L’action de grâces du Père Félix Lutz

Jésus parcourait toutes les villes et tous les villages, enseignant dans leurs synagogues, proclamant la Bonne Nouvelle du Royaume... [1]

À notre tour, nous qui fêtons les 50 et 60 ans de sacerdoce, nous avons eu la noble mission de parcourir le continent africain, en vue de faire connaître le Christ et d’implanter son Église. Dans un revirement de l’histoire, nous avons maintenant le bonheur d’être entourés et ré-évangélisés par des prêtres d’Afrique, ici même en Occident en perte de foi chrétienne. Qui, il y a 50 ans, aurait prévu ou envisagé une telle situation ?...

« Priez le maître de la moisson d’envoyer des ouvriers pour sa moisson ». Il nous les a envoyés en la personne des Pères Nestor, Albert, Alain et de bien d’autres. Merci Seigneur !

Ceci dit, pour toi, Jean Paul Felder, que j’ai rarement rencontré dans ma vie, tu es le neveu du Père Steiner, n’est-ce pas ? J’ai une fois mangé chez lui de l’agouti, le rat des champs, la meilleure viande que j’aie jamais mangée. Si aujourd’hui encore l’on me donnait le choix de festoyer dans un restaurant cinq étoiles ou de manger de l’agouti, je choisirais l’agouti, le rat des champs. Comme quoi l’Afrique, si déjà elle a des atouts culinaires, a été et est pour nous avant tout le continent de l’hospitalité, de l’accueil, du sens de l’amour de la vie, de la capacité d’être heureux en dehors de l’abondance matérielle.

Pour nous, qui avons 60 ans de sacerdoce, nous sortions à peine de l’adolescence quand, à l’âge de 18 ou 19 ans, nous avons été incorporés de force dans l’armée allemande. Nous faisons partie de la génération des sacrifiés qui ont dû faire la guerre contre l’Union Soviétique. Quelquefois j’aime à penser qu’une année de guerre à l’Est équivaut à un demi-siècle de vie normale. Et puis, alors que nous étions mêlés au plus grand conflit du XXe siècle, à notre retour de l’enfer de la guerre nous n’avons été compris ni par l’administration civile ni par nos supérieurs.

Oui, pour nous, quelle époque ! Quand j’ai vu Bernard Klamber qui, en ce jour, ferait également parti des Jubilaires de diamant, quand je l’ai aperçu tout à fait par hasard en captivité soviétique, lui un sportif de haut niveau, maigre, squelettique, je ne l’ai plus reconnu.

Toi, André Fuchs, tu as été capturé en Lettonie. Tu as été prisonnier des Mongols pendant six mois. La plus grande partie de ta vie sacerdotale, tu l’a passé durant 35 ans dans l’Est de la Côte d’Ivoire. Tu te rendais régulièrement dans les villages environnants, dans les stations secondaires, pour y projeter des scènes bibliques avec un appareil que tu branchais sur la batterie de ta voiture. Quand tu te déplaçais, tu mangeais toujours la nourriture locale que des femmes chrétiennes te préparaient. Tu n’étais pas radin, mais tu vivais modestement, pauvrement, m’a-t-on dit. Je m’incline devant toi.

Le Père Jean Perrin, lui, n’est plus revenu en Alsace depuis 8 ans. En 2003, il était revenu juste pour un mois. Nous nous sommes vus alors à Fouchy, son village natal. Il y a six semaines, j’ai eu la visite d’un avocat togolais. Il m’a dit textuellement : « Je connais bien le Père Perrin, j’ai eu l’occasion de le visiter à plusieurs reprises. C’est un homme exceptionnel... une dose d’abbé Pierre et de Mère Teresa. » No comment, comme disent les Anglais. Sans commentaires. Le Père Perrin, qui parlait à peine l’allemand, a été huit mois en captivité soviétique, dont cinq dans le tristement célèbre camp de Tambov, où sont morts des milliers d’Alsaciens.

Du Père Joseph Folmer, retenu par des problèmes de santé, je garde le souvenir d’un bâtisseur et d’un organisateur remarquable. Tous les ans, à Noël, pour la messe de minuit, il avait l’office dans un grand stade, auquel assistaient environ 2000 personnes, des catholiques et des protestants, des non-baptisés et même des musulmans. Il y avait toujours une crèche vivante, des personnes habillées comme au temps de Jésus et aussi des animaux, l’âne et le bœuf incontournables, des moutons, des chèvres... Une fois, sans doute assoiffé, le bœuf est tombé raide mort. Quelle belle mort ! Je suis sûr qu’il est entré illico au paradis des animaux !

En ce qui me concerne, j’ai eu la malchance, au front, d’être blessé trois fois, la dernière fois dans la poche de Berlin, à quelques jours de la fin de la guerre, avant de tomber en captivité soviétique. Mon confrère, le Père Jean Klein, m’a dit à plusieurs reprises : « Unkrütt verderbt nit », la mauvaise herbe ne périt pas. A moins que la Providence et la Sainte Vierge ne m’aient préservé. Qui d’entre vous peut me donner la réponse ? Rentrés dans nos foyers, nous avons mis un an pour récupérer des forces physiques et morales avant de partir à Chanly en Belgique pour le noviciat et deux ans d’études thomistes.

