Judas, un indispensable étranger ?

Sont étrangers, tous les points, objets ou personnes, hors d’un cercle donné. Autrement dit, cette définition géométrique fait appel à une limite, à un cadre, ou mieux à un « cercle » comme peut l’être, par exemple, une enceinte qui ceinture une cité. Celle-ci donnera naissance à des citoyens, à des droits et des devoirs, aux privilèges d’une citoyenneté.

Vivre hors du cercle
Plus largement et de façon plus souple, ce « cercle » et/ou cette clôture peuvent aussi être celles des frontières d’un pays [1], des liens qui unissent une famille, une communauté ou une Eglise, et finalement toute réunion ou union de personnes qu’unissent une même origine et/ou la poursuite d’un même but ou objectif. Avec évidemment, pour corollaire, la possibilité de se trouver dehors…

Simplement qu’être dehors ou un outsider n’est pas forcément tragique. On peut aussi se retrouver hors des lois du « cercle » pour de bonnes raisons. Enfermé, on a pu rêver de liberté et brûler du désir d’une autre vie. D’où l’énergie de s’évader pour naître et découvrir un nouveau monde.
Inversement on peut aussi se faire éjecter ou jeter hors dudit « cercle » alors qu’on aurait bien aimé y rester. Dehors, c’est le no man’s land où l’on exécute les condamnés. Frappé par le sort qui fait sortir, on se retrouve dehors, réduit à l’état d’ordure. C’est l’excommunication, l’exil, le rejet à la déchèterie, au rebut avec tous les perdants qui ont manqué leur but. Là, dans la vallée de la Géhenne, tout ce qui a été éliminé sera détruit, brûlé, décomposé…

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L’arrestation de Jésus sur le calvaire de Guimillau.
Photo Marc Heilig

Pour éviter cette décomposition, il n’y a qu’une solution : trouver et se recentrer au plus vite dans un nouveau « cercle », une nouvelle vie. Et même, pourquoi pas, pour multiplier ses chances, chercher plusieurs « cercles ». Tisser des rayons ou des liens vers d’autres centres permet de réactiver sa vie, sa personnalité et son identité. Et c’est, peut-être, ce qu’a proposé le Christ à Judas…
La vie n’est jamais statique. Les « cercles » peuvent être vus comme de tridimensionnelles bulles qui volent, s’entrechoquent, se marient ou divorcent, éclatent et se recomposent sans cesse à nouveau… Leurs frontières ou limites sont même souvent très subjectives... Suffit-il, par exemple, d’être né en Alsace pour être un Alsacien ? Un Irlandais dira qu’on n’est pas un cheval parce qu’on est né dans une écurie ! Et hier Aristote affirmait qu’« un citoyen ne peut devenir membre de la cité du simple fait qu’il y habite ». N’empêche que lorsqu’en Alsace on parle des « gens de l’intérieur », on se sent quand même plutôt à l’extérieur, dans les marches ou aux marges, pour ne pas dire un marginal !

L’étranger nécessaire
Les Israélites, dans leur « cercle », parfois un ghetto texto-centré, n’ont jamais cessé de jouer la carte de la différence. Avec pour conséquence de traiter tous les autres d’étrangers. C’est même Dieu qui - à les en croire - leur a donné l’ordre d’agir ainsi : d’occuper Canaan, de détruire les installations cultuelles du pays, de refuser tout accord et mariage avec ses habitants [2] et même d’y massacrer allègrement tous les opposants. D’où d’ailleurs cette prière anonyme teintée d’humour : « Seigneur, tu nous as choisis entre tous les peuples, pourquoi fallait-il que tu tombes juste sur les Juifs ? » [3] Pourquoi Judas ?

