L’espoir fait vivre

Combien de temps encore cela va-t-il durer ? Telle est la grande préoccupation qui taraude l’esprit de beaucoup de Centrafricains. La lassitude semble avoir gagné du terrain en ce qui concerne la résolution de cette crise qui se poursuit depuis presque deux ans.

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Une hutte en attendant de mieux faire dans le village de Yangala, en Centrafrique.
Photo Ph. Moïdonse

Une confusion bien entretenue
Le manque de visibilité dans la gestion de ces troubles sans précédent dont la liste de victimes innocentes s’allonge chaque jour ne fait qu’accroître le doute quant à la volonté politique d’y mettre résolument fin. Les violations des droits de l’homme, les exécutions sommaires sous divers motifs, les incendies criminels de maisons et de villages, les destructions de champs et de greniers sont toujours d’actualité sur l’étendue du territoire national. Les perspectives d’avenir restent lugubres, compte tenu du taux élevé de mortalité, de l’accès limité aux soins de santé, de la fermeture de beaucoup d’écoles pour des raisons d’insécurité. L’éducation est devenue par le fait même un objet de luxe pour certains privilégiés. Le marasme militaro-politique est ainsi doublé d’une crise humanitaire et institutionnelle profonde. Le bureau intégré des Nations Unies pour la coordination des affaires humanitaires (OCHA) estime à 2,5 millions les personnes ayant besoin d’une assistance humanitaire, et à 501 980 les personnes à risque [1]. Toutefois, en dépit de l’implication de la communauté internationale, le mécanisme semble grincer et les avancées demeurent éphémères.

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Distribution des non-vivres à Bossangoa.

Cette confusion est due à la complexité de la situation et à son appréhension même. Au-delà de la sémantique de guerre de religion qui semble être un vecteur favorable à son expansion et à son entretien, la crise qui sévit en République Centrafricaine est essentiellement alimentée par des appétits politico-économiques. On pourrait y voir des stratagèmes macabres pour l’accession au pouvoir en vue de disposer à volonté des ressources du pays. Des acteurs locaux, ainsi qu’une partie de la communauté internationale, s’inscriraient dans cette logique. Tout consiste à occuper le terrain ou à installer au perchoir quelqu’un qui retournerait l’ascenseur. Les intérêts poursuivis par chacune des parties ne seraient pas nécessairement en faveur de la population.

Quels que soient les dessous d’une politique qui échappe au commun des mortels, certaines questions mériteraient qu’on s’y arrête. Loin des revendications d’ordre social mises en avant par le mouvement rebelle, l’ex-coalition Séléka réclame la partition du pays en deux. En dépit des démentis qui ont été faits à plusieurs reprises par des ténors de ce mouvement, Michel Djotodia Am-Nondroko a publié, le 17 août 2014 dans la ville septentrionale de Birao, deux communiqués de presse annonçant la création de l’État de Dar El Kouti et la constitution d’un gouvernement provisoire dont il est le président. Ces nouvelles dispositions viennent renforcer l’état-major établi depuis le congrès de Ndélé dans la ville de Bambari, au centre du pays. Face à la Séléka se pose la milice anti-balaka dont la dissension interne a conduit ces dernières semaines à des affrontements sanglants entre deux groupes qui en sont venus aux armes.

Malgré la présence des forces internationales, dont l’attitude sur le terrain suscite parfois des questions au regard du mandat onusien qui définit le cadre juridique de leur mission, les populations civiles sont prises en otage par ces deux forces non conventionnelles qui font monter la surenchère sur le terrain militaire en vue de se partager le gâteau. Par ailleurs, les intrigues autour de la nomination du nouveau premier ministre posent deux questions essentielles, relatives à la souveraineté de la nation et au comportement des filles et fils de Centrafrique. A ce niveau, il semblerait que la crise n’ait rien apporté et que les mentalités n’aient guère évolué. Les maux d’hier qui ont été dénoncés avec virulence continuent néanmoins à prospérer.

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Distribution aux handicapés à Bossangoa.

