L’Inde du Sud, terre d’avenir

Des amis de la Société des Missions Africaines ont entrepris en janvier un nouveau voyage en Inde du Sud, terre de syncrétismes et d’avenir, mais aussi de criants contrastes. Outre son aspect purement touristique, ce séjour comportait un volet humanitaire avec la remise de dons en vêtements et petites fournitures scolaires à de nombreuses familles nécessiteuses, au fil des étapes dans l’Etat du Tamil Nadu.

Après un premier voyage-pèlerinage il y a trois ans au Tamil Nadu sur les traces du fondateur de la SMA, Mgr Melchior de Marion-Brésillac, dans le cadre des manifestations et célébrations du 150e anniversaire de la Société, 25 membres et amis de la SMA de la région – dont plusieurs participants au premier séjour - se sont rendus pour quinze jours en Inde du Sud, berceau de la civilisation dravidienne et haut lieu de la culture indienne.

Une mythologie hindoue riche et variée

Le voyage avait été organisé, comme le premier déjà, dans les moindres détails par le Père Marcel Schneider, ancien directeur du collège des Missions africaines de Haguenau, avec la précieuse collaboration d’un jeune confrère indien, le Père Raja. Mine de connaissances sur la vie des Indiens et leur archaïque et discriminatoire système social des castes -des brahmanes aux parias qualifiés d’ « intouchables » en passant par les classes moyennes- alors même que leur pays s’est éveillé depuis des lustres à l’univers high-tech, le Père Schneider s’est par ailleurs confirmé comme un guide éclairé ouvrant le groupe de touristes notamment à l’essentielle voire existentielle dimension spirituelle dans tous les actes quotidiens des Indiens, et décryptant la mythologie hindoue aussi riche que variée qui nourrit leur ferveur.

Témoins grandioses de cette foi chevillée au corps chez les hindous, les véritables cités religieuses que forment les milliers de temples, souvent somptueux, érigés pour les dévotions à leurs nombreuses divinités par les dynasties royales qui se sont partagé le Sud de l’Inde au premier millénaire et jusqu’au XVIIe siècle. Relevons entre autres, au fil des étapes : dans l’Etat du Karnataka, les temples Hoysaleshwara et Chennakeshwara à Halebid et Belur, sans doute les plus décorés des nombreux édifices élevés par les Hoysalas (XIe-XIVe siècle) ; dans le Tamil Nadu, l’imposant, fascinant et labyrinthique temple Meenakshi des Nayaks (XVIe-XVIIIe siècle), dans la ville de Madurai [1] ; les temples Brihadeshwara et du danseur cosmique Shiva Nataraja, à Tanjore et à Chidamparam, au sud de Pondichéry, fleurons de l’architecture dravidienne, de l’art sculptural et pictural de la dynastie des Cholas (IXe-XIIIe siècle) ; enfin, les temples des Pallavas (VIe-Xe siècle) à Mamallapuram, cité côtière qui livre d’extraordinaires témoignages de l’art rupestre indien avec ses lieux de dévotion entièrement dégagés de la masse rocheuse et son monumental bas-relief mythologique de 27m de long sur 9m de haut consacré à Arjuna, le héros de l’épopée du Mahabharata.

Parmi d’autres sites touristiques ou religieux visités, relevons : le rafraîchissant jardin botanique Lal Bagh, à Bangalore, dominé par un inselberg considéré comme une des plus anciennes formations géologiques granitiques au monde [2] ; à Mysore, le somptueux et fabuleux palais du maharadjah, et le marché aux fleurs, fruits, légumes et épices, l’un des plus riches et colorés d’Inde ; dans les environs de Mysore, à Srirangapatnam, le palais d’été et le mausolée de Tipu Sultan et de son père Haidar Ali, qui avec le soutien de la France, défièrent les colonisateurs anglais à la fin du XVIIIe siècle, et les féeriques jardins de Brindavan, illuminés le soir, qui ont servi de décor à de nombreuses scènes de films ; la réserve nationale de la vie sauvage de Bandipur-Mudumalai, avec nuit dans la jungle et elephant ride ; dans le Karnataka et au Tamil Nadu, des espaces du jaïnisme, religion de l’ascétisme et de la non-violence contre toute vie sur terre ; des édifices construits au milieu du XIXe siècle par le fondateur de la SMA, Mgr Brésillac, comme la cathédrale de Coimbatore et un lycée très connu et reconnu à Pondichéry, où les noms bien français des rues de la ville blanche rappellent la domination française jusque dans les années 1950 ; enfin, à Madras, le mont et la cathédrale St-Thomas qui abrite la tombe de l’apôtre évangélisateur, ainsi que l’immense plage qui est la 2e plus grande au monde après celle de Rio.

