L’Éthiopie chrétienne, une méconnue

C’est en fréquentant quelqu’un qu’on apprend à le connaître. Ainsi en est-il de l’Éthiopie ! Ce pays apparaît toujours au monde comme une grande inconnue un peu boudée ; du coup, il reste comme noyé dans un halo mystérieux, et d’inconnu devient méconnu.

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Icônes de la liturgie chrétienne d’Éthiopie
Photo Jacques Varoqui

Une Église très ancienne
Pourtant, l’Éthiopie a reçu la foi chrétienne dès le début du christianisme : avec l’Arménie, elle se classe ainsi parmi les deux premiers pays à avoir accueilli le Christ et son message. Connue grâce à son Négus et à ses églises souterraines, l’Église d’Éthiopie a longtemps été isolée des autres Églises et amenée à développer une théologie et une liturgie originales où la vie monastique joue un grand rôle. Un peu comme en Europe, le vocabulaire et le symbolisme chrétien ont profondément marqué la culture éthiopienne car le pays est le seul en Afrique qui ait résisté aux invasions musulmanes. Les méthodes des pionniers que furent Massaia et Jarosseau eurent une certaine efficacité, bien qu’elles aient été décriées en Europe, où l’on avait une autre manière de concevoir la mission. Mgr.Person, à Nazareth, regrettait qu’on n’ait pas continué ainsi, convaincu qu’il était que toute la Corne de l’Afrique serait peut-être chrétienne maintenant [1].

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La cathédrale de la Trinité à Addis-Abéba
Photo Jacques Varoqui

Quoi qu’il en soit, on gagne à considérer l’Éthiopie comme un pays chrétien. Son origine chrétienne remonterait-elle au Diacre Philippe ? Le Père Jacques Varoqui, sma, pensait que ce n’est qu’au IVe s. que l’Église imposa à l’Éthiopie un premier évêque, un copte égyptien appelé l’Abouna. S’iI est vrai que ce fut toujours un Éthiopien par après, l’Église orthodoxe unifiée d’Éthiopie reste souvent qualifiée à tort de « copte », qui signifie « égyptien » en langue grecque. ll est vrai aussi que, de fait, elle est quelque peu monophysite, comme les coptes [2].

L’expression surprenante de la foi
Bien des particularités, dans la doctrine et plus encore dans la manière de vivre et d’exprimer sa foi, peuvent dérouter un esprit chrétien occidental. Ainsi, la circoncision : considérée comme une condition pour recevoir le Baptême, elle concerne les garçons et les filles. De même, la conception de la sexualité fait bon ménage avec la religion. Je mentionnerai comme exemple la tenancière éthiopienne que l’on appelle Mère Abbesse : elle dirige une maison de prostituées à Djibouti mais elle assure aussi, avec beaucoup de piété, des rencontres de prière. Quant au célibat des prêtres, je me souviens d’une Éthiopienne qui, lors d’une invitation de tous les responsables religieux de sa région, s’étonna de ce que les catholiques, et eux seuls, soient venus sans leur épouse.

Dans la vie chrétienne quotidienne, les enfants ne connaissent pas le catéchisme ; mais ils vont prier tous les jours à l’église, comme le font aussi leurs parents, sans que ceux-ci ne le leur commandent. « C’étaient, se rappelle un ancien missionnaire, des gens sans respect humain : ils chantaient des cantiques et ils répétaient le catéchisme dans leur toucoule en paille et tout le monde pouvait les entendre... »

De l’inculturation, on ne discute jamais. On la vit, au milieu de toutes ces conceptions religieuses. En effet, l’œcuménisme n’est pas un problème en Éthiopie. Ainsi ces deux jeunes filles de bar, à Djibouti. L’une était copte, l’autre orthodoxe. Tout heureuses d’apprendre que j’allais dans leur pays, à Addis, elles s’exclamèrent en même temps : « Et alors, n’est-ce pas catholique ? D’ailleurs chez nous, Ies prêtres catholiques célèbrent comme les orthodoxes. De toute façon, ils sont chrétiens, n’est-ce pas ? »

L’Éthiopien est convaincu que son pays est la Terre Promise. C’est comme ça qu’on trouve un Nazareth en Éthiopie, et qu’on appelle quelquefois Addis-Abeba la Jérusalem Noire. Que l’Arche d’Alliance (le Tabot) est conservée dans une chapelle à Axoum, et le Négus lui- même ne pouvait la voir.

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Prêtre chrétien d’Éthiopie
Photo Jacques Varoqui

Les Occidentaux célèbrent Noël le 25 décembre. En Éthiopie, où Noël s’appelle Timkat, on le fête le jour de l’Épiphanie. Mgr. Perron, ancien missionnaire en Éthiopie avant d’être évêque de Djibouti, dit ainsi que c’est au Woilaïta, en Éthiopie, qu’il a vécu ses plus beaux Noëls : « On n’avait pas un chocolat, pas une sucrerie, parfois pas de viande, mais on chantait Noël, la naissance de Jésus ». Moi-même, je garde le souvenir d’un merveilleux Noël fêté un 6 janvier à Dire-Dawa.

