L’homélie du Père J.-M. Guillaume aux Combes

Nous sommes tristes, très tristes, et nous avons le droit d’être tristes car il est dur de se séparer d’une personne que nous aimons, qui nous a fait du bien, qui fait partie de notre vie et de notre proximité. Nous sommes ici cependant pour une communion dans la foi, l’amitié, l’espérance, et aussi pour l’action de grâce, pour nous émerveiller de ce que Dieu a fait en lui et par lui… On pourrait raconter jusqu’à… comme on dit au Togo. Je vais seulement raconter un peu, et probablement on me dira que je suis trop long…

C’est Gérard qui nous rassemble dans l’église de son baptême, de son enfance, de sa première messe. Ou plutôt c’est Dieu lui-même qui nous rassemble, ce Dieu Père que Gérard aimait invoquer comme le « Dieu tout puissant en amour. » Il fallait bien choisir une date pour cette célébration. Nous avons choisi le 28 août, fête de Saint Augustin, parce que saint Augustin est un saint d’Afrique. Il semble avoir une place dans cette église et peut-être était-il objet d’une dévotion antérieure : pour preuve, le très beau vitrail qui lui est consacré ici. Il est l’un des patrons secondaires ou protecteurs de la Société des Missions Africaines, dont Gérard est membre. C’est aussi le 28 août (1892) que les premiers missionnaires expressément envoyés pour le Togo ont choisi pour débarquer dans le pays. Nous voulions aussi correspondre quelque peu avec les dates prévues pour les célébrations à Lomé.
Nous avons simplement repris les lectures proposées pour cette fête, qui conviennent très bien à une célébration en mémoire d’un missionnaire. Dans la première lecture, qui est le début de la première lettre aux Corinthiens, saint Paul rappelle sa vocation d’apôtre et rend grâce pour l’Église de Corinthe qu’il a fondée, pour les bienfaits reçus de Dieu par cette communauté. Gérard, fondateur de communautés, était dans l’émerveillement des grâces s’épanouissant en elles. L’évangile aussi est bien de circonstance : Jésus nous y invite à être prêts pour le jour et l’heure où le Seigneur viendra. Et il sera heureux, le serviteur, dit Jésus, qui, comme Gérard, aura veillé et travaillé pour que la maison du Seigneur soit bien gardée et puisse prospérer.

La première fois que j’ai rencontré Gérard, c’était le 3 octobre 1950, lorsque petits et tout timides nous sommes entrés au petit séminaire N. D. de Consolation. Depuis ce temps, nous avons cheminé ensemble et nos routes se sont toujours croisées, jusqu’en ce mois de juillet où j’étais près de lui à Lomé.
Au petit séminaire, Gérard venait en premier par ordre alphabétique ; il venait aussi en premier en sagesse, discipline et docilité… Il était assis à la première table, à la première rangée, les bras croisés, sous le regard sévère de notre professeur de sixième, qui nous impressionnait par sa grandeur et nous faisait peur par sa rigidité. Ce professeur, Gérard l’a plus tard plusieurs fois visité lorsqu’il rejoignait l’Alsace. À chaque rentrée scolaire, le père Auguste Bretillot, sérieux et silencieux, ramenait son fils avec la traction avant ; la maman Berthe l’accompagnait souvent, discrète, attentive, affectueuse. Je ne me souviens pas l’avoir vu en train de copier des lignes, car copier des lignes était la punition préférée de nos professeurs, ce n’était pas méchant ! Gérard jouait au foot, c’était un bon joueur, il avait même une vraie paire de souliers de foot, contrairement à beaucoup d’entre nous qui devions jouer avec nos gros souliers, qu’on appelait des « soques ». Comme il avait été opéré de la rate, il ne s’essoufflait guère, et on était jaloux de lui sur ce point, et sur beaucoup d’autres points encore, « après tout, me disait une fois une paroissienne d’Abidjan, c’est Dieu qui a inventé la jalousie ». Ce que nous ne savions pas, c’est que Gérard avait eu un accident grave qui avait failli lui coûter la vie : quelques mois avant son entrée à Conso, il était tombé du tracteur et fut plusieurs jours entre la mort et la vie.