Les principales religions cohabitent pacifiquement

Malgré des foyers de tension çà et là entre hindous, très largement majoritaires [3]), musulmans et, à un degré moindre, chrétiens, les principales religions cohabitent pacifiquement dans le sud de la péninsule depuis plus d’un millénaire. Les étonnantes images d’un monastère bénédictin dont la chapelle a les apparences d’un temple hindou, lieu de retraite méditative dans le silence d’une majestueuse forêt près de Trichy, ou de croyants musulmans ou hindous mêlés à la foule des chrétiens à Velanganni, le « Lourdes indien » sur la côte de Coromandel, sont révélatrices d’un certain esprit de syncrétisme entre les différentes religions. Il n’est pas rare que, face au malheur ou à la maladie en particulier, des chrétiens ou des musulmans se rendent pour leurs supplications dans des temples hindous et qu’à l’inverse, des hindous et des musulmans consultent – discrètement - un « guérisseur » chrétien !

Terre de syncrétisme, l’Inde l’est également par son peuplement très hétéroclite au cours des millénaires. Les envahisseurs aryens brahmaniques d’Asie centrale, qui se sont répandus à partir du XVIIIe siècle avant Jésus-Christ dans le nord du sous-continent en repoussant les Dravidiens, les premiers occupants, vers le sud, ont été suivis bien plus tard par les Grecs d’Alexandre le Grand, puis les guerriers moghols musulmans venus de Turquie, enfin par les colonisateurs chrétiens portugais, français et anglais. Si des frictions ethniques continuent d’exister, les différentes composantes de cette population hétérogène vivent en relative harmonie.

L’Inde du Sud est, enfin, terre de syncrétisme par sa géographie, son climat et son économie dans la mesure où les Indiens – grâce à leur détermination, leur dynamisme et leur ardeur au travail - s’efforcent de tirer le meilleur parti des immenses ressources que leur offre la péninsule avec son riche sous-sol, ses fertiles terres, sa luxuriante végétation, son climat tropical et subéquatorial si propice. Le groupe de visiteurs comptait dans ces domaines également un homme de l’art, le géographe Jean-Marie Montavon, qui est revenu sur la genèse du sous-continent indien il y a 150 à 160 millions d’années, avec la formation du plateau du Deccan, bordé à l’ouest et à l’est par les escarpements des ghâts et barré au sud par les monts Nilgiri et Shevaroy - dont la luxuriance de la végétation, la diversité et la richesse de la faune et de la flore sauvages ont suscité de tout temps l’émerveillement des touristes - et les particularités géologiques et climatiques de la péninsule avec notamment le phénomène des moussons.

Les touristes français ont eu l’occasion d’apprécier le sens aigu de l’hospitalité de ce peuple dravidien si chaleureux et si attachant. Ils ont été saisis par les images extrêmement contrastées d’îlots de richesse et de luxe noyés dans des océans de précarité et de misère tant dans les zones urbaines que rurales. Près de la moitié des Indiens vivent encore avec moins d’un euro [4] par jour, surtout à la campagne. Le touriste est, en revanche, agréablement surpris par le dynamisme et l’ardeur au travail des Indiens dans tous les domaines.

