L’ambiguïté de la mission aujourd’hui et l’Assemblée Générale SMA 2013

On a découvert à Vatican II que l’Eglise est missionnaire mais on n’avait jamais vraiment mis l’accent là-dessus. « Par nature, l’Église, durant son pèlerinage sur terre, est missionnaire [1]. » « l’Église est missionnaire, du fait qu’elle tire son origine de la mission de Jésus-Christ et de celle de l’Esprit-Saint [2], selon le dessein de Dieu le Père [3]. ».
Et tout à coup, tout le monde veut « évangéliser » et personne ne sait comment le faire. Alors on invente une nouvelle évangélisation qui, en fait, prend les allures d’une restauration d’un christianisme du passé et dépassé.
Et se pose la vraie question : où sont les essentiels et les fondamentaux de la mission depuis 2000 ans ? A laquelle s’ajoute celle, très à la mode pour nous les SMA, de l’identification à notre charisme missionnaire. Simplement pour brouiller un peu plus les pistes et faire réfléchir…

Si nous consultons les Ecritures, nous avons deux textes fondamentaux en dehors de l’envoi en mission des 12 et des 72. Le premier est le chapitre 4 de Luc, qui s’inspire du vieil Isaïe [4], le socialiste avant l’heure, et qui nous dit : L’Esprit du Seigneur est sur moi parce qu’il m’a conféré l’onction pour annoncer la Bonne Nouvelle aux pauvres. Il m’a envoyé proclamer aux captifs la libération et aux aveugles le retour à la vue, renvoyer les opprimés en liberté, et proclamer une année de grâce [5] par le Seigneur [6].
Et Matthieu dit : J’ai eu faim et vous m’avez donné à manger ; j’ai eu soif et vous m’avez donné à boire ; j’étais un étranger et vous m’avez recueilli ; nu, et vous m’avez vêtu ; malade, et vous m’avez visité ; en prison, et vous êtes venus à moi. Alors les justes lui répondront : Seigneur, quand nous est-il arrivé de te voir affamé et de te nourrir, assoiffé et de te donner à boire ? Quand nous est-il arrivé de te voir étranger et de te recueillir, nu et de te vêtir ? Quand nous est-il arrivé de te voir malade ou en prison, et de venir à toi ? Et le roi leur répondra : En vérité, je vous le déclare, chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces plus petits, qui sont mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait [7].
Ces deux évangélistes veulent dire que, du moment où tu as vraiment rencontré le Christ, tu es en situation d’évangélisation toujours à renouveler et sans cesse renouvelable, parce que toujours in situ. Pour cela, il faut être un veilleur courageux et savoir ouvrir les yeux. C’est ce que d’autres appellent la kénose ou la conversion/metanoïa, ou la fidélité. Tu vis en fidélité avec le message annoncé que tu as reçu et tu l’annonces aux autres – une annonce sans frontières de quelque sorte que ce soit.

La vague des instituts spécialisés et spécialistes [8], ces techniciens de la mission du XIXe siècle, est terminée [9] depuis Vatican II. En fait, ils sont allés principalement « installer » l’Eglise romaine sans trop se soucier d’une vraie inculturation. Ils étaient de leur époque et voulaient apporter une « civilisation » à ces peuples assis dans les ténèbres et à l’ombre de la mort. C’était ambigu, mais c’est historique.
Et tout à coup la France a découvert qu’elle était (re)devenue « pays de Mission » selon le livre de Henri Godin et de Yvan Daniel, deux aumôniers de la JOC [10]. Dans la foulée, l’Europe a sombré avec l’Occident dans la postmodernité qui a fait le vide dans les cœurs et jeté le doute dans les esprits. Il faudrait relire les trois maîtres du doute du XIXe siècle [11], qui étaient les contemporains « en creux » de la grande vague « civilisatrice » de la mission et de Thérèse de Lisieux, la patronne de la mission. Tout à coup, on n’était plus sûr : on a eu peur et c’était la faute de l’autre.

