Joseph Stauffer, sma de Bernardvillé

L’histoire retrouvée d’un missionnaire alsacien (1876-1952), par Patrick Schneckenburger, Collection Biographies, Série XIXe – XXe siècle, l’Harmattan, avril 2015, 553 pages, 47 €

Cet ouvrage, bien écrit, au style souvent poétique, est le fruit d’une longue et minutieuse recherche, qui a nécessité la consultation patiente d’une multitude de documents et archives et un séjour sur le terrain, au Ghana. C’est une belle page de la mission qui nous est ainsi offerte.

Joseph Stauffer est né le 16 juillet 1876, dans une famille qui comptera cinq enfants, à Bernardvillé, plus précisément à la maison forestière de l’Eichelberg où son père est garde forestier pour le comte Charles d’Andlau ; c’est là que le 7 janvier 1868 il épouse Marie Gehring, fille d’Oswald, lui-même garde forestier depuis la fin des années 1830. L’Eichelberg devient alors le point de référence pour l’histoire de la famille Stauffer, celle de la famille d’Andlau, du village de Ittersviller, paroisse de la famille, celle de la commune de Bernardvillé, où les enfants Stauffer fréquentaient l’école.

Nous est décrit aussi le contexte géographique et historique plus large de toute l’Alsace, tantôt française, tantôt allemande mais surtout alsacienne, écorchée par les guerres de 1870, de 1914 et de 1939, rebelle, protestataire, fidèle a son identité, catholique plus que protestante. L’Alsace était dotée d’un contingent de 1200 religieux aux alentours de 1870, « un personnel comparable en nombre à celui des plus grandes administrations de l’État ».

Joseph Stauffer était très attaché à l’Eichelberg, « ces beaux lieux où tranquillement s’écoula son enfance heureuse ». C’est là qu’il aimait se ressourcer lors de ses congés d’Afrique. Il gardait une grande vénération pour son vigilant père qui peut-être lui avait transmis un avant goût d’Afrique où son service militaire l’avait amené, en Algérie, pour une année (1855-1856). Il était très proche de sa « mère chérie » qui l’emmenait le soir prier auprès d’une croix de pierre dominant la plaine. Ce fut une grande peine lorsqu’elle mourut le 18 avril 1890, il avait 14 ans : « Oh quelle fut ma douleur. L’espoir (le désir) d’être missionnaire, seul alors, soulagea mon cœur ». En septembre de la même année, il entre au petit séminaire des Missions Africaines à Clermont Ferrand, et suit le cycle traditionnel des études jusqu’à son ordination sacerdotale le 16 juillet 1899, jour de ses 23 ans.

Patrick Schneckenburger semble impliquer que la vocation de Joseph, celle de répondre à son « imaginaire », ait été beaucoup inspirée par le désir de plaire à sa mère et liée aussi à « l’identitaire catholique alsacien ». La discipline en ces écoles, semblable d’ailleurs à celles de tous les séminaires et même des écoles catholiques et autres, était rude. Une grande place était donnée aux « exercices spirituels », mais définir cette formation, qui touchait à ce qu’on appellerait les « études classiques littéraires », d’asservissement intellectuel, est exagéré. L’étude du latin n’était pas juste pour dire la messe, mais faisait partie des études classiques, qui d’ailleurs n’étaient pas seulement suivies par de futurs prêtres.

Après une année passée à Cork pour parfaire son anglais, Joseph Stauffer part pour la Côte de l’Or le 25 juin 1900, d’où il reviendra définitivement, à son grand désarroi, en août 1946. Nous assistons alors à l’évolution de ce missionnaire, au caractère bien trempé, têtu et même rebelle, se querellant facilement avec son entourage, vivant dans l’ordinaire des jours. Il est d’abord nommé à Keta, à l’est du pays, où il passe une dizaine d’années, entrecoupées de deux congés en Europe (avril 1905 - juin 1906 et avril 1910 - mai 1911). Le 13 juillet 1912, il arrive à Axim, mission fondée depuis une dizaine d’années. Il y récolte les retombées des tournées apostoliques du prophète Harris, mais ne porte pas beaucoup d’intérêt aux villages. Il y restera jusqu’à la fin de son séjour en Afrique, sauf de mars 1924 à décembre 1928.

Durant cette période il exerce d’abord la charge de pro-vicaire apostolique, pour couvrir l’intérim entre Mgr Hummel et Mgr Hauger. Il réside à Cape-Coast et donne sa pleine mesure, faisant preuve d’initiatives, comme l’achat d’un hangar à Accra pour le transformer en église, l’établissement de la mission en cette ville, l’obtention de l’approbation du barème officiel des salaires pour les maîtres des écoles catholiques par le département de l’éducation, l’ouverture d’un petit séminaire à Elmina. C’est le 2 décembre 1935 que les deux premiers prêtres issus de cette école furent ordonnes, les Pères Menya et Ansah. Ce dernier fut envoyé en 1937 à Axim pour seconder le Père Stauffer. À l’arrivée de Mgr Hauger, Stauffer est nommé supérieur d’Accra.

Revenu de son 4ème congé en Europe, il retourne à Axim. Son caractère inégal et ses difficultés relationnelles le font passer par une période de « désaffection », mais la sagesse, se peaufinant avec l’expérience et l’âge, vient pacifier ses dernières années en Côte de l’Or.

Il travaille à la construction d’une grande église et d’une « nouvelle école », à l’installation d’une communauté de sœurs de Menton dont la première tâche était de « sauver les nourrissons ». Il parvient à vivre en autosuffisance. Il revient en congé une 5e fois en 1934. La période de la guerre, avec le manque de moyens, la rareté du personnel, les blocus commerciaux, fut particulièrement éprouvante.

Durant ce temps passé sur la Côte ouest, Joseph Stauffer, comme tous les autres missionnaires, parfois avec un peu moins d’ardeur et affaibli par la fatigue et la maladie, sillonna le secteur qui lui était confié, le plus souvent à pied, mais aussi en bateau, en pirogue, à cheval, son moyen de locomotion préféré, à bicyclette, à moto et sur le tard, occasionnellement, en voiture.

Une compagne fidèle, « postée en embuscade » qui apparaissait souvent à l’imprévu, était la mort. Elle avait déjà frappé le Père Ernest Sulzberger, de Kingersheim, son meilleur ami, camarade de scolarité, embarqué à Marseille le 25 septembre 1899, décédé à Cape-Coast le 22 mars 1900, le 25ème missionnaire à mourir en Côte de l’Or. Sur 52 missionnaires alsaciens qui ont œuvré en Côte de l’Or depuis l’arrivée du Père Ulrich en 1889, dix-huit furent enterrés dans le pays, « sans compter ceux qui périrent de maladie durant les mois qui suivirent leur retour en France ».

Publié le 9 novembre 2015 par Jean-Marie Guillaume