La justice est inéluctable
Aussi mettons-nous en garde contre l’impunité qui semble être érigée en système de gouvernance. En effet, la cohésion sociale mise à mal aujourd’hui gagnerait à l’application sans complaisance de la justice en faveur des victimes. Cette exigence a d’ailleurs été rappelée par Amnesty international :

« L’un des principaux défis auquel sont confrontées les autorités de transition de la République Centrafricaine, ainsi que la communauté internationale dans son ensemble, consiste à mettre un terme à l’impunité pour les crimes de guerre, les crimes contre l’humanité et les autres graves atteintes aux droits humains. Jusqu’à présent, les autorités de transition et les membres de la communauté internationale n’ont pas réussi à demander des comptes aux commandants et aux membres des milices anti-balaka, majoritairement composées de chrétiens, et de la Séléka, majoritairement musulmane, pour les crimes de droit international et les graves atteintes aux droits humains dont ces groupes se sont rendus coupables en République Centrafricaine. Si elle n’est pas réglée maintenant, la question de l’impunité empêchera toute tentative de mettre un terme aux violences intercommunautaires et interconfessionnelles et de rétablir la confiance en la justice. Elle alimentera le cycle de la violence et se traduira par de nouvelles exactions à l’avenir. Le temps est venu de demander des comptes à tous ceux qui ont commis de graves violations du droit international relatif aux droits humains ou du droit international humanitaire en République Centrafricaine, en particulier dans le contexte de la crise actuelle. » [2].

Le diocèse de Bossangoa
Au-delà de ces nombreux défis, et en dépit des aléas qui empêchent le déploiement effectif de sa pastorale, le diocèse de Bossangoa s’inscrit dans une logique d’accompagnement, de soutien et de renforcement des capacités des populations affectées par cette crise. C’est ainsi que la Caritas diocésaine, la commission Justice et Paix et la commission de l’enseignement catholique, en partenariat avec les agences des Nations Unies et la famille caritative mondiale, notamment CRS et CORDAID, appuient différents programmes dans les domaines de la santé, la nutrition, la sécurité alimentaire, les abris d’urgence et la distribution de non-vivres, la protection, l’éducation et la cohésion sociale.

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Arrivée à l’évêché de Bossangoa du camion venu de Bangui avec sa cargaison de planches, de cycles et de provisions.

Nous saisissons l’occasion pour remercier les Amis des Écoles de Bossangoa, la province des Capucins de Paris et la Société des Missions Africaines à travers les provinces d’Irlande, d’Italie, de Lyon et le district de Strasbourg pour leur continuel soutien à la réalisation de la mission pastorale qui nous est confiée. En plus des contributions individuelles des confrères, que nous apprécions, nous exprimons nos vives gratitudes aux organismes tels que Misean Cara d’Irlande, SMA onlus d’Italie et à M. Paul Kieffer de Bousbach, en Moselle, pour leur générosité qui nous a permis d’équiper les handicapés moteur en tricycles, d’assurer une aide d’urgence aux déplacés internes et de prendre en charge des orphelins. Nous tenons par ailleurs à mentionner la contribution de l’association Alsace Bossangoa [3] qui fait un travail phénoménal de collecte de matériels médicaux et de kits scolaires au profit des nécessiteux de Bossangoa et de ses environs.

La relance des activités pastorales, après les actes de vandalisme commis à grande échelle, passe nécessairement par la réhabilitation de nos différentes infrastructures, à savoir églises, presbytères, dispensaires, écoles, centres de formation catéchétique, centre de formation professionnelle et radio diocésaine. La réhabilitation des presbytères et des couvents est essentielle au prompt retour des prêtres et des religieuses qui sont un gage de confiance pour les populations en errance. Par ailleurs, un appui à la formation des séminaristes et des catéchistes contribuera à conforter l’Église diocésaine de Bossangoa dans sa mission d’évangélisation.

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Site des déplacés internes au Grand Séminaire de Bangui.

Comme on peut le constater, la crise ne nous a pas enlevé notre capacité de mobilisation et de témoignage évangélique. Bien au contraire, elle nous a affermis dans notre foi et dans notre détermination à nous engager au profit de nos frères et sœurs. Cette lutte est d’autant plus louable que l’espoir fait vivre. Comme le dit en effet l’adage, quelle que soit la longueur de la nuit, l’aube se lèvera. Telles sont les convictions qui nous tiennent debout et nous font avancer.

Mgr Nestor NONGO AZIAGBIA est Évêque de Bossangoa

[1] Central African Republic (CAR) Situation report N° 39 (as of 20 August 2014). United Nations Office for the Coordination of Humanitarian Affairs (OCHA) Coordination Saves Lives / www.unocha.org

[2] Amnesty international : République centrafricaine. Il est temps de rendre des comptes, Index AFR 19/006/2014, Amnesty international – Juillet 2014, p. 5.

[3] Mgr Nongo Aziagbia a été curé à Gries. Avec le maire Claude Kern et des bénévoles de la communauté de paroisses, il a fondé l’association Alsace-Bossangoa dont le but est d’aider la population victime de la crise centrafricaine (récolte de matériel scolaire et médical, d’ordinateurs et de fonds).
Contact par mail : alsace.bossangoa orange.fr

Publié le 24 novembre 2014 par Nestor Nongo Aziagbia