La Centrafrique se meurt

J’étais en congé à Bangui, en Centrafrique, tout le mois de juillet dernier. La situation qui règne dans cette ex-colonie française, au cœur de l’Afrique, est chaotique. La Centrafrique, géographiquement, c’est comme la France et la Belgique réunies : 622 000 km2, pour 4, 5 millions d’habitants. La comparaison s’arrête là. La carte postale de Centrafrique est celle d’un Etat en voie de disparition.

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Juillet 2013 : exécutions sommaires à Bangui. Cadavres dans le fleuve Oubangui.
Photo Nestor Nongo Aziagbia

Toutes les forces institutionnelles se sont évanouies depuis que des bandes de criminels aux élans islamiques ont ravagé le pays, de l’est à l’ouest et du nord au sud. Personne ne peut imaginer un pays où il n’y a ni police, ni gendarmerie, ni tribunal. Pourtant c’est le cas de la Centrafrique depuis le 24 mars 2013.

Tout a commencé en décembre 2012, quand une coalition de rebelles, appelés Séléka, « alliance » en langue nationale sango, a lancé une offensive depuis la zone dite des « trois frontières » (Tchad, Soudan et Centrafrique), à l’extrême nord-est du pays, contre les forces gouvernementales mal équipées et mal payées. Mieux armés et mieux rodés aux combats, les rebelles enturbannés, dont la quasi-totalité sont des étrangers musulmans, Tchadiens et Soudanais, ne parlant que l’arabe, ont conquis, souvent sans combattre, toutes les villes de l’est et du centre du pays. Malgré la signature des accords de paix à Libreville, au Gabon, le 11 janvier 2013, ces rebelles ont continué leur progression vers la capitale Bangui, forts de leur succès militaire.

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Juillet 2013 : exécutions sommaires à Bangui. Cadavres dans le fleuve Oubangui.
Photo Nestor Nongo Aziagbia

Et ce qui devrait arriver survint le 24 mars 2013, jour où ces rebelles sont entrés dans Bangui, contraignant à la fuite le président François Bozizé, lui-même arrivé au pouvoir en 2003 à la suite d’un coup d’Etat, dans des conditions similaires. Malgré son prénom chrétien, le nouvel homme fort de Bangui, Michel Djotodia, autoproclamé Président, est un musulman originaire de la zone des « trois frontières ». Il n’a aucune autorité sur les 25 000 hommes qu’il a embauchés pour conquérir le pouvoir. Les exactions quotidiennes sur les civils, les exécutions sommaires, les nombreux cas de viol, les villages incendiés, la profanation des églises, la spoliation des maisons des particuliers, la destruction systématique de l’Etat civil et les pillages justifient ainsi l’incapacité de Michel Djotodia à ramener la sécurité en Centrafrique, ne fut-ce qu’à Bangui. Dans la nébuleuse coalition Séléka, chaque combattant n’obéit qu’à son chef hiérarchique.

A Bangui règne un climat de terreur, de chaos et d’anarchie totale. La population vit dans la peur et le qui-vive permanent. A tout moment, on peut se faire tirer dessus, qui pour un téléphone portable, qui pour de nouveaux habits ou une nouvelle paire de chaussures, pour une moto ou pour un véhicule 4x4. Et personne ne peut venir au secours. Aucun quartier n’est épargné par les exactions. A la nuit tombée, on prie pour se réveiller en vie le lendemain. Les seigneurs de guerre qui occupent de force toutes les villas huppées des particuliers et le domicile de ceux qui sont supposés avoir servi l’ancien régime de François Bozizé en exil en France, roulent à tombeau ouvert dans des véhicules volés, sans plaque d’immatriculation. En juillet 2013, plusieurs personnes ont été enlevées dans un bus parce qu’elles portaient un t-shirt à l’effigie de l’ancien président. Leurs cadavres ont été retrouvés le lendemain dans l’Oubangui. Mgr Dieudonné Nzapalaïnga, Archevêque de Bangui, s’est rendu sur les lieux de cette macabre découverte.

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Juillet 2013 : exécutions sommaires à Bangui. Mgr Nzapalaïnga vient constater la macabre découverte.
Photo Nestor Nongo Aziagbia

Dans l’arrière-pays, on égraine chaque jour, dans ce qui reste des media privés, viols, pillages, massacres, séquestrations, toujours perpétrés par les rebelles Séléka… Obligé de s’expliquer sur ces pillages à l’échelle nationale, le chef de la junte au pouvoir à Bangui a reconnu avoir dit à ses hommes « de se payer sur le terrain ». Message bien reçu par ses combattants ! Le pays est mis en coupe réglée par les différents « Généraux » de la Séléka, qui rançonnent les civils et les rares opérateurs économiques qui osent encore s’aventurer dans les zones minières pour rechercher les pierres précieuses dont regorge le sous-sol centrafricain.

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Juillet 2013 : exécutions sommaires à Bangui. Mgr Nzapalaïnga vient constater la macabre découverte.
Photo Nestor Nongo Aziagbia

Dans cet océan de malheurs qui accablent le peuple centrafricain, il n’y a que l’Eglise catholique, pourtant cible privilégiée de la barbarie Séléka, qui ose parler du drame qui se déroule loin des caméras. Dans la lettre « Plus jamais ça ! Non à l’impunité » qu’ils ont adressée à Michel Djotodia, le 23 avril 2013, les évêques centrafricains exigent de « garantir la justice à toutes les victimes de cette crise », et de « rapatrier sans délai les mercenaires tchadiens et soudanais ». Le salut de la Centrafrique est à ce prix : rendre justice aux opprimés et rapatrier les mercenaires étrangers. Mais qui va le faire ? Le Bon Dieu seul a la réponse.

Publié le 2 décembre 2013 par Justin-Sylvestre Kette