L’homme de bien selon Matthieu 25

Paradoxes et questionnements

Matthieu 25. 34. Alors le Roi dira à ceux qui seront à sa droite : « Venez, les bénis de mon Père, recevez en héritage le Royaume préparé pour vous depuis la fondation du monde.
35. Car j’avais faim, et vous m’avez donné à manger ; j’avais soif, et vous m’avez donné à boire ; j’étais un étranger, et vous m’avez accueilli ;
36. j’étais nu, et vous m’avez habillé ; j’étais malade, et vous m’avez visité ; j’étais en prison, et vous êtes venus jusqu’à moi ! »
37. Alors les justes lui répondront : « Seigneur, quand est-ce que nous t’avons vu… ? Tu avais donc faim, et nous t’avons nourri ? tu avais soif, et nous t’avons donné à boire ?
38. Tu étais un étranger, et nous t’avons accueilli ? Tu étais nu, et nous t’avons habillé ?
39. Tu étais malade ou en prison… Quand sommes-nous venus jusqu’à toi ? »
40. Et le Roi leur répondra : « Amen, je vous le dis : chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces plus petits qui sont mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait. »

1. a Un bon chrétien n’est pas un homme religieux mais d’abord il est un homme de bien – un homme juste qui s’occupe de tout homme en détresse et qui a trouvé un sens à sa vie en faisant cela.

1. b A-t-il la foi ? Pas nécessairement [1]. Car, selon ce texte de Matthieu, il fait le bien par simple amour de l’autre et compassion pour tout homme en détresse, et rien de plus. A moins de jouer à cache-cache avec le texte, il faut bien dire que c’est l’homme qui l’intéresse.

1. c En plus, si le disciple en tant que chrétien veut suivre Jésus, il lui faut appliquer et conduire sa vie selon l’enseignement des béatitudes et de leur contexte, avec en parallèle le chapitre 4 de Luc, qui sont les sommets de la vraie spiritualité.

2. Ainsi, selon l’évangile de Matthieu [2] tel qu’il est présenté en exergue, tout homme en détresse est un reconnu comme un Christ secret et apocryphe, caché dans l’homme marginalisé pour mille raisons. Et le juste, c’est celui qui le soigne par pure compassion pour cet homme et non par simple imitation du maître. Nous sommes donc bien au niveau d’un véritable humanisme.

3. Mais alors, le visage de Dieu ? Est-ce que cela existe encore ? Et si oui, c’est quoi ? On peut proposer une triple réponse.

3. a Le visage de Dieu, c’est le visage de Jésus selon son évangile. Nous découvrons ce visage surtout dans l’évangile de Jean : moi et mon Père nous sommes un. « Personne n’a jamais vu Dieu ; le Fils unique, qui est dans le sein du Père, nous l’a dévoilé [3]. » « Celui qui m’a vu a vu le Père [4] »

3. b Ensuite, le visage de Dieu est celui de tout homme puisque il est « crée » à son image [5] et à sa ressemblance et qu’il est le sanctuaire de l’Esprit depuis son baptême et sa consécration baptismale. Ainsi, bafouer un homme, c’est bafouer Dieu. Encore faut-il y croire.

3. c Et le rôle de Dieu ? Le rôle de Dieu est la mission de Jésus selon la tradition prophétique [6] : libérer, guérir et inviter à vivre en communauté selon les Actes, où les disciples mirent tout en commun et se réunirent autour de la fraction du pain, comme Jésus le fit avec les deux fuyards d’Emmaüs. Ils le reconnurent non pas à son enseignement, qui certes leur réchauffa le cœur, mais lorsqu’il rompit le pain. Il les mettait ainsi face à la réalité de celui qui vient de sortir du passage pascal et partage avec eux ce mystère de la mort et de la résurrection. Ce mystère est présent dans le mémorial vers lequel chaque eucharistie nous conduit par sa présence réelle dans le pain et le vin, devenus corps et sang de Jésus, selon ses paroles, et ceci bien au-delà de toute symbolique. C’est tout !

4. Mais est-ce que cela fonctionne ? Oui, selon le modèle décrit par les Actes des apôtres et par Paul dans sa lettre aux Romains [7] : avoir une même foi dans le Christ ressuscité, mettre tout en commun et rompre le pain eucharistique à la maison ou en communauté.

Actes 2. 44. Tous ceux qui croyaient étaient dans le même lieu, et ils avaient tout en commun.
45. Ils vendaient leurs propriétés et leurs biens, et ils en partageaient le produit entre tous, selon les besoins de chacun.
46. Ils étaient chaque jour tous ensembles assidus au temple, ils rompaient le pain dans les maisons, et prenaient leur nourriture avec joie et simplicité de cœur.

5. C’était là la première Église et, semble-t-il, la vraie !

6. Tout le reste n’est qu’une superstructure ontologique et rituelle qui nage haut et ignore ou exclut le petit d’en bas comme inapte et impur. C’est ce qu’avait déjà fait le Temple du temps de Jésus.

7. Mais est-ce que cela a fonctionné ? Cela a fonctionné dès le commencement dans les Actes et avec Paul. Et donc dans les communautés où les « anciens » ont joué un rôle primordial de coordination et de communication du message reçu. C’est ainsi que, dans les premiers siècles, pour régler les problèmes de communication ou les tensions internes, on se réunissait non pas à un niveau universel - Rome n’était pas encore Rome – mais au niveau régional : on avait les synodes régionaux pour régler les problèmes de coordination interne ou entre les diverses communautés.

8. Et puis est venu le tsunami – le grand tourbillon - qui a entraîné les simples communautés éparpillées dans la superstructure de la machine impériale, avec un pape devenu « pontifex maximus », c’est-à-dire empereur, vicaire de Jésus le crucifié. Un peu étrange, non ? Tout comme l’empire romain est devenu « Église », avec une rigidité canonique et dogmatique tout à fait impériale ! Au fil des siècles, l’empire est devenu romain-germanique, avec tous les trafics possibles pour racheter le salut – des ossements appelés reliques, des indulgences, les mérites… Tout cela nous a amenés tout doucement à la réaction de Luther, qui voyait clair. Mais cela est un autre chapitre, qui est d’ailleurs de saison.

9. Si nous voulons redonner à notre Église, visiblement bouleversée, un visage évangélique comme aux premiers temps, c’est de ces oripeaux hérités de l’empire qu’il faut nous dépouiller maintenant, nous et l’Église, ou nous en l’Église…. Et porter les guenilles du pauvre, à tous les niveaux mais avec cœur. Il y a urgence et le chemin est long. François le pape a compris beaucoup de choses, il sait que tout dépend du cœur et de l’esprit qu’on y mettra, du courage à accepter le renouvellement à la lumière de l’évangile.

[1] Voir Spiritus N°226, mars 17 6 : quêtes spirituelles aujourd’hui et la série de conférences de la zone de Haguenau pour 2017 Mt. 25 , 44-45 : les aventuriers de la spiritualité.

[2] Mt. 25, 44-45.

[3] Jn 1, 18.

[4] Jn 14, 9.

[5] Gn1, 26.

[6] Isaïe.

[7] Rm 5, 1-8. 3e Dimanche de Carême A.

Publié le 22 juin 2017 par Jean-Pierre Frey