Quelle langue utilise-t-on ? Le guèze est l’idiome dans lequel un « moine » éthiopien rédigea les textes de l’Évangile. Vite détrôné par la langue nationale, l’amharique (amarigna, en français), le guèze perdura pourtant comme langue liturgique de l’Église éthiopienne, un peu comme le latin dans nos régions.

L’Éthiopie m’a appris qu’au fond tout est relatif : ce qu’on absolutise en Occident n’a pas forcément la même importance ailleurs. Seul Dieu est absolu, il ne faut pas lui mettre un carcan. On a l’impression que l’Europe et l’Éthiopie sont aux antipodes dans la manière d’exprimer la foi, et même que nous sommes en train de glisser vers une religion « désincarnée », ce qui est plus grave. Cela explique la réaction, quelques fois un peu maladroite et guindée, vers une gestuelle plus accentuée. Elle nous permet peut-être de rejoindre la spontanéité de ce peuple qui n’a nul besoin d’insister pour que tout le corps participe à la prière. Certes, l’intériorité risque bien d’être un peu noyée dans le souci prioritaire qu’on réserve au décor corporel.

De Lalibéla au reggae…
A quelques centaines de kilomètres au nord d’Addis-Abeba, Lalibéla représente pour les Éthiopiens ce qu’est Rome pour les catholiques, La Mecque pour les musulmans, et surtout, autrefois, Jérusalem pour la chrétienté. Lalibéla a d’abord été le nom d’un roi. La légende dit que Dieu lui aurait envoyé un bataillon d’anges pour creuser des églises dans le rocher ; le roi aurait donné son nom à la plus grande. A l’époque, l’Europe construisait des cathédrales, comme l’écrit si bien Frédérique Lenoir dans Le Monde des Religions : « Tandis qu’en Occident la foi des bâtisseurs élance des cathédrales vers le ciel, ici, au cœur de l’Afrique orientale, la même foi fait creuser les entrailles de la terre ». Lalibéla, Maison du Sauveur du Monde, mesure plus de 30 m de long et plus de 10 m de haut. Elle est entièrement taillée dans le roc ; sa « toiture » affleure au niveau du sol. Des milliers de pèlerins, autant musulmans que chrétiens, y affluent chaque année. Aux grandes occasions, comme pour Timkat (Épiphanie-Noël), mille feux, allumés pour se protéger du froid, des hyènes et des mauvais esprits, scintillent à la tombée de la nuit.

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Église rupestre à Lalibéla
Photo Jacques Varoqui

J’ai rencontré des falashas d’Éthiopie. Ce sont simplement des Noirs éthiopiens de religion juive. Beaucoup ont émigré en Israël à la suite de la révolution communiste éthiopienne en 1974, où ils ont été accueillis plus ou moins à contre cœur [3]. Les Rastafaris suscitent un peu plus d’intérêt. On les connaît surtout pour la musique « reggae » : Bob Marley, avec ses chansons pleines d’allusions bibliques, considérait presque comme un Dieu le Négus Haïlé Sélassié. Né Tafarije, celui-ci reçut de l’Église éthiopienne le titre de Ras, Chef redoutable, ce qui devint Rastafari (en abrégé Rasta). En 1966, lors d’un voyage du Négus en Jamaïque, Bob Marley devient un Rasta ; on appelle ainsi désormais les « rebelles farouches » anti-blancs qui ont chassé les Britanniques de l’île. Hailé Sélassié, nom joint par l’Église éthiopienne à Négus, signifie « Présence de la Trinité », la Trinité étant avec Pâques et Timkat (Noël) l’une des très grandes fêtes de l’Église éthiopienne.

Il faut reconnaître, note Jacques Varoqui, que la foi chrétienne a profondément marqué ce peuple jusqu’à nos jours. Bien que le pays soit devenu constitutionnellement laïc, en 1994 seulement, on peut soutenir que l’Éthiopie demeure un pays chrétien. De multiples confessions chrétiennes, toutes plus ou moins orthodoxes sans doute, y foisonnent de nos jours encore, et ne semblent nullement se gêner les unes les autres.

[1] L’italien Guglielmo Massaia (1809-1889) et le français Marie-Élie Jarosseau (1858-1941), tous deux capucins, furent missionnaires en Éthiopie ; le second a notamment été l’éducateur du futur Négus Haïlé Sélassié. Pour Nazareth, voir plus loin.

[2] Le monophysisme assure qu’il n’y a qu’une seule nature en Jésus.

[3] En 1975, le gouvernement d’Ytzhak Rabin reconnut officiellement leur appartenance à la religion juive et leur ouvrit l’accès à Israël en vertu de la loi du retour qui permet à tout Juif dans le monde d’immigrer en Israël.

Publié le 27 janvier 2016 par Aubert Becker-Gangloff