L’évêque Nestor – je l’ai vu…

Je l’ai vu, oui… Non pas en conquérant, du genre : veni, vidi, vici… Ni en chercheur apocalyptique, comme dirait Jean : J’ai vu la Jérusalem d’en haut descendre vers l’« en bas »… et il y aura une terrible nouvelle ! Ce n’était pas tout à fait cela, non…

J’ai vu ce que je devais voir, à ma manière forcément. Et ce que j’ai vu, cela ressemblait de loin à une aventure missionnaire à la manière de Paul. On nomme, on impose les mains et on envoie dans l’Esprit. Ce qui revient à dire dans l’incertitude des lendemains, dans une atmosphère politique de précarité générale, mais dans une immense foi en l’Esprit de la Pentecôte !

En effet, à sa façon, ce fut une Pentecôte ! le Préfet pour l’évangélisation des peuples, le Cardinal Fernando Filoni, est venu avec, dans sa valise, tout un programme de mise aux normes et de redressement pastoral pour une Eglise bien particulière. Elle boite, comme beaucoup d’autres en Afrique et, comme beaucoup d’instituts d’ailleurs, elle cherche un visage et une stature : c’est qu’ils sont tiraillés entre des tensions internes politiques, ethniques, administratives, et la fidélité aux fondamentaux et aux essentiels des « Pères » fondateurs… Ah ! Les essentiels ?

Vous me direz qu’il vaut mieux « boiter » que s’évanouir dans un âge certain comme les Eglises d’Occident ! Ces problèmes sont propres à tous les peuples ou nations en émergence. Et cela ressemble pas mal à ce que dit le Psaume 2, 1 : pourquoi ces soubresauts parmi les nations, et où vont ces peuples qui se livrent à de vains projets… ?

Je suis malheureusement né « homme de soupçon ». C’est un héritage familial et cela me poursuit !

J’ai vu et admiré le calme du Cardinal, célébrant sobrement selon les rites orthodoxes de la sainte mère l’Eglise face à la tranquille maîtrise des ordinands… Impressionnant ! Et la curieuse tension dans la foule qui semblait vibrer en cadence avec la progression du rituel ! Sensus fidelium ! Surtout au moment de la procession de l’évangile, qui retraçait un épisode emblématique de l’histoire de la mission. Les Pères missionnaires, en effet, remontaient le fleuve en pirogue. Ils furent bloqués par les cascades et les rapides de ce que l’on appelle aujourd’hui le Congo et dans le temps l’Oubangui… Ils descendirent de leurs embarcations et fondèrent la première mission à l’endroit même.

C’est pourquoi on a amené le livre de la Parole dans une petite pirogue portée par deux enfants de chœur, et dans laquelle était assis un gamin tenant le livre qu’il remettrait au diacre. Symbolique de la saga missionnaire.

J’ai donc vu la catholicité d’un peuple en liesse, cette foule quasi biblique qui, de toutes parts, entourait la « tente de la célébration » de sa joie et de sa ferveur… Mais qui était tenue à une raisonnable distance de la tente officielle du Président et de ses invités… Sécurité oblige ! Ce qui fait que, parmi la troupe de jeunes filles au pied du lieu de célébration, habillées aux couleurs du Vatican et qui dansaient avec une ferveur et une grâce sublimes, on voyait de temps en temps pointer la lourde kalachnikov des gardes du corps… Quare fremeunt gentes ?… Nations, mais pourquoi frémissez-vous donc ?

Lors de la longue procession d’entrée, Barthélémy Namdeganamna, prêtre SMA de la RCA, et moi-même, avons été les acolytes du futur évêque de Bossangoa. Barthélémy lisait le mandat de nomination de Nestor en sanga, la langue du pays, et moi en français. J’ai donc lu ce document, qui commence avec une phrase d’une extrême modestie papale : L’évêque Benoît, Serviteur des serviteurs de Dieu au Fils bien-aimé Nestor Désiré Nongo-Aziagbia… salutations et bénédictions apostoliques…

Donc, l’évêque Benoît de Rome saluait son fils Nestor, évêque en devenir à Bangui et Bossangoa par une lettre personnelle remplie de conseils et de recommandations, et en même temps d’un réel respect. C’est beau, non ?

Et la machine rituelle et canonique se mit en route… Tapis à perte de vue jusqu’à l’entrée de la lointaine cathédrale en briques rouges… Litanie des saints… imposition de mains – consécration de la tête épiscopale… transmission de l’anneau symbolique nuptial pour marquer la profonde union entre un évêque et son diocèse… et pour finir la mitre du dignitaire et la crosse du pasteur… Et le tableau était brossé.

Et voici mon Nestor, debout dans toute sa grandeur d’évêque, avec ses quatre camarades, ou frères en épiscopat !

Applaudissements du bon peuple debout sur ses jambes, lui, depuis quatre heures d’affilée… Quelle foi splendide !

Et une fois de plus, le soupçon s’est emparé de moi… Si c’est bien cet anneau qui marque cette union symboliquement nuptiale, et si c’est bien cette crosse Nada [1] ?

Quare fremuerunt gentes et populi meditati sunt inania… Encore le Psaume 2 qui me trotte dans la tête comme un refrain… Et le chanoine Ostie traduit ainsi : Pourquoi ce tumulte parmi les nations ? Et pourquoi ces choses vaines parmi les peuples ?

Le frère africain à qui je faisais part de mes doutes m’a ri au nez, en me disant que c’est la dignité de la fonction qui exige tout cela. Un évêque est un chef et doit « s’imposer comme un chef ». Cela est courant ici, en Afrique. Ah ! Oui ! La couronne d’épines, il aura toujours le temps de la porter… Plus tard ! Bonne pédagogie.

Oui, mais je sais que mon Nestor va porter avec beaucoup de naturel et d’esprit de service cette nouvelle dignité de chef devenu serviteur, selon la parole du maître… Et je sais que la même chose va se réaliser avec Denis Kofi Agbenyadzi, SMA du Ghana avec qui j’ai vécu les deux dernières années de sa formation dans notre maison SMA d’Anyama, en Côte d’Ivoire.

Sur le chemin de retour de la tente sacrée, j’ai vu une masse d’appareils photos qui mitraillaient de partout. On aurait dit un troupeau de grenouilles coassant dans un marigot de brousse !

Ensuite, ce fut l’apparat des présentations qui s’étalait partout après 5 heures et demie de célébration sous une tente surchauffée… C’était notre contribution partagée entre frères – avec les évêques (25 en tout [2]) présents et les simples prêtres (350).

Et puis, lentement, la foule s’est éparpillée pour s’évanouir… avec une tête remplie de souvenir et un cœur criant sa joie.

Je n’ai vu que des visages souriants cette après-midi-là… Ceux du peuple de Dieu en liesse parce qu’il avait trouvé ses pasteurs.

[1] Nada : rien, expression volontiers utilisée par saint Jean de la Croix.

[2] Dont deux français : Mgr André Lacrampe, archevêque de Besançon, le délégué de la Conférence épiscopale française, et Mgr Rivière, évêqaue d’Autun.

Publié le 24 octobre 2012 par Jean-Pierre Frey