Et les « païens » de la postmodernité, sourds aux appels de l’Eglise et à ses rites et mythes, ont surgi. Ce sont eux maintenant, nos contemporains, ces « autres » qui gisent dans les ténèbres et à l’ombre de la mort, comme on disait. Ils ne vivent plus dans un lointain géographique mais culturel, et ils sont au seuil de nos portes. Ce sont nos sympathiques voisins ou, dans notre quartier, ces étranges immigrés qui nous font peur. Il n’y a plus de mission ad extra, ni ad gentes, mais inter gentes, dans le grand « melting pot » de la modernité où nous marinons tous !

Aussi les SMA, et bien d’autres, se font-il du souci : comment allons-nous encore vivre notre munus [12], notre charge, et notre charisme, ou envoi missionnaire ? Comment allons-nous manifester notre « identité spécifique » en tant qu’institut missionnaire né dans les douleurs ?
C’est là qu’il faut revenir à l’évangile et le retrouver avec les gestes de base de Jésus tels que Luc et Matthieu les ont exposés plus haut, sans trop nous préoccuper d’une installation d’Eglise avec ses rites et ses mythes. Partout où un homme souffre, de faim, de soif, d’injustice ou de traitement barbare [13] en pays de « civilisation », sous quelque forme que ce soit, se trouve la mission et retentit un appel au secours.

Alors la mission ad extra est devenue la mission auprès des étrangers, avec leur culture, leur langue et leur religion, qui vivent à nos côtés. Ce sont eux les exclus modernes, et ils sont considérés comme dangereux car ils risquent de nous prendre le pain de la bouche. Ils nous privent de notre confort, de notre boulot, de nos revenus et peut-être même de notre religion. Ceci explique le repli sur le nationalisme des partis politiques qui promettent de nettoyer la patrie. Or Matthieu nous dit : J’étais un étranger et tu m’as accueilli… Pour cela il faut être créatif et inventer des solutions. Et il y en a ! Laissez-vous d’abord évangéliser vous-mêmes a dit l’archevêque de Strasbourg après les « lineamenta » pour la nouvelle évangélisation proposés par Rome.

La seule spécificité de la mission aujourd’hui reste l’homme en détresse. Ce n’est pas l’âme qu’il faut sauver, mais l’homme. Le salut de l’âme est acquis depuis la mort de Jésus, c’est un don gratuit du Père pour chacun. Mais nos chapelles, nos cultures, nos œuvres comme on disait dans le temps, que vont-elles devenir ? Si elles sont au service de l’homme qui souffre, tant mieux ! Sinon il faut aller ailleurs, comme a dit Jésus en Marc au matin du premier jour à Capharnaüm, après tout un programme qui a bien fonctionné et qui a plu à Pierre et à ses compagnons. Mais Jésus leur dit : Allons ailleurs [14], dans les bourgs voisins, pour que j’y proclame aussi l’Evangile car c’est pour cela que je suis sorti.
En Afrique cependant, ce problème peut se poser autrement. Avec son extraordinaire sens de l’hospitalité et sa culture familiale, l’accueil de l’étranger y est vécu d’une façon beaucoup plus positive et humaniste. La postmodernité a généré d’autres problèmes qu’il faut avoir le courage de voir en face et de dénoncer. Le mot justice a ainsi une autre résonance.

Il y a un 2e aspect de la mission : former des hommes et des femmes capables de se prendre en main selon la vieille parabole du poisson donné ou de la pêche enseignée. Peut-être est-ce même la première urgence de la mission aujourd’hui. Des gens qui permettent à un groupe, une région, un pays, d’« émerger », comme on dit maintenant, et non pas de se faire exploiter sous le miroitement de l’argent facile par le capitalisme. Lui, il n’a pas de couleur.

En réponse au premier discours de Pierre, au matin de la Pentecôte, les gens demandaient quoi faire. Retournez-vous [15] et tournez-vous vers un « ailleurs » qui soit conforme à la Parole de Jésus et à un monde où doit se vivre une bonne Nouvelle, en communauté apostolique ou autre. Rien n’est acquis naturellement. Paul a fait quotidiennement l’expérience de l’incompréhension et du rejet, comme son maître, Jésus. Il faut prendre conscience de l’urgence et de la hâte de la mission, qui doit débord être un véritable humanisme, c’est-à-dire une ouverture vers l’homme.

