L’évangile de l’enfance de Jésus, en Luc, selon les batiks de Jean Coco

Les récits concernant la naissance de Jésus rapportés au début des évangiles de Luc et de Matthieu ont donné cours à l’imagination de beaucoup d’artistes et écrivains. Une des formes qui prend de l’ampleur en Afrique de l’Ouest est celle des batiks. À Grand Bassam, sur la côte ouest de Côte d’Ivoire, Jean Coco s’est spécialisé dans la création du batik [1]. Ce n’est pas un art facile, il demande beaucoup d’inspiration et de patience. Suite aux diverses crises récentes qui ont secoué le pays et qui ont éloigné les touristes, le commerce du batik en cours d’année n’est guère florissant, mais il reprend un peu de vigueur à l’approche des fêtes de Noël. Jean Coco est continuellement présent dans son atelier, entouré de plusieurs de ses enfants et de quelques apprentis. Pour Noël, il fabrique en série un batik de 1 x 0,40m représentant la Vierge Marie portant dans ses bras l’enfant Jésus en un geste d’offrande. Cette petite pièce permet aux amateurs ayant peu de moyens de donner un air de Noël dans leur maison, surtout qu’en Côte d’Ivoire les chrétiens aiment beaucoup honorer la Vierge Marie qui leur inspire une grande confiance, comme elle en a inspirée à Jésus.

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La Vierge et l’Enfant. Batik de Jean Coco. Coll. SMA Strasbourg
Photo Marc Heilig
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La Vierge et l’Enfant. Batik de Jean Coco. Coll. SMA Strasbourg
Photo Marc Heilig

Des batiks pour Noël

Jean Coco se lance aussi dans des représentations plus importantes et plus onéreuses. On lui a demandé récemment de représenter toutes les scènes de l’évangile de l’enfance : l’annonce de la naissance de Jean-Baptiste à Zacharie, l’Annonciation à Marie, la Visitation, la naissance de Jean-Baptiste, la naissance de Jésus, l’annonce de la naissance de Jésus aux bergers, le retour des bergers qui proclament la bonne nouvelle, la présentation de Jésus au temple, la visite des mages à la crèche, le massacre des innocents, le retour des mages « par un autre chemin », la visite de Jésus au temple, à douze ans, parmi les docteurs de la loi, la présence de Jésus enfant ou adolescent à Nazareth avec Marie et Joseph. Avec tous ces batiks les uns à côté des autres, on a l’impression d’une longue bande dessinée en couleur qui est comme une relecture de l’évangile. L’ensemble rejoint aussi l’illustration des mystères joyeux du Rosaire.

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La Nativité. Batik de Jean Coco. Coll. SMA Strasbourg
Photo Marc Heilig

Le schéma des batiks

Certains traits reviennent constamment dans la plupart des batiks. La scène généralement est représentée au centre du village traditionnel où brille la lumière et devient une part de la vie du village. Jésus vient pour tous les peuples et donc aussi pour la population des villages de Côte d’Ivoire. En arrière-fond, les cases rondes traditionnelles derrière lesquelles un ou plusieurs palmiers et quelques autres arbres ont poussé. Devant les cases, des femmes qui s’affairent, ou se déplacent avec un bébé sur le dos, souvent elles pilent les aliments pour le repas. Chèvres, moutons et poules circulent en tous sens, cherchant à chiper une touffe de nourriture ou à picorer. La scène proprement dite est représentée avec des personnages plus grands, mis en valeur à l’avant de l’image, toujours revêtus des habits traditionnels de travail confectionnés avec des pagnes ordinaires multicolores à dominantes rouge ou jaune. La tête des femmes est coiffée d’un fichu de toile noué à l’arrière de la tête pour se parer du soleil ou des pollutions éventuelles de l’environnement et protéger une chevelure qui pourra être soignée et traitée artistiquement plus tard, au temps du repos ou de la fête. Les scènes évangéliques en elles-mêmes sont souvent évoquées par un petit nombre de personnes, trois ou quatre, ou un groupe plus grand lorsqu’il s’agit des apôtres. L’artiste insiste beaucoup sur le regard des divers personnages dirigé vers le point principal de la scène et traduit par de grands yeux ouverts et étonnés, un peu semblable à ceux des icônes orientales dont les yeux sont grandement ouverts vers la lumière venue d’ailleurs.