De sa nombreuse famille (ils étaient treize enfants à vivre ensemble), Gérard a appris la fraternité, la solidarité, l’entente, l’esprit de réconciliation. De sa famille, il a appris aussi ce qu’est la foi en Dieu, ce que sont l’épargne et le travail, ce qu’est la gestion, l’honnêteté, le dévouement, ce qu’est le respect de l’autre, ce qu’est l’accueil. Cette vertu de l’accueil lui était devenue comme naturelle : ce sont des milliers de gens qui sont venus chez lui depuis son premier séjour à Atakpamé, au Togo, pour des salutations, des conseils, des aides ponctuelles. Il était devenu le confident de beaucoup de prêtres, autant des diocésains que ses jeunes confrères sma, même si lui-même se livrait peu à des confidences personnelles. « Le Père Gérard était l’homme de la paix, l’homme de l’accueil. Il manquera à nous tous », m’écrivait mardi dernier un jeune confrère sma togolais. Comme cela a été rappelé au début de cette célébration, ils sont nombreux aussi les gens de sa famille et amis qui sont venus le visiter depuis la France. Il se faisait un plaisir de les accueillir, de leur faire découvrir ses communautés chrétiennes dans un échange de cultures et de foi et apprécier le pays qu’il avait lui-même adopté. Ces séjours ont généralement transformé le cœur des visiteurs. Il aimait aussi retrouver les siens dans leur maison et favoriser les grands rassemblements familiaux que les Bretillot se sont toujours plu à célébrer ensemble. Ils ont été bénis, les Bretillot, d’avoir eu une telle famille, et beaucoup d’entre nous avons aussi été bénis d’avoir pu bénéficier de son rayonnement.

L’oncle Georges Faivre, Frère des écoles chrétiennes, directeur du grand lycée de Dijon, venait souvent à la ferme de « Sur le Bois ». Il avait attiré le respect, l’admiration et l’affection des enfants Bretillot… Un des fils Bretillot, Pierre, l’a suivi dans son engagement, comme Frère des écoles chrétiennes, se dévouant comme lui à l’éducation des garçons, le surpassant même jusque dans la science, l’effacement et la discrétion. Il me plait d’évoquer ici le souvenir de Pierre, ainé de 5 ans de Gérard car, tout en étant différents, ils se ressemblent tellement dans leur engagement missionnaire, leur discrétion et leur générosité. Pierre était très lié à Gérard et le suivait dans sa mission lointaine : deux fois il a emmené des groupes de grands élèves en visite de découverte des cultures et des églises au Togo. Plus tard, Pierre passait ses vacances dans la ferme paternelle à organiser des ateliers de confiture dont le produit était vendu au profit des groupes partant en découverte ailleurs et de la mission de Gérard. « Merci à toi Seigneur de m’avoir aimé et donné de grandir dans une famille unie, qui nous a appris le sens de l’effort, du service des autres et de la simplicité », a écrit celui-ci dans son testament, que nous avons cru bon de retenir pour son image-souvenir.
Gérard a fait l’expérience d’une famille unie. C’est sans doute cela qui l’a amené, lorsqu’il était à Lomé, à lancer la pastorale des familles et à investir dans la formation de plusieurs couples devenus animateurs. Il a été l’un des premiers, voire le premier, à organiser systématiquement une telle pastorale dans la ville de Lomé.
De sa famille, de son terroir, Gérard a appris ce qu’est la terre, et il est resté paysan dans l’âme. C’est cela qui l’a conduit à lancer des poulaillers, des porcheries, des jardins et plantations communautaires pour le soutien des paroisses et des paysans, à Badou, où il est resté une dizaine d’années. S’adaptant à tous les terrains, Gérard a trouvé des coins en plein quartier populaire de Lomé pour faire pousser des carottes et des salades et organiser de petits jardins qu’il confiait à des jeunes et des catéchistes afin qu’ils puissent faire vivre leur famille.

De tous les lieux dans lesquels il a vécu, Gérard a su garder des liens jusqu’à ce jour, Conso, Faverney, le noviciat de Chanly en Belgique, le grand séminaire de Saint-Pierre en Alsace où, entre autres choses, il était chargé du chant. Il avait suivi des cours de chants grégorien et religieux à l’institut de liturgie à Strasbourg. Il aimait chanter et, au Togo, il a soutenu bien des chorales qui se mettaient spontanément en place. Mais depuis quelques années, il avait perdu sa belle voix, une souffrance qu’il acceptait sans se plaindre. Dans ses relations de jeunesse, je dois mentionner aussi la colonie de vacances de Saint Ferjeux à la Drayère et Noël Cerneux. C’était comme une fraternité que nous avions spontanément formé autour du Père Braîchet et qui a duré jusqu’à ce jour… Ce furent ensuite les lieux où il a exercé son ministère, Talange en Moselle pour quelques mois, où il est retourné souvent pendant ses congés, Strasbourg, Montrapon où il avait passé deux ans en recyclage pastoral avec Albert et, bien sûr, les paroisses ou missions au Togo, d’abord dans le diocèse d’Atakpamé, à la paroisse cathédrale Ste Famille, ensuite dans la vallée fertile du Litimé, où il a appris du vieux Père Cottez, un jurassien que tout le monde aimait et admirait, ce que sont la proximité avec les gens, la visite des communautés chrétiennes dans les nombreux villages, la catéchèse locale, l’engagement social autant que spirituel avec les gens et pour l’épanouissement de l’humain.
Sa façon d’être, sa façon de faire, son sens de l’accueil et de l’écoute ont été telles qu’il a été choisi comme supérieur régional de tous les confrères sma au Togo. Ses confrères africains, avec lesquels il vivait durant ces dernières années, l’appréciaient beaucoup et le consultaient, même s’ils ne suivaient pas toujours son avis. « Il était la sagesse personnifiée », disait l’un d’entre eux lorsqu’il a appris son décès, « notre personne de référence pour la SMA à Lomé, nous sommes orphelins ».