De l’agriculture aux nouvelles technologies

L’agriculture, qui occupe encore plus de la moitié des Indiens du Sud, reste un secteur économique essentiel avec des productions très diversifiées. Le triangle des Nilgiris, aux frontières du Tamil Nadu, du Karnataka et du Kerala, se singularise par son étagement climatique favorable au développement de cultures à la fois tropicales – café [5], eucalyptus, mais surtout thé [6], légumières et fruitières des latitudes tempérées. Tandis que la riche plaine du fleuve Cauvery, avec son delta large d’une centaine de kilomètres, est une généreuse terre de céréales [7], de fruits [8]), mais aussi de cultures tropicales [9] et spéciales comme le tabac.

Une intense activité artisanale - notamment le tissage de la soie [10], le travail du cuir, de la pierre, du bois de tek et de santal - et commerciale rythme le quotidien trépidant dans les rues des villes et villages. L’activité industrielle, dominée par la métallurgie et le textile, connaît une très forte expansion. La branche automobile en particulier prospère avec des constructeurs indiens tels que Tata, Mahindra et Ashok, mais aussi étrangers ; une voiture sur trois est assemblée dans le Tamil Nadu, notamment dans la tentaculaire capitale Madras en passe de devenir le « Detroit indien ». L’Inde du Sud a, enfin, résolument mis le cap sur les technologies nouvelles et du futur, et la capitale du Karnataka, Bangalore, la « Silicon Valley indienne », est de plus en plus concurrencée dans les produits high-tech par des pôles d’activité informatique qui se développent aussi bien au Tamil Nadu et au Kerala que dans l’Andhra Pradesh et sa capitale Hyderabad.

Dans le domaine de l’éducation, l’alphabétisation et la scolarisation gagnent résolument du terrain face au discriminatoire système social des castes. Alors que l’école publique au niveau fédéral ne peut accueillir qu’un enfant sur deux, faute de moyens, le taux de scolarisation est beaucoup plus important dans les Etats du Sud grâce à la multiplication d’établissements privés, du primaire à l’enseignement supérieur en passant par le secondaire ; des écoles d’ingénieurs en particulier, souvent privées, sortent de terre un peu partout.

Après les ravages meurtriers du tsunami fin 2004 sur la côte de Coromandel, dans le golfe du Bengale, les efforts de reconstruction des villages de pêcheurs se poursuivent grâce, pour une bonne partie, à l’aide d’ONG et d’autres organisations humanitaires internationales.

Forte de ressources agricoles et minières importantes qui lui garantissent l’indépendance alimentaire et énergétique, et disposant par ailleurs de réseaux denses de transport routier, ferroviaire et même aérien, l’Inde [11] est bien partie pour rattraper progressivement le colosse asiatique sur le plan économique tout en relevant le défi démographique de le dépasser à l’horizon 2050. Et pour faire entendre sa voix dans le concert des grandes nations.

[1] Ce temple est en instance d’inscription sur la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO. Madurai est surnommée l’Athènes de l’Est à cause notamment de la salle aux mille piliers dans l’enceinte du temple qui rappelle les monuments de l’Acropole.

[2] Trois milliards d’années.

[3] Les hindous représentent 80% de la population indienne, les musulmans 14% et les chrétiens 2,5%, mais plus de 10% dans le Tamil Nadu et même 20% dans le Kerala voisin.

[4] Un euro = 55 roupies.

[5] L’Inde est le 4e producteur mondial de café.

[6] La production annuelle de thé fait plus de 200.000 tonnes, soit le quart de la production indienne, qui se place au premier rang mondial.

[7] Riz, blé…

[8] La banane, la mangue et le jack-fruit sont les trois fruits symboles du Tamil Nadu.

[9] Canne à sucre, coton, manioc, arachide, jute…

[10] Les soies de Madras ou de Kanchipuram sont mondialement connues.

[11] L’Inde est le 2e pays le plus peuplé du monde avec 1,1 milliard d’habitants, derrière la Chine.

Publié le 25 mars 2011 par Etienne Weibel