Le batik de la Visitation

Parmi les batiks de Noël de Jean Coco je retiens celui qui évoque la Visitation, c’est-à-dire la visite de Marie à sa cousine Élisabeth [2]. La scène est campée dans un village traditionnel. À l’arrière, les cases d’habitation, au centre une femme, bébé sur le dos, s’affaire sur son pilon pour le repas du soir. Une autre femme arrive, portant sur sa tête une charge de bois ; elle a travaillé tout le jour au champ et rentre en fin d’après-midi avec le bois qu’elle a récupéré au bord de son champ ou quelque part sur la route. Un homme aussi se présente, les mains écartées en signe de salutation, ou ponctuant une discussion. Il revient aussi probablement du travail dans les champs, car il est encore affublé du large chapeau destiné à le protéger du soleil. Il ne porte rien car ce n’est pas la coutume pour un homme de porter le bois pour le feu, prérogative de la femme, ni d’autre charge, en public. Devant la scène du village, poules, chèvres, cabris circulent en toute liberté, ils font partie de la maison qu’ils réintègrent au déclin du jour ; en évidence, un beau coq coloré, chef de la basse-cour.

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La Visitation. Batik de Jean Coco. Coll. SMA Strasbourg
Photo Marc Heilig

Au-devant de l’image, plus grands que les autres, les trois principaux personnages qui ont rapport à la scène de la Visitation en saint Luc. À droite, Marie, reconnaissable à son auréole marquant la sainteté ; c’est la seule personne dans la scène qui en soit dotée. Elle porte un pagne et une coiffe de couleur bleue, couleur traditionnelle prêtée à Marie, les ongles des pieds vernis, comme pour toute jeune fille coquette. Elle arrive, droite, jeune, joyeuse, souriante, au terme d’un long voyage depuis Nazareth jusque dans la montagne de Judée, le bras droit tenant un panier rempli de cadeaux, le bras gauche en avant, prêt pour l’accolade.

Comme rajeunie par l’arrivée de Marie, sortant de l’isolement qui l’avait tenue cachée [3], une autre femme, Élisabeth, plus âgée, étonnée, les bras en avant en signe d’accueil, le ventre à peine bombé, se précipite pour rencontrer la visiteuse : « Comment m’est-il donné que vienne à moi la mère de mon Dieu [4] ».

À l’arrière, du côté droit, un vieillard, fumant sa pipe, est assis sur un siège traditionnel, le siège réservé au vieillard qui se repose devant sa case et regarde ce qui se passe. Ne dit-on pas en Afrique que « le vieillard assis, dans sa sagesse voit plus loin que le jeune homme debout » ? Il représente Zacharie, le prêtre qui « assurait le service devant Dieu selon le tour de sa classe [5] » six mois auparavant. Il avait vu l’ange du Seigneur, « debout à la droite de l’autel de l’encens [6] », mais « il n’avait pas cru à la parole de l’ange [7] » et il était resté muet, ne pouvant pas prononcer la bénédiction sur le peuple prévue par le rite… Il est maintenant sur son siège à attendre, perplexe, la tête relevée, essayant de voir tandis qu’il se gratte l’arrière du cou avec son bras droit, comme dans un geste d’embarras. Il devra attendre la naissance du petit Jean-Baptiste pour se remettre debout et participer à la grande joie d’Élisabeth recevant la visite de Marie, et à celle qui va éclater lors de la naissance de son propre fils, Jean-Baptiste ; il pourra alors donner le nom qu’il convient à son enfant et « bénir Dieu [8] ».

[1] Une présentation de la technique du batik a été développée dans Messager/Terre d’Afrique n° 2 année 2001, principalement en page 7. Une brève présentation de Jean Coco et de ses batiks a été proposée dans Messager/Terre d’Afrique , mars 2016, sous le titre « Crèches d’Afrique, découvertes et émotions », pp 12-14.

[2] Lc 1, 39-43.

[3] Lc 1, 27.

[4] Lc 1, 43.

[5] Lc 1, 5.

[6] Lc 1,12.

[7] Lc, 1,21.

[8] Lc 1 64-65.

Publié le 24 janvier 2017 par Jean-Marie Guillaume