La fin de vie ?

Pour toute existence animale ou humaine, la « fin de vie », c’est l’heure de la mort. Pour ma part, et quitte à choquer certains lecteurs, j’ai connu plusieurs « fins de vie ». C’était durant la dernière guerre mondiale [1].

En tant qu’Alsacien incorporé de force dans l’armée allemande (Malgré-Nous), j’étais ce jour-là, le 22 septembre 1943, en pleine Russie, loin au centre-ouest de Kursk, dans le village de Tubitschew. Mon bataillon de fantassins occupait un terrain plat offrant une grande visibilité autant à l’ennemi qu’à nous-mêmes. Des chars, des T34 russes, au nombre de 14, débordent nos lignes avancées et sèment la panique dans nos rangs. Je vois s’enfuir officiers et sous-officiers allemands et je m’enfuis comme eux. Les T34, des chars de 26 tonnes, font usage de leurs mitrailleuses… et c’est bientôt l’enfer.

« Fin de vie ».
Tout d’un coup, je vois un char rouler vers moi. Il m’envoie même un obus anti-personnel qui explose juste à ma hauteur, mais 3m à gauche. J’esquive habilement ses mouvements en faisant des zigzags. Il aurait évidemment pu me tuer avec son canon de 76mm ou l’une de ses mitrailleuses. Mais telle n’était pas son intention. Il voulait me rattraper, me renverser, me broyer avec ses chenilles et faire un tour complet sur moi. Je n’ai pas prié beaucoup pendant la guerre, me demandant si Dieu existe et pourquoi il permet tant de mal, de cruautés, de souffrances et de morts. Mais, en ces instants-là, j’ai prié : « Seigneur, sauve-moi ! Sainte Vierge, protège-moi ! »

Et voici que le T34, tout proche de moi, est touché par un obus de char Tigre allemand caché dans un verger. Il est aussitôt en flammes, il tombe de côté et j’entends à l’intérieur mes « collègues adverses », brûlés vifs, hurler de douleur. J’ai pitié d’eux, peut-être sont-ce des jeunes comme moi ou des pères de famille… Moi, je continue de courir, exténué, à bout de forces, seul, en direction du soleil couchant. Instinctivement, je passe la main sur ma fesse droite et sens une douleur gluante. Du sang ! Un éclat d’obus m’avait atteint. Ma première blessure. Ce jour-là, 4 de mes meilleurs camarades alsaciens, originaires de Haguenau-Wissembourg, ont été abattus aussitôt faits prisonniers d’une balle dans la nuque. Des camarades allemands y ont assisté de loin… « Voïna niet karascho. » La guerre n’est pas une bonne chose, comme disaient les paysans russes.

Autre « fin de vie ».
Le 22 juin 1944, l’une des plus formidables préparations d’artillerie de toute la guerre abat son rideau de fer et d’acier sur les divisions allemandes du centre de la Russie. Les Russes, toutes armées confondues y compris l’aviation, attaquent, attaquent et attaquent encore. Bientôt les Allemands sont submergés. Toutes les forteresses allemandes du front central, entre autres Orcha et Moguilev, à l’est de la Biélorussie actuelle, succombent les unes après les autres. C’est à Bobruysk que je suis encerclé durant huit jours, en compagnie de mon ami Antoine Kapfer, de Schweighouse-sur-Moder. Nous avons des milliers de morts. Par chance nous échappons au pire et pouvons nous retirer vers l’ouest. A Bobruysk même, des « détachements d’hygiène » russes inhument 18 000 cadavres allemands [2].

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Vitraux de la cathédrale de St-Dié.
Ces vitraux rappellent que la ville fut la proie des flammes lors des bombardements de 1944.
Photo Louis Kuntz

Troisième « fin de vie ».
En avril 1945, j’ai vécu mes dernières semaines au front dans les tranchées de Guben, à 120km à vol d’oiseau au sud-est de Berlin. Dans les tranchées, comme les combattants de 1914-18. Peu de nourriture, très peu de sommeil, plus aucun copain alsacien, depuis 6 mois plus aucune nouvelle d’Alsace. J’étais désespéré, fragilisé au point que j’étais devenu extrêmement dépressif. C’était pour moi la désespérance absolue. Comment m’en sortir ? Eh bien ! J’ai alors décidé de me suicider. Avec mon revolver, en préférant la tempe droite. Je comptais un… deux… trois… Quand je serais à cinq, j’appuierais sur la gâchette. Jamais je n’ai eu le courage d’aller jusqu’au bout. Et savez-vous pourquoi ? Parce que, enfant au catéchisme, notre curé nous avait dit : « Ceux qui se suicident ne vont pas au ciel. » S’il nous avait dit : « Même ceux qui se suicident vont au ciel », eh bien… j’aurais appuyé sur la gâchette au chiffre 5. Depuis que j’ai moi-même voulu me suicider, j’ai toujours été très compréhensif pour ce genre de cas. J’excuse toujours les suicidés. Toujours je mets en regard les limites de leur faiblesse et l’immense miséricorde de Dieu. Qui pourra jamais élucider le mystère du suicide ? D’autant, et j’en ai fait l’expérience, qu’aucun de nous, à certaines heures, n’est assuré de résister aux sombres fascinations de la mort.

Quatrième « fin de vie ».
Le 28 avril 1945, à quelques jours de la fin de la guerre, j’ai été blessé très grièvement par un fantassin russe qui a tiré une balle de son fusil, laquelle m’a fracturé la clavicule droite et percé le poumon droit. Je m’affaisse, c’est comme si une tonne d’acier était tombée sur moi. Je sombre peu à peu dans l’inconscience et passe 36 heures dehors, sous une pluie froide, dans une sapinière de la forêt de Brandebourg. Quand je me réveille, ramassé par deux soldats allemands, je suis dans une espèce de maison forestière où, à la veille du 1er mai 1945, je tombe en captivité soviétique durant cinq mois. J’y ai survécu malgré le manque de soins, malgré la faim, malgré le manque d’hygiène, malgré les copains qui mouraient peu à peu… je venais d’avoir 21 ans.

Merci, Seigneur, d’avoir survécu ! Merci à toi, Sainte Vierge Marie !

[1] Le Père Félix Lutz a relaté les souvenirs de cette période de sa vie dans plusieurs livres, en particulier dans les Carnets de la nuit noire, dont nous présentons ici la couverture. NDR.

[2] Cf La Seconde Guerre Mondiale de Claude Bertin, vol. 4, p. 71.

Publié le 6 juillet 2012 par Félix Lutz