La famille du pasteur

Ou dites que l’arbre est bon et que son fruit est bon, ou dites que l’arbre est mauvais et que son fruit est mauvais ; car on connaît l’arbre par le fruit [1].

Pour récolter de beaux fruits en abondance, il faut souvent préserver et enrichir les racines de l’arbre qui les porte. C’est cette métaphore qui m’est apparue lorsque je décidai de parler de famille…

Cette famille, il s’agit de la mienne, celle que j’ai pensée puis fabriquée, pièce par pièce, jour après jour. Les bons fruits, je l’espère, sont mes enfants. Tout comme moi, ils sont nés de la rencontre d’une personne avec une autre. L’autre ici, c’est le père, lui-même fruit d’une autre famille et petit-fils de pasteur. Notre famille, dans sa forme, se résume à un schéma sociologique des plus classiques et des plus actuels : papa, maman, 2 enfants, 3 ans d’écart… urbains, actifs, motorisés, connectés etc.

Pour le fonds - les choses ne sont jamais aussi simples qu’elles en ont l’air - la vie tisse parfois des évidences qui se révèlent sur le tard. Mon idée de la famille et mon noyau familial allaient donc trouver du terreau dans cette autre histoire, cet autre vécu, tout comme la réciproque est vraie. C’est toujours comme cela que se fonde une famille.

Ce qui fait en partie la force de ce que nous avons créé, c’est ce qu’on y fait mais aussi ce qu’on y dit. Et on y parle de tout et de rien, et on y parle aussi de famille. Les histoires de famille se racontent, se transmettent, se rêvent aussi. La famille du pasteur l’a parfaitement compris. Mes enfants se nourrissent de ce que leurs grands-parents leur racontent.

Remontons le temps : le pasteur et sa femme ont eu 9 enfants, 6 garçons et 3 filles, une de ces filles étant la grand-mère de ma progéniture… Chacun de ces 9 enfants a eu en moyenne 2 enfants - sans entrer dans les détails - cela nous fait au bas mot une cinquantaine de personnes… Et autant de bouches et deux fois plus d’oreilles… Merveille de l’arbre généalogique et fichu casse-tête pour les « pièces rapportées » lors des réunions de famille, seuls les petits cousins s’y retrouvent dans leurs jeux… Mais, comme on le sait, ce n’est pas tant la quantité qui fait la qualité, sauf que dans cette famille chacun de ses membres se relie à l’autre de manière harmonieuse, les branches s’entrelacent, se croisent, s’appuient l’une sur l’autre. Le tronc est consistant ; les figures tutélaires du pasteur et de sa femme sont omniprésentes dans le temps de parole des frères et sœurs, des enfants, des petits-enfants… la place que chacun accorde aux ancêtres est vivace, ils passent énormément de temps à se remémorer leur vie de famille, à nourrir les discussions d’anecdotes, à poser des questions pour les plus jeunes… Le pasteur et son épouse agissent comme un liant, comme un fil conducteur, et brillent par leur présence même s’ils ne sont plus là depuis belle lurette. Il faut croire que ces parents-là étaient solides comme le chêne…

La maman a laissé le souvenir d’une femme très occupée, 9 enfants dans une époque sans machine à laver et confort moderne, ça occupe : il fallait bien chauffer l’eau, laver, frotter, étendre, ranger, bouger les meubles au moment de l’osterputz, secouer les tapis, chercher les œufs chez la voisine, cuisiner, trouver les moyens pour nourrir chaque bouche, et puis, forcément, faire face à la difficulté de subvenir aux demandes affectives de chacun… Il y a eu la guerre aussi, les caves, les obus, les traumatismes et les privations, encore… Alors la fratrie se serre les coudes, on partage, on s’aide et la vie continue. Onze personnes c’est déjà une petite communauté… Et dans le fatras des soucis matériels et de la gestion du quotidien, une petite chose en plus, les prédications du dimanche. Ce ne sont pourtant pas tant les heures passées au temple qui ont marqué les esprits mais plutôt ce qu’il se passait dans le giron familial, un papa qui restait enfermé dans son bureau pendant des heures et qui insufflait silencieusement la notion de mystère (que faisait-il ?), de respect d’autrui (on ne le dérangeait pas quand il était dans son bureau) et de recueillement (pas de bruit…). L’histoire ne dit pas si parfois il faisait aussi la sieste mais les graines étaient semées. Les enfants du pasteur ont eu ce petit supplément d’âme en plus, celui d’une parole qui fait sens, du respect de l’intégrité et forcément du partage. Beaucoup de leurs propos s’illustrent de petites phrases fortes et de références, elles font sens inévitablement puisqu’elles sont souvent bibliques, et distillent une vérité dans la vie quotidienne qui permet de mieux vivre ensemble.

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Les règles de la maison
Photo Valérie Bisson

C’est cette chose là que je retiens aujourd’hui, par petites touches parfois ou comme valeur profonde d’autres fois, cette impérieuse nécessité de se parler et de s’écouter, de partager le peu que l’on a et de voir la beauté du monde partout autour de nous. Aujourd’hui, la ribambelle d’arrière-petits-enfants, qui n’a pas connu ce pasteur, se retrouve dans les traditions de Noël perpétrées avec respect, les chants religieux chantés en français et en allemand, le plus jeune enfant en âge de lire lisant l’arrivée de Joseph et de Marie à Bethléem, et le droit de se jeter, après, seulement après, sur les cadeaux… Donnant du sens là où il n’y a plus souvent que l’argent et la consommation comme valeurs. Alors oui, Dieu merci, mes enfants ont autre chose, une chose que je m’évertue à cultiver et à transmettre ; le terrain est favorable… A Noël et tout au long de l’année, on essaiera de ne pas faire de chantage, de remettre les choses à leur place, d’apprendre à attendre et à donner sans condition… Autant de ces choses que le pasteur aura sans doute prêchées chaque dimanche, il y a bien longtemps…

[1] Matthieu 12, 33.

Publié le 5 septembre 2016 par Valérie Bisson