L’Église au carrefour des nations

Walter Kasper [1] – cardinal - fait certainement partie de ces penseurs qui toujours et encore se réfèrent au concile Vatican II à la fois comme un trésor et une bombe pour y puiser une pensée nouvelle mieux adaptée à l’homme de notre temps fluctuant et même liquide comme disent certains qui manque de repères et de sens et qui néanmoins est en recherche. A partir du dernier ouvrage de l’auteur, L’Église catholique, son être, sa réalisation, sa mission [2], Jean-Pierre Frey vous propose une approche de cette pensée chrétienne nouvelle mais issue de Vatican II et qui est proposée à notre réflexion et à notre méditation.

Tout adieu est difficile. Mais l’adieu n’est sans espoir que s’il ne se transforme pas en un nouveau départ. Le XXe siècle annoncé comme le siècle de l’Église n’a pas été seulement un siècle des effondrements et des ruptures mais, avec les mouvements de renouveau liturgique, biblique, patristique et pastoral, il a été également un siècle de nouveaux départs importants et conduisant plus loin. Par là nous avons redécouvert de nombreux trésors enfouis de la tradition : la Sainte Écriture, la liturgie, les Pères de l’Église. Le concile Vatican II a repris les acquis qui nous ont été accordés par l’Esprit de Dieu, et engagé un renouveau à partir des origines. Il a redécouvert l’Église comme peuple de Dieu et comme communion, et remis en valeur de façon nouvelle la coresponsabilité des laïques. Il a rompu bien des étroitesses conditionnées par l’histoire et ramené au large horizon catholique des origines. C’est ainsi que nous avons pu jeter de nouveaux ponts en direction des Églises orthodoxes orientales, des Églises orthodoxes, ainsi que des Églises et communautés protestantes et de tous les hommes de bonne volonté. Enfin le Concile a accepté la fin de l’ère constantinienne ; il a renoncé aux privilèges du monde et, dans une section de la constitution sur l’Église malheureusement trop peu remarquée et peu citée, il a établi l’image directrice d’une Église pauvre, pour et avec les pauvres.

Dans les documents du Concile un compas nous est mis en main, à partir de l’esprit d’une tradition de deux mille ans, en vue du chemin conduisant vers l’avenir du nouveau siècle et du nouveau millénaire. Bien des semences ont déjà germé et portent de bons fruits dans les paroisses, dans des communautés anciennes et nouvelles. À cela s’ajoutent de nouveaux départs postconciliaires multiples. L’Église après le Concile n’est pas un désert spirituel, comme certains veulent la présenter ; elle est jeune et vivante, plus vivante en tout cas que ne le pensent ceux qui la critiquent et la dédaignent.

Les riches trésors et les nombreuses impulsions du Concile cependant sont loin d’avoir été épuisés. De nombreuses idées et perceptions du Concile ont été réalisées de façon par trop hésitante dans la réception postconciliaire, d’autres ont été enfouies, mal interprétées ou ont fait l’objet d’abus. Certaines grandes idées ont été réduites à quelques slogans ou demandes standards ; elles sont devenues des mots d’ordre de combat dans la controverse entre les différents regroupements à l’intérieur de l’Église. C’est ainsi que la dynamique conciliaire s’est paralysée et s’est perdue dans une large mesure. À côté des renouveaux, le XXe siècle, qui avait été annoncé comme le siècle de l’Église, a conduit également à des crises et à des condamnations dans la conscience et dans la vie de l’Église. Une certaine paralysie et une stagnation se sont produites. Un nouveau départ est nécessaire. Ce départ est nécessaire dans une situation qui s’est profondément modifiée depuis la période qui a suivi immédiatement le Concile, dans les années 1970. Les préoccupations de réformes institutionnelles souvent mises en avant depuis lors ne peuvent plus être à la hauteur, à elles seules, de la nouvelle problématique sociale et culturelle, et surtout de la crise de Dieu et de la foi qui depuis lors est devenue manifeste. Il nous faut creuser plus profond. Un nouveau départ n’est possible que si, de la même manière que dans le mouvement qui a conduit à Vatican II, trois choses s’unissent : un renouveau spirituel puisé aux sources, une réflexion théologique solide, et un sentiment ecclésial.

Que devons-nous et que pouvons-nous donc faire ? Il s’agit de la question fondamentale : « comment être Église aujourd’hui, et comment attester aujourd’hui le message relatif à Dieu ? » Il nous faut prendre un point de départ plus profond, non pas plus libéral mais plus radical.

[1] Le titre de cet article n’est pas de l’auteur.

[2] Éditions du Cerf, p.470-472 et 476-480, résumé.

[3] 1 Co 3.

[4] 1 Th 5, 19.

[5] 1 Th 4. 3.

[6] Rm 13, 10.

[7] Col 3, 14.

[8] 1 Co 13, 1.

Publié le 23 février 2016 par Walter Kasper