L’Épiphanie, une histoire de rois et d’enfants

C’est une histoire de rois, et elle est bien plus compliquée dans la réalité que vue de la crèche, où l’on a sagement alignés ces rois mystérieux rois mages. Ils sont gentils, ces trois gaillards exotiques, venus à Jérusalem avec leur cadeaux symboliques et leur cortège d’apparat pour chercher un nouveau-né royal... Mais ils sont loin d’y être les bienvenus.

C’est une histoire de rois, et elle n’est pas glorieuse. La famille davidique savait déjà comment éliminer les prétendants du trône, réels ou supposés. L’évangéliste Matthieu, en bon scribe bien israélite, est un farouche adversaire de la lignée royale. Aussi commence-t-il son évangile par une longue et interminable liste de fils d’Abraham susceptibles d’être rois qu’il humanise en introduisant cinq femmes, et avec elles la vulnérabilité humaine. Marie de Nazareth en fait partie, fragile à sa manière.

Mais, dans cette généalogie, lorsqu’il arrive à Joseph, l’époux de Marie, Matthieu coupe nette la descendance selon la chair, ou biologique comme on dit maintenant. Ceci pour dire que Joseph, le descendant de David, n’a rien à voir dans la genèse de ce petit que va engendrer Marie. Car cet enfant est le pur fruit de l’Esprit Saint créateur, il n’est pas descendant de David selon le sang. Joseph ne l’a pas engendré.
Ce qui est intéressant, c’est qu’il va naître à Bethléem, la cité de David. Ce David qui est né a Bethléem n’était qu’un berger, il n’est devenu roi qu’en conquérant Jérusalem, la ville du « shalom » de la paix ! Autre Paradoxe de l’Écriture divine et humaine.
Ainsi Jésus, de par sa naissance au milieu d’un campement de bergers, va devenir le « berger » du peuple, mais non pas le roi qui va reconquérir le royaume. Il ira plus loin encore, puisqu’il va assumer la promesse faite aux ancêtres qu’un germe de Jessé, le père de David, viendra pour restaurer Israël dans sa grandeur.
Ce germe, c’est Jésus. Pourtant, il refusera farouchement de prendre le pouvoir, même pour chasser ce bandit que fut Hérode ou l’un de ses fils qui, grâce aux Romains, ont usurpé le trône de David à Jérusalem. Jésus n’est pas venu pour cela. Sa royauté ne sera pas de ce monde et son trône sera la croix. Encore un paradoxe, une épreuve pour notre foi comme pour celle des disciples.

Mais alors, que sont-ils venus faire à Jérusalem, ces « mages », ces « scrutateurs » d’étoiles qui cherchent un enfant royal ? C’est simple ! Selon l’antique et archaïque cosmogonie de l’époque, si une nouvelle étoile [1] apparaissait dans le « concert [2] » céleste, un roi venait de naîitre. Il suffisait de suivre l’étoile pour arriver à son berceau. Avec des cadeaux, naturellement.. Cela va de soi pour un roi !
Et les voilà en route avec leur valetaille et leurs chameaux… Là commence, au-delà du paradoxe, ce qu’on pourrait appeler l’ironie de cette histoire. Car, ou bien cette étoile connaissait l’histoire d’Hérode, ou bien elle était simplement programmée comme un GPS pour mener les rois à Jérusalem, la cité royale de David où devait se trouver logiquement le nouveau-né royal. Connaissait-elle donc l’histoire de la lignée davidique éteinte depuis plusieurs siècles ? Ou la connaissait-elle trop bien en sachant que le roi Hérode n’était que le voleur du saint trône de David et qu’il fallait lui rafraîchir la mémoire, ainsi qu’aux scribes du Temple qui semblaient avoir perdu le souvenir des promesses faites à la maison de David par les prophètes ? En tout cas, ces mêmes scribes, en fouillant dans leurs rouleaux ou papyrus, sont tombés sur Bethléem, la vraie cité où David était né et où le « petit » de sa lignée devrait naître, lui aussi.