C’était bien. Puis nous étions quatre ans à Lyon au Grand Séminaire sma, où nos supérieurs professeurs étaient compréhensifs et bienveillants. Du professeur d’exégèse, je garde un souvenir tout particulier. Il s’agit du Père Joseph-Arthur Eschlimann, que je considère à la fois comme un savant et un saint. C’est lui qui m’a initié à la pastorale des prisonniers. Avec un long manteau noir jeté par dessus notre soutane, rempli de pommes, d’oranges, de mandarines, de bananes et de galettes locales, nous nous sommes rendus régulièrement au Fort de Montluc où sévissait et torturait pendant la guerre le fameux Klaus Barbie. J’y ai vu encore des condamnés à mort, d’anciens collaborateurs de Vichy, enchaînés aux pieds, dont beaucoup ont été fusillés.

J’ai continué ce ministère dans la suite à la Centrale de Haguenau, démolie depuis, où j’ai rencontré Lucien Léger, l’un des détenus français à avoir passé le plus de temps derrière les barreaux : 37 ans exactement ! Puis je fus visiteur de prison à Strasbourg. J’y ai encore connu D’Fanda Gass, la rue du Fil, la prison Sainte-Marguerite réservée surtout aux femmes. Une fois, le parloir n’étant pas libre, j’étais enfermé dans une petite cellule avec trois d’entre elles. Toutes les trois avaient assassiné leur mari. Puis je connus la prison de l’Elsau, bien sûr, et la prison de Colmar, celle de Mulhouse et la Centrale d’Ensisheim où, sur les 130 détenus, une vingtaine étaient condamnés à perpétuité. J’avais quelquefois peur en les rencontrant dans les couloirs.

J’ai été 10 ans au Togo comme enseignant au Collège/Lycée Saint-Joseph de Lomé. Nous avions des élèves au top-niveau. Le Père Charles Roesch, le Père Moritz et bien d’autres, le savent aussi bien sinon mieux que moi. Beaucoup ont occupé des postes importants comme médecins, juristes, politiciens et j’en passe. L’un d’eux, Kofi Martin Yamgnane, très pauvre matériellement, a fait les Ponts-et-Chaussées en France. Marié à une Bretonne, il a été ministre d’État de l’intégration sous François Mitterrand. Il m’a visité deux fois à Gries, mon village d’origine, et a été officiellement reçu par Pierre Strasser, maire de Haguenau.

En 1963, de retour du Togo, j’ai été retenu, en principe pour deux ans, en fait de façon définitive, comme rédacteur de notre revue « Terre d’Afrique ». Je l’ai fait pendant 17 ans. Elle comptait à l’époque 34 000 abonnés, surtout grâce aux démarches fructueuses du Frère Xavier, du Frère Albert, du Frère René et du Frère Antoine Brungard. Nous avons œuvré main dans la main, en collaboration fraternelle. Parallèlement j’étais aumônier de Collège et de Lycée à Haguenau.

À l’âge de 58 ans, mon ami le Père Francis Kuntz qui, pilote d’avion, m’a fait survoler le beau pays togolais, m’a contacté pour devenir aumônier militaire et aumônier de gendarmerie. Après une année d’hésitation (je ne savais pas du tout à quoi correspondait cette fonction), j’ai accepté et cela a ouvert devant moi 16 années enrichissantes, fascinantes, inoubliables. Merci encore, Francis !

Tout en m’excusant d’avoir abusé de votre temps et en terminant, je dois dire que souvent je pense à Saint-Vincent de Paul. Vers la fin de sa vie, il fut convoqué auprès de la reine du royaume de France. Cela se passe en 1660. Assise sur son trône avec Vincent en face d’elle, la reine lui dit : « Monsieur Vincent, vous pouvez être fier de votre vie. Vous avez fait tant et tant de choses. Vous vous êtes occupé des esclaves (encore nombreux à l’époque)... des mendiants de la ville (à Paris),... des pauvres de tous genres. Quel merveilleux bilan ! » Réponse de Monsieur Vincent : « Madame (titre honorifique qu’on donnait à la reine). Madame, je n’ai rien fait. » La reine insiste : « Si. Vous vous êtes occupé des enfants abandonnés, des filles débauchées, des pestiférés. Qui plus que vous a tant fait ? » Monsieur Vincent : « Madame, je n’ai rien fait. » La reine alors s’énerve. Elle se lève de son trône et, agacée, lance vers lui « Alors, que faut-il faire dans la vie pour faire quelque chose ? » Et Monsieur Vincent répond : « Davantage ».

Au terme de ma propre vie, lorsque je comparaîtrai devant le Seigneur et qu’il m’interrogera : « Félix, dis-moi, qu’as-tu fait dans ta vie ?... » et qu’il ajoutera : « qu’aurais-tu dû faire encore ? » je répondrai : « davantage ! »

[1] Mathieu 9, 32-38.

Publié le 28 septembre 2011 par Félix Lutz