L’étranger… au centre du silence

Quelle couleur choisir pour évoquer le silence ? demandait un catéchiste. La réponse attendue était : le doré, couleur du soleil, de la lumière. Parce que le silence apporte la lumière. Oui, il y a une certaine alliance entre le silence et la lumière. Les moines font une grande place au silence, pour mieux capter la lumière spirituelle, la vérité…

Conflit de société
C’est ce rempart du silence, rempart protecteur et, paradoxalement, très… parlant qu’ont adopté environ 150 groupes protestataires, à travers la France, pour mettre en lumière certaines mesures prises vis-à-vis des étrangers et éclairer l’injustice de ces mesures. C’est le débat sur les migrations. Au centre des Cercles de Silence se trouve, invisiblement, l’Etranger.
En effet, un des plus grands débats actuels concerne l’accueil à faire aux étrangers. Ceux-ci apportent des richesses, pas toujours matérielles mais toujours humaines et culturelles. Ce sont souvent des personnes jeunes, capables d’innover, de faire des travaux que les Français ne veulent plus faire, de produire des richesses et de financer les retraites des anciens. Mais, de l’autre côté, il y a la peur du partage, du changement, de la perte de l’identité culturelle. D’où le refus de l’étranger.

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Le monument de la réconciliation et la passerelle Mimram à Kehl.
Photo Marc Heilig

Ce conflit se retrouve dans le domaine des lois. D’un côté, il y a la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme. Elle énonce que tout être humain jouit du droit de changer de résidence. Mais c’est au gouvernement de chaque Etat que revient la responsabilité de préciser les modalités de l’accueil des migrants. La France a signé la Convention de Genève relative à l’accueil des réfugiés. Mais ce sont les organismes qu’elle a mis en place qui jugent si tel migrant peut jouir de l’asile de la France ou non.
Le gouvernement actuel utilise le système des quotas. Un quota de 30 000 étrangers à reconduire à la frontière était fixé pour l’année 2010. On comprend que, pour atteindre son objectif, le gouvernement motive ses fonctionnaires par des primes ou des sanctions. Cette politique du chiffre peut entraîner des injustices graves en divisant des familles et en expulsant des gens exposés à des dangers mortels dans leur pays d’origine.

Les Cercles du Silence
Dénoncer de telles injustices, ou le risque de telles injustices, constitue l’objectif des Cercles du Silence qui se forment, une heure par mois, depuis quelques années dans de nombreuses villes de France. Ainsi, en Alsace, à Mulhouse, Colmar, Guebwiller, Sélestat, Haguenau… A Strasbourg, place Kléber, et à Saverne, place du Général de Gaulle, c’est le 30 de chaque mois, de 18 à 19h.

A ce propos, voici l’explication de Mme Simone Fluhr, qui travaille au Centre d’Accueil des demandeurs d’asile de Strasbourg :
« Qu’est-ce donc qui nous rassemble chaque mois en silence autour d’une lampe-tempête et qui transcende nos diversités culturelles, sociales, politiques, religieuses, générationnelles ? Quelque chose de très bête, de basique, d’élémentaire, qui est la nécessité de se lever pour dire non lorsque notre propre humanité est en péril. »

Elle continue en disant :
« Pour emprunter l’expression de notre psychanalyste du terroir, Charlotte Herfray : « Non, il y a des choses qu’on ne fait pas ! Non, il y a des choses qu’on ne fait pas si on veut encore se reconnaître comme un Mensch. »
Non, on ne renvoie pas des demandeurs d’asile dans le pays où ils sont en danger de mort… Non, on n’arrache pas un père ou une mère à ses enfants… Non, on n’enferme pas des enfants dans une prison, et le fait que cette prison s’appelle Centre de Rétention ne change rien pour eux…
Non, on ne renvoie pas une personne gravement malade dans son pays d’origine où elle n’aura pas accès aux soins… Non, on ne brise pas la vie que quelqu’un s’est construite ici depuis une décennie en travaillant, en payant ses impôts, en y fondant tout son cercle familial et social… Non, on ne renvoie pas une grand-mère dont toute la famille est en France et qui veut finir sa vie auprès des siens…
Non, on n’arrête pas ces mêmes personnes à proximité des Restaurants du Cœur, des abris de nuit de Médecins du Monde, de la maison Casalis où travaillent Casas et la Cimade… là où vont les pauvres et les plus vulnérables d’entre nous pour juste avoir à manger, avoir un lit pour la nuit, être soignés, espérer régulariser leur situation administrative. Non, il y a des choses qu’on ne fait pas, et rien de ce qu’on pourra nous raconter de la real politic n’y changera rien.
Il ne s’agit, malheureusement, pas de mots. Non ! Il s’agit de faits. Tout cela se fait quotidiennement, et partout, à Strasbourg comme dans toutes les villes de France et, plus alarmant encore, dans toute l’Europe, qui est sur le même versant sécuritaire. Tout cela se fait bien banalement, et nous refusons la banalité du mal. Albert Camus nous disait qu’une société se juge à l’état de ses prisons. Elles ne sont pas belles, comme vous le savez, et nombre de sans papiers contribuent d’ailleurs à les surpeupler alors qu’ils n’ont jamais fait de mal à personne… ces hommes, ces femmes, ces enfants sans défense et pourchassés par la police. »

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Le monument de la réconciliation à Kehl.
Photo Marc Heilig

Après ce témoignage de Simone Fluhr, il est bon de rappeler la parole du Grand Exterminateur, selon Matthieu : « J’étais un étranger, et vous ne m’avez pas reçu chez vous… [1] »

[1] Mt 25, 41-42 : « Allez-vous en loin de moi, maudits, au feu éternel qui a été préparé pour le diable et pour ses anges. Car j’ai eu faim et vous ne m’avez pas donné à manger ; j’ai eu soif et vous ne m’avez pas donné à boire ; j’étais un étranger et vous ne m’avez pas recueilli ; nu, et vous ne m’avez pas vêtu ; malade et en prison, et vous ne m’avez pas visité. »

Publié le 1er mars 2012 par René Soussia