Or comment faire autrement ? Comment peut-on mettre en valeur ses atouts ou ses qualités, sans les comparer avec ceux des autres ? C’est la base même de toute compétition sportive. Mieux… faites un pas de plus et vous découvrirez qu’on est toujours fou par rapport à quelqu’un qui se croit très raisonnable ! Ce qui revient finalement à dire qu’à l’image des épreuves sportives, les fous sont normalement indispensables pour démontrer qui a raison ! Il ne reste plus qu’à inventer et organiser des compétitions pour voir et savoir qui de la folie ou de la raison l’emportera…
La recherche de la sagesse par opposition à la folie était hier traditionnelle. Chaque roi avait à sa cour un « fou » - d’ailleurs on les retrouve encore aujourd’hui… au jeu d’échecs. Mais pas à la cour du roi des cieux car, explique saint Paul, la folie ou sagesse de Dieu est supérieure à la sagesse des hommes [4]. Ou, pour le dire autrement, Dieu n’a pas besoin du contraste de la folie pour montrer sa sagesse…

Mais peut-être le Christ, l’incarnation de Dieu sur terre. D’où son choix de Judas Iscariote [5], un apôtre pas tout à fait comme les autres. Ça devait faire partie du contrat de son incarnation divine… L’exigence d’une biodiversité nécessaire, comme semble l’être aujourd’hui le loup dans les Vosges… Pour que le collège apostolique, le « cercle » des douze apôtres, apprécie la présence de son berger, il fallait peut-être un loup dans la bergerie !

Judas et le Christ
Judas a été traité de « zélote », de nationaliste, mais il n’était pas unique en son genre puisque l’apôtre Simon appartenait ou avait appartenu, lui aussi, à ce « mouvement activiste ». Ce qui veut dire que cette différence, à elle seule, ne devait pas suffire pour faire de Judas un « étranger » qui trahisse son maître.
Bien que ne faisant pas partie du « cercle » des zélotes, Jésus a d’ailleurs souvent été assimilé à eux. Même qu’il a finalement été condamné comme agitateur politique. Il prenait la défense des pauvres et des petits et dénonçait, de ce fait, l’injustice de l’ordre social établi. Et puis, n’a-t-il pas proclamé, un jour, qu’il n’était pas venu apporter la paix au monde mais le feu [6] et le glaive [7] ? Et que ses disciples devaient être prêts à donner leur vie comme il allait le faire lui-même [8] ? Est-ce que la « folie » de Judas aurait consistée à vouloir faire encore plus et mieux que le Christ [9] ?

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La trahison de Judas sur le calvaire de Guimillau.
Photo Marc Heilig

On a inventé de nombreuses raisons pour expliquer la trahison de Judas. Il aurait été jaloux des autres parce qu’il n’aurait pas eu, dans le cercle des Douze, la considération à laquelle il croyait avoir droit. Mais je pense qu’il y avait pire. Choisi comme économe des Douze, donc homme un peu plus terre-à-terre et raisonnable que les autres, il n’a pas compris le Christ quand celui-ci a dit qu’il fallait payer l’impôt à César, qui était la personnification même de l’ennemi du peuple juif [10]. Ou quand il a dû attendre que Pierre, son « chef », pêche un poisson dans la bouche duquel il était prévu qu’on trouverait l’argent qui permettrait de payer l’impôt du temple [11] ! Ou quand il a été invité, avec les autres, à ne point se soucier des biens matériels mais à prendre exemple sur des oiseaux du ciel qui ne sèment ni ne moissonnent [12] ! N’était-ce pas complètement « fou » ? Et Judas n’aurait-il pas alors voulu aider le Christ à rester dans le droit chemin de la raison ?
Heureusement qu’il est dit que Satan est intervenu [13]. C’est même la raison ou l’explication la plus généralement apportée. Mais cela n’éclaire pas, pour autant, le mystère ou la raison qui a poussé le Christ à choisir Judas comme apôtre. Il pouvait quand même bien se douter de ce qui allait arriver. Et s’il le savait, pourquoi a-t-il fait appel à lui ? Etait-il indifférent au sort de ce « pauvre homme », sorti de nuit de son « cercle » [14], qui ne deviendra pas citoyen du ciel mais affrontera les ténèbres extérieures ? Judas payera-t-il d’une peine éternelle la bonne volonté qu’un jour il a eue de suivre le Christ ? Peut-on penser que si le Christ ne l’avait pas appelé, ou que si Judas avait refusé ce choix, il aurait pu mourir, comme tout inconnu, « tranquille » dans son lit ?

