Jésus à la porte

« Voici, je me tiens à la porte et je frappe. Si quelqu’un entend ma voix et ouvre, j’entrerai chez lui, je prendrai mon repas avec lui et lui avec moi [1]. »

Cette parole n’est pas d’hier, elle est ancienne. Comment se fait-il que ceux qui se réclament de celui qui se tient à la porte, hier comme aujourd’hui, l’aient si souvent oubliée ? Pourquoi a-t-il fallu attendre 1948 et la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme par René Cassin, après les victimes des totalitarismes qui se comptaient par millions en Europe et en Asie, pour déclarer solennellement que la liberté de penser, de s’exprimer, de pratiquer une religion librement choisie était un droit imprescriptible ? A peine, en 1789, avait-on déclaré les Droits de l’Homme et du Citoyen qu’on éliminait physiquement ceux qui continuaient à rester attachés à la religion qu’ils avaient pourtant librement ratifiée, comme si la liberté pouvait s’imposer par force. Suprême contradiction.

Cette liberté de conscience et de religion, il est vrai que l’Église a traîné les pieds pour l’intégrer dans son enseignement et sa pratique, même si la distance de 1948 à 1965 n’est pas grande et que certains papes l’avaient déjà soulignée.

Il serait injuste de nier que, depuis le temps de Jésus, de proche en proche, nombre de ses disciples ont compris que, selon le texte de l’Apocalypse, il n’enfonce pas les portes et ne brise pas les verrous, si ce n’est ceux du séjour des morts. Il n’est pas entré par effraction dans le lieu verrouillé où ses apôtres s’étaient enfermés par peur. Il savait qu’ils avaient besoin de le savoir vivant. Il venait au secours de disciples désemparés.

N’est-il pas infiniment respectueux des consciences ? Il invite, il appelle, il ne contraint pas. Ceux dont la foi était vive, personnelle, donc en communication avec d’autres, l’ont senti de longue date. Nos grands-mères ne répétaient-elles pas à l’envi cet adage allemand, Gezwungenheit ist Gottes leid, traduit approximativement par la contrainte fait souffrir Dieu ?

Mais ceux dont la pratique religieuse n’était qu’un fait sociologique ? Qui sommes-nous pour juger, dirait François, comme il aime se faire appeler ? Où le bât blesse-t-il ?

Qu’est-ce qui, aujourd’hui encore, empêche tant de croyants de respecter la liberté de conscience d’autrui ? A-t-on le droit de se demander si leur foi est authentique ? N’est-ce pas une vision monolithique de la société, dérivée d’une vision monolithique de Dieu, si loin du Dieu vivant et vrai ? Celui-ci est trinité, communion de trois Personnes unies et différentes. Y-a-t-il une autre source de la vraie liberté, du vivre ensemble dans l’harmonie de l’amour que celle-ci ?

Cette vision monolithique de la société fut celle de la chrétienté, déclarée morte au XXe siècle par Emmanuel Mounier [2]. Elle a sa correspondance dans l’Islam, l’Oumma. Nous serions mal venus de faire son procès. Après tout, les musulmans ne sont qu’en 1394 de leur ère. De plus, ils ne sont pas seuls à refuser la liberté de religion dans de nombreux pays. Bien des groupuscules chrétiens le font, oubliant la Parole sur laquelle ils s’appuient.

Ne voyons-nous pas Jésus appeler ses disciples à la tolérance et à l’ouverture ? « Celui qui n’est pas contre vous est pour vous [3]. » Pour faire bonne mesure, n’oublions pas cette autre parole qui la complète : « Qui n’est pas avec moi est contre moi, qui n’amasse pas avec moi, dissipe [4] ».

Il reprend vertement les « Fils du tonnerre » quand l’envie de manier la foudre contre ceux qui refusent de les accueillir pour motif religieux les prend : « Vous ne savez pas de quel esprit vous êtes ». Si tel était l’état d’esprit des premiers disciples, faut-il s’étonner qu’aujourd’hui certains d’entre eux l’aient encore ? Alors que les « Siens » l’ont méconnu et rejeté, il reconnaît la valeur d’un occupant étranger : « Je vous le dis, pas même en Israël, je n’ai vu une telle foi [5] ». A-t-on oublié que la conversion, le changement de mentalité, ne se font pas en un jour ? Faudrait-il être intolérant envers ceux qui tardent à comprendre que Jésus suggérait de faire la part des choses entre Dieu et César ? Tant il est vrai que religion et pouvoir ne font pas bon ménage et que cela finit souvent par un divorce. Du moins, qu’il se fasse à l’amiable et non par un procès.

On aurait dû se souvenir que Jésus a refusé le pouvoir que lui offrait la foule en délire après la multiplication des pains : « C’est un tel chef qu’il nous faut ». Ignorait-il que cette foule lui ferait payer cher ce refus quand, au jour de la Décision, elle s’est retournée contre lui : « Pas lui, mais Barrabas ».

Ne pas oublier ! Plus facile à dire qu’à faire, tant il est vrai que l’Évangile n’est pas derrière nous, mais devant nous. On ne peut pas invoquer la durée de l’Histoire quand la conversion est un travail à faire à chaque époque et par chacun.

Jésus appelle à aimer ses ennemis, à faire du bien à ceux qui nous haïssent [6]. « Si vous aimez ceux qui vous aiment, quel gré vous en saura-t-on ? [7] Vous serez les fils du Très-Haut, car il est bon, lui, pour les ingrats et les méchants [8]. » Peut-on imaginer ouverture plus grande ? N’est-il pas né et mort hors- les-murs ?

[1] Apoc. 3, 20.

[2] Voir son livre Le feu la chrétienté.

[3] Lc 9, 50.

[4] Mt 12, 30.

[5] Lc 7, 9b.

[6] Lc 6, 27.

[7] Lc 6, 32a.

[8] Lc 6, 35b.

Publié le 3 avril 2017 par Alphonse Kuntz