Ainsi la mission sera devenue évangélique et, par le fait même, se sera simplifiée et vraiment universalisée, ou globalisée. Des hommes et femmes en détresse, il y en a partout. Comme toujours, ce sont les missionnaires qui manquent. A nous de trouver le pourquoi, en nous souvenant de la phrase de Lumen Gentium ci-dessus présentée, sans oublier que l’Eglise, c’est « nous », et que chaque baptisé est consacré par le baptême pour être envoyé [16]. A chacun ses choix, naturellement ! Encore qu’il ne faille pas se leurrer. Les signes évangéliques et les signes des temps se rejoignent toujours.

Appendice
Et la SMA dans tout cela ?
L’Assemblée Générale 2013 va nous le dire ! Mais il faut la préparer et remuer les esprits pour cet évènement capital : quelques textes et un certain nombre de pistes mobiles et flexibles, donc adaptables, seraient à proposer à toutes les entités et à chaque individu comme objectif de mission…
Une équipe romaine qui soit un « état-major » et qui fasse un organigramme précis et régulier, comme tous les états-majors. Non pas une équipe de contrôle, mais un équipe qui anime notre mission par sa créativité. Une collaboration sans frontières entre toutes les entités. Finie la territorialité, sous quelque forme que ce soit ! C’est plutôt le Conseil Plénier qui fait le bilan annuel et situe la dynamique de l’institut.

Conclusion
Vue de près et au périscope, l’ancienne Province de Strasbourg devenue un « district » ad experimentum a toujours été une galaxie, avec toutes sortes de planètes et d’étoiles qui tournent sur leur propre orbite. Les unes brillantes, d’autres moins, d’autres encore en implosion, ou carrément des trous noirs « mathématiquement » ou « quantiquement » éteints en rupture d’attraction… Mais toutes tournant à leur manière et à leur rythme.
Il y a néanmoins quelque part un mystérieux centre d’attraction – un point polaire, si je puis dire, qui fait l’union. Une union souvent vague et dispersée mais réelle en certain temps forts. Peut-être est-ce l’expression « Missions Africaines »… Elle est quand même « bourrée » de mémoire, de sang et de sueur… et de fidélité obstinée à l’appel missionnaire.

J’ai toujours pensé, sur un autre registre, que tout individu SMA est un district et chaque maison une province plus ou moins en autonomiste… Qu’en pensez-vous ?

[1] Ad gentes 2.

[2] La mission a sa source et son modèle dans le Trinité active et dynamique : le Père « envoie » le Fils et le Fils « envoie » l’Esprit, qui confirme et accomplit ce que le Fils a dit et fait (a quo et ad quem).

[3] Lumen gentium 2.

[4] Es 61,1-2.

[5] Difficile à traduire : grâce, bienfait, bonté, présence… Dieu se rapproche et nous sommes invités à rapprocher Dieu des autres en quête et en recherche.

[6] Lc 4, 18-19.

[7] Mt 25, 35-40. Aller prioritairement vers le petit, en toute circonstance et toute situation. Marc ne dit rien, et Jean non plus.

[8] Les instituts et congrégations missionnaires reconnus comme tels par la Propaganda Fide de l’époque.

[9] Mais cela a commencé.

[10] Leur livre, La France, pays de mission ?, publié en 1943, fonde l’action des chrétiens en milieu défavorisé.

[11] Marx, Nietzsche et Freud, et d’autres encore.

[12] Africae munus est le titre de la lettre de Benoit XVI du synode sur l’Afrique.

[13] Camps de rétention et reconduite à la frontière dans des conditions honteuses, sans considération ni pour les femmes ni pour les enfants. Il faut bien protéger le citoyen ! J’étais nu…

[14] Mc 1, 38.

[15] Actes 2, 38.

[16] Ac 1-15.

Publié le 25 septembre 2012 par Jean-Pierre Frey