L’homme de la 11e heure

Une belle histoire si humaine et si moderne

Les ouvriers à la vigne [1]

« …mes pensées ne sont pas vos pensées, et mes chemins ne sont pas vos chemins », déclare le Seigneur selon Isaïe, et Paul ajoute son interpellation : « Quant à vous, menez une vie digne de l’Evangile du Christ [2]. »

Quel est le problème que posent ces textes ? Entrer dans le monde des valeurs de Dieu ou rester dans le monde des intérêts des hommes ? Or la CONVERSION, c’est d’abord de penser et d’agir AUTREMENT selon le monde de Dieu, ce que Jean appelle le monde d’en haut. Il faut donc éliminer les obstacles qui nous empêchent de vivre selon le monde de Dieu. C’est cela, la conversion, et tout dépend de la question que l’on se pose.

« Faut-il que tu sois jaloux parce que je suis bon ? » Le maître de l’évangile est juste et respecte le contrat, mais il demande également aux ouvriers d’être bons. Sans ce denier journalier, ni l’homme de la 11e heure ni sa famille ne pourront manger ce jour-là. Certes, ce sont des paresseux, sinon ils auraient été là au petit matin... Mais comme tous les autres, puisqu’il en est venu heure après heure… Ils n’ont peut-être pas fourni un travail comme tout le monde, mais ils ont faim comme tout le monde.

Les textes de ce dimanche nous demandent de voir les choses des hommes avec le cœur et non pas avec le porte-monnaie. Etre « bon » est une vieille tradition juive : « Chaque jour tu lui donneras son salaire, sans laisser le soleil se coucher sur cette dette ; car il est pauvre et il attend impatiemment ce salaire [3]. » La justice est indispensable, mais elle doit se parfaire et s’accomplir dans la miséricorde, la gratuité et la bonté. Nous avons beaucoup de mal à comprendre cela et à le mettre en pratique.

Certes on se pose la question : où allons-nous à cette allure ? Est-ce légitime d’agir comme le maître de la vigne ? Peut-on aimer gratuitement en toutes circonstances ?… Cela suppose une longue pratique de la sagesse de l’Ecriture et de la foi en Jésus Christ.

« Allez vous aussi à ma vigne ! » … Mais en y allant notre cœur doit changer. La vigne, c’est l’alliance contractée lors de notre baptême et qui nous engage à vivre selon l’évangile du Christ [4].

Cette parabole est la parabole de la grâce qui ferme les yeux et ouvre le cœur. Si Dieu se met à être uniquement juste, aucun de nous n’aura accès à son Royaume. Mais s’il donne son Fils qui va donner sa vie... Alors là…

Une nouvelle question se pose alors : l’évangile est-il viable ? Ou est-il trop exigeant ? Tout dépend de la réponse que le chrétien donne au quotidien. Qui va tendre l’autre joue et laisser les roms entrer dans son jardin ? Personne ! C’est pourtant ce à quoi nous engage la parabole d’aujourd’hui. Qui va le faire ? Personne… sauf JESUS, sur la croix : Père pardonne-leur… et aujourd’hui tu seras, toi le BANDIT, avec moi au paradis !

La conversion se situe à ce niveau-là… Il ne suffit pas de vivre à ras les pâquerettes et de faire la chasse aux péchés mignons. Il faudrait encore suivre Isaïe et Paul !
Exemplum dedi vobis [5]. Oui, c’est le don de soi aux autres qui est la seule économie du salut car elle ne relève pas de la comptabilité et du calcul. Et c’est là où blesse l’évangile, dans son exigence du don gratuit. Depuis 2000 ans, au moins, on pense le contraire et on a peur de tous et de chacun, comme de cet homme de la 11e heure. Alors on fait la guerre pour se protéger de ces perturbateurs de la dernière heure. Ils deviennent un ennemi à éliminer, selon le vieil adage, aux antipodes de l’évangile, si vis pacem para bellum [6]. On élimine l’homme de la 11e heure parce qu’il dérange les règles du business… Les spécialistes vous diront qu’il ne faut pas libérer l’homme « d’en bas ». Il faut l’asservir à une chaîne de travail, avec des horaires de 3 x 8 plus une heure de bus !… Jusqu’à ce qu’un robot le remplace, mais cela lui retire son pouvoir d’achat et donc de consommation…
C’est là où le bât du capitalisme blesse et fait grincer le système de production. On ne sait plus quoi faire… On joue avec l’argent, on spécule… Un « Kerviel » ou autre « Madoc » se pointe alors dans le système bancaire, et une fois de plus le système se grippe et s’effondre… Le profit, cela se paie cher !

C’est pourtant sur ce terrain, dans cette vigne-là, qu’il faut chercher la « sainteté » vraie et chrétienne. Et non pas dans les pélés, les JMJ et la dévotion qui, en définitive, sont une fuite vers un ailleurs du désengagement. C’est le Samaritain – et Zachée – et cet homme de la 11e heure – et le prodigue qui revient… C’est le programme de vie de Jésus à Nazareth selon Luc [7] et Isaïe [8].

Ces textes nous montrent les vraies valeurs… Mais qui s’en préoccupe ? Ce monde-là n’est pas pour tout bon chrétien, il le laisse perplexe et le fait gémir : l’évangile, décidément, on ne peut guère l’observer, sauf si on l’accommode… un zeste de ceci et une pincée de cela, selon toute bonne recette de cuisine, bien juteuse et bien goûteuse !

Tout dépend de la question que l’on pose !

[1] 25e Dimanche du temps ordinaire A : Is 55, 6-9 ; Paul Ph 1, 20c 24. 27a et Mt 20,1-16a.

[2] Ph 1, 27a.

[3] Deutéronome 24, 15.

[4] Cf. Paul.

[5] Je vous ai donné l’exemple.

[6] Si tu veux la paix, prépare la guerre.

[7] Luc 4, 18-19 : L’Esprit du Seigneur est sur moi parce qu’il m’a conféré l’onction pour annoncer la bonne nouvelle aux pauvres. Il m’a envoyé proclamer aux captifs la libération et aux aveugles le retour à la vue, renvoyer les opprimés en liberté, proclamer une année d’accueil par le Seigneur.

[8] Is 61 : L’Esprit du Seigneur Dieu est sur moi. Le Seigneur, en effet, a fait de moi un messie, il m’a envoyé porter joyeux message aux humiliés, panser ceux qui ont le cœur brisé, proclamer aux captifs l’évasion, aux prisonniers l’éblouissement, proclamer l’année de la faveur du Seigneur, le jour de la vengeance de notre Dieu, réconforter tous les endeuillés, mettre aux endeuillés de Sion un diadème, oui, leur donner ce diadème et non pas de la cendre, un onguent marquant l’enthousiasme et non pas le deuil, un costume accordé à la louange et non pas à la langueur.

Publié le 3 février 2012 par Jean-Pierre Frey