Pèlerins et nomades
Le corps apostolique avait-il besoin de Judas, ce corps étranger ? Un corps étranger peut servir. C’est le cas d’une prothèse. Mais de quoi Judas a-t-il pu être la prothèse ? Il existe aussi des corps étrangers qui peuvent jouer les intrus, comme des algues, des insectes - les fameux doryphores, devenus synonymes de l’occupant nazi - mais aussi les virus, la peste, la syphilis etc. Il est bien connu que chaque peuple attribue l’origine du mal à l’étranger son voisin : les Français parlaient du mal de Naples, les Italiens et Allemands du mal français… Et on peut aussi ramener de guerre un éclat d’obus logé dans le corps...
Hier, des immigrés sont venus jouer les prothèses et aider la France. Aujourd’hui, ce sont plutôt des intrus, des clandestins, chassés de chez eux par la guerre, qui viennent loger chez nous. A laquelle des deux catégories appartenait Judas ? Le Christ a-t-il eu besoin de Judas, ou est-ce lui, Judas, qui avait besoin du Christ pour réaliser ses propres rêves ? Finalement, à l’image des immigrés, qui est au service de qui ?
Et puis, il ne faut pas oublier qu’un chrétien est normalement toujours un étranger, un pèlerin de passage sur cette terre puisque, dans sa prière sacerdotale, le Christ a demandé à son Père de garder et de prendre soins des hommes qui sont « dans ce monde sans être du monde [15] ». Comme Abraham, l’ancêtre des monothéismes - à 75 ans, ce n’était pas une réussite, il vivait encore chez son père et n’avait pas d’enfants ! - il nous faut prendre le risque de mettre notre confiance en Dieu et quitter notre « cercle ». Nos devons nous décentrer et devenir des nomades, littéralement des SDF, des sans domicile fixe…
Aux scouts qui, pour faire leur BA [16], ont aidé une vieille dame à traverser la rue - imitant, ce faisant, le Christ qui aide les hommes à le rejoindre sur l’autre rive de la vie - Judas a préféré imiter d’autres scouts qui, toujours avec la même bonne intention, ont pris à bras le corps une vielle mémé pour lui faire traverser la rue alors qu’elle ne le voulait pas… Judas voulait-il imposer sa volonté ? Voulait-il être Dieu à la place de Dieu ?

Si Judas nous aide à découvrir que Dieu respecte la liberté des hommes, il aura eu un rôle aussi important que saint Pierre. Et il n’est dit nulle part que le Christ, le Fils de l’homme, n’aura pas eu pitié de lui…

[1] Victor Hugo (1802-1885) était contre les frontières, mais il n’était pas le seul. Avant lui, Anacharsis Cloots (1755-1794) - militant athée, organisateur du culte de la Raison - rêvait déjà de mondialisation ou d’une « République universelle du genre humain », avec universalité des droits, à l’image de la nature qui ne connaît point d’étrangers !

[2] Alfred Marx in « Salut d’Israël, salut du monde » de « Passeurs d’espérance » - p.27-28.

[3] Cf. Comment ça va mal ? , p.166, de Gérard Rabinovitch, éd.Bréal, 2010. Le message de la Bible concernant l’étranger (cf. ZeBible, 2011, p.102-103) peut se résumer ainsi :
- le croyant doit aimer l’étranger… (nous sommes tous des étrangers) ;
- les étrangers peuvent être une menace... (oppression, séduction) ;
- il y a de la place pour les étrangers dans le peuple de Dieu ;
- promesse d’un salut universel… le Christ accueille tous les croyants… ;
- accueillir un étranger, c’est accueillir Jésus lui-même.

[4] 1. Co. 1, 25.

[5] Mt. 10, 4.

[6] Lc. 12, 49.

[7] Mt. 10, 34.

[8] Mt. 10, 37-39.

[9] La folie de Judas consistait à mêler la religion et la politique. Agir en fonction de l’argent, c’est réduire les gens.

[10] Mt. 22, 21 ; Mc. 12, 17 ; Lc. 20, 25.

[11] Mt. 17, 27.

[12] Mt. 6, 25-34 ; Lc.12, 22-31.

[13] Lc. 22, 3 ; Jn. 6, 70, 13, 2 et 27.

[14] Cf. Jn. 13, 30.

[15] Jn. 17, 15-18.

[16] La BA est la traditionnelle « Bonne Action » qu’un scout devait faire chaque jour.

Publié le 1er mars 2012 par Louis Kuntz