbytère à Agbandi, où il disait vouloir se retirer en attendant que la localité devienne paroisse. La maison a servi pendant quelques temps au Père Ugo Bosetti.

Il ne pouvait se reposer. Il a quitté Yomaboua pour Sotouboua, où il a ouvert, de sa propre initiative, forçant à peine la main de l’Évêque, une deuxième paroisse avec église et presbytère. C’est là qu’il construit le sanctuaire marial de Notre Dame de la Merci, selon une promesse qu’il avait faite au retour de Russie. Pourquoi avoir gardé cette construction jusque là ? Etait-ce par crainte de devoir arrêter après sa réalisation ? Le projet était ambitieux. En plus de l’église, tout un complexe était prévu. Projet arrêté sur un coup de tête.

Quand il a commencé la construction d’une Université Catholique, beaucoup sont restés perplexes. Lui n’en démordait pas. Il faut savoir que Sotouboua est le centre du pays, à égale distance de la mer et de la frontière du Burkina. C’est là que devrait se trouver la capitale politique du pays qui fut projetée après Yamousoukro et Abuja. D’autres considérations politiques ont tiré les projets à Kara-Pya (université, aéroport international…).

C’est à Kara que la vie missionnaire de Jean Perrin a débuté. S’il a résidé à Yadè, c’était toutefois comme vicaire de Kara. On retient de ses réalisations l’église avec le Père Kennis, le début de ce qui sera le collège Chaminade, et surtout le Centre Culturel Jean XXIII, avec une grande salle pour le cinéma. Il en construira d’autres à Blitta, à Agbandi. A Sotouboua, il s’est concentré sur la construction du sanctuaire de N-D de la Merci évoqué plus haut. Cela aurait dû être sa dernière œuvre, mais Jean Perrin ne savait ou ne pouvait pas s’arrêter. Il restera « factor » jusqu’au bout, et on pense à cette Parole de Jésus : « Mon Père travaille toujours et moi aussi » [1]. Lui aussi devait dire : « on se repose quand on le peut ».

Il ne faudrait pas passer sous silence que Jean Perrin est resté jeune d’esprit jusque dans le grand âge. En témoignent la fanfare et les majorettes qu’il a créées partout. On ne peut non plus oublier son rire clair et sonore d’homme heureux. Il doit résonner jusque dans l’éternité.

[1] Jean 5, 17.

Publié le 14 février 2017 par Alphonse Kuntz