La route était donc retrouvée. Les mages sont repartis, envoyés par Hérode le fourbe pour lui indiquer l’endroit ! Ils sont contents de revoir leur étoile, plus pimpante que jamais… La voilà qui s’arrête au-dessus de la « maison » où se trouve l’enfant, comme dit Matthieu. Ils font ce qu’ils devaient faire : ils se prosternent et en ouvrent leurs trésors. Que d’encre a coulé sur ces trésors [3] ! Que de salive dépensée en discussions ! Or, encens et myrrhe : une classique reconnaissance des titres de l’enfant royal. L’or, c’est le roi, le Seigneur, l’oint ou le Messie ; l’encens, c’est le fils de l’homme, le Sauveur ; la myrrhe est destinée à embaumer ce Verbe fait chair qui passera par la mort comme tout homme pour bien montrer qu’il est homme parmi les hommes. Il est vrai que les pieuses femmes de Jérusalem n’ont plus eu le temps pour l’embaumer le vendredi soir, et qu’elles sont arrivées trop tard au matin de Pâques !
Une fois leur besogne diplomatique accomplie, les mages sont retournés dans leur pays. Bien sûr, un ange les avait avertis au préalable de ne pas retourner chez Hérode. Dans ces pages initiales de l’évangile de Matthieu, les anges fourmillement, surtout en songe. Il faut dire que ces anges-messagers de Dieu faisaient partie du « media-center céleste » pour la communication d’en haut.
Le reste du côté de Bethléem est un immense carnage de pauvres innocents, auxquels s’ajoutent tous ces massacres, devenus quotidiens, qui continuent à se produire dans le silence à peu près complet au milieu de nos tintamarres festifs. Ces fous de Dieu, ivres de sang, que nous commençons à connaître en Syrie ou en Centrafrique, en Afghanistan ou en République Démocratique du Congo, et même à Volgograd, sur la Volga, et partout ailleurs. Cela se perpétue jusqu’à la banalité, toujours et encore au nom d’un intérêt tribal ou religieux, pour le pouvoir ou pour la gloire de Dieu. Comme si Dieu n’était pas assez grand pour se défendre lui-même ! Mais cela, c’est une autre histoire.

Mais alors, que signifie l’Épiphanie ? C’est enfantin ! Elle est la manifestation du Fils de Dieu qui s’est fait homme au monde entier dont les mages étaient les délégués par leur foi. Ces trois (?) mages sont venus du monde païen pour montrer que le Père s’intéresse à tout homme. Ils ont repartis par d’autres chemins en se séparant : c’était déjà des chemins de mission, chacun de son côté. Pour cela, ils n’avaient plus besoin d’étoile…
Ils étaient donc les premiers envoyés en mission ? Non, pas tout à fait... Car déjà dans la nuit de Noël les bergers sont partis comme messagers pour annoncer la bonne nouvelle, mais seulement à Israël. Les mages, bien sûr, sont les premiers envoyés au monde. L’Épiphanie est la fête de la bonne nouvelle de la naissance du Fils-Verbe fait chair pour le monde entier. C’est pour cela qu’elle est la grande fête de la manifestation du Messie pour nos frères les orthodoxes.

Avec ces textes nous sommes entrés dans un monde de paraboles et cet épisode des mages est une lourde histoire symbolique. Un symbole est comme une noix, comme celles accrochées jadis au sapin de Noël qu’il fallait ouvrir pour les goûter. La parabole, c’est la même chose : il faut l’ouvrir pour y pénétrer et la comprendre. Il faut donc une clef…. Seuls les enfants et ceux qui leur ressemblent ont la clef pour ouvrir une parabole. Ils savent le faire aussi longtemps qu’ils croient encore que le « Chrischtkindel [4] » a un sens. Aujourd’hui, cela est devenu très difficile. Dans l’Écriture, on appelle cela l’esprit d’enfance. Car l’enfant n’a pas l’esprit naïf, mais créatif. S’il a décidé qu’une allumette est un super jet, elle sera son super jet pour ses voyages dans le pays de ses rêves. Il ne faut pas se moquer de ce monde de l’enfance. Il est l‘indispensable chemin vers la maturation de la personne. Ou vers la vraie compréhension de la parabole, cet autre chemin qui mène à la foi.

Voilà pourquoi Jésus, comme le pape François d’ailleurs, aimait tant les enfants. Car eux au moins le comprenaient et ne posaient pas de questions ironiques ou septiques comme tous les pharisiens du monde qui veulent toujours tendre des pièges. Ah ! Ces chameaux !

[1] Lire le Livre des Nombres 24, 17, et tout le contexte de Balaam le prophète en 22, 5 sq.

[2] Oui, « concert », car les étoiles font de la musique… Demandez aux « astrologues ».

[3] Le tableau de la visite des mages peint par Bosch est intéressant : Joseph emmagasine immédiatement les trésors dans sa malle de voyage de peur qu’on ne les lui pique. Il est réaliste lui !

[4] L’enfant Christ en traduction. C’est la seule icône que je connaisse pour ce temps de Noël .

Publié le 3 avril 2014 par Jean-Pierre Frey