Après ses deux mandats de six ans comme supérieur régional, (on n’a pas droit à plus de deux mandats), il a rejoint l’équipe sma qui commençait la création d’une paroisse dans le grand quartier Baguida qui se développe de façon gigantesque à l’est de la ville de Lomé. Il s’agissait du projet de mission le plus récent initié en 1998 par les sma. De petites chapelles servaient de lieu d’accueil pour de petites communautés locales. Depuis ce temps, six grandes communautés sont nées, dotées déjà de structures pastorales et de dévotions efficaces. Si les dons venus de l’extérieur, auxquels beaucoup de personnes ici présentes ont participé, ont permis la réalisation des travaux, abondantes aussi ont été la contribution et la persévérance locales. Fidèles à l’idée de la mission qui ne va pas sans la promotion humaine, les œuvres sociales et d’éducation ont été développées en parallèle à la construction des églises : écoles, centre social et de santé, jardins, petits ateliers, et un service régulier au camp de réfugiés ivoiriens. Il ne faut pas oublier la pastorale ordinaire, l’organisation des communautés chrétiennes, les célébrations, la préparation aux sacrements, la formation des catéchistes, les confessions dont les séances harassantes, dans ce climat tropical, s’étendent sur de longues après-midis et soirées. Le quartier dans lequel se développent ces communautés compte quelques 250.000 habitants, dont un grand pourcentage d’enfants et de jeunes. La paroisse Ste Thérèse, avec ses communautés, confiée à la SMA, disait le président du comité paroissial au lendemain de la consécration de l’église mère est comme un phare spirituel et d’espérance dans cet ensemble.
La dernière phase du ministère de Gérard à Lomé, en collaboration harmonieuse avec ses confrères, a été celle des grandes constructions qu’il a suivies et organisées : un deuxième bâtiment dans la concession de la maison régionale, la résidence des prêtres à Agodéka, plusieurs églises non encore achevées dans le quartier Baguida et la grande église Ste Thérèse de l’Enfant Jésus qui a été consacrée le 22 juin dernier lors d’une magnifique célébration haute en rythme et en joie. Ce jour là, Gérard, qui depuis plusieurs années avait passé la responsabilité de la paroisse à un jeune missionnaire sma originaire du Congo, essayait comme d’habitude de rester dans la discrétion, mais ce fut aussi sa fête et le couronnement d’une grande œuvre, d’une vie entièrement donnée.

C’est en cette église que ce soir pour une veillée de prière, et demain matin à partir de 9 heures, va se rassembler toute une foule de chrétiens et d’amis. Dans les pleurs, l’émotion et la joie que les Africains savent si bien combiner, ils vont, comme nous cet après-midi, confier Gérard à la miséricorde et à la tendresse de Dieu. Nous sommes unis à eux, à tous ceux que Gérard a aimés, accompagnés, aidés, à tous ceux qu’ils l’ont aimé, car « par appel de Dieu », comme dit saint Paul dans la première lecture de ce jour, « nous faisons tous partie de ce peuple saint qui, en tout lieu, invoque le nom de notre Seigneur Jésus-Christ. Nous rendons grâce à Dieu pour la grâce qui nous a été donnée dans le Christ Jésus ; en lui, nous avons reçu toutes les richesses, toutes celles de la parole et de la connaissance de Dieu ».

« Gérard nous a quittés simplement et tranquillement comme il a vécu », nous écrivait un confrère de Lomé. Il sera inhumé dans la concession des Missions Africaines, à Lomé-Agodeka, à côté de la chapelle de la maison de formation pour les futurs missionnaires sma. Comme nous le confiait le responsable actuel de cette maison : « Son tombeau sera un grand témoignage des missionnaires qui ont donné leur vie entière au Christ ressuscité dans des pays de mission. Ce sera un bon témoignage pour les séminaristes et tout chrétien qui passera dans cette maison de formation. »

« Si le grain de blé tombé en terre ne meurt pas, il demeure seul ; mais s’il meurt il porte beaucoup de fruit [1]. »

[1] Jn 12, 24.

Publié le 29 avril 2015 par Jean-Marie Guillaume