La Haine de l’Occident, de Jean Ziegler

Prix littéraire des droits de l’homme. Albin Michel, 2008. Réédité au Livre de Poche, 2010.

Celui qui ranime le passé pour connaître ce qui est nouveau, celui-là est un maître (Père Mateo Ricci). Cette parole d’un missionnaire illustre s’appliquerait fort bien à Jean Ziegler et à son récent livre qui nous montre à la fois l’historien et un chercheur des plus engagés.

Citoyen suisse
Citoyen de Genève, professeur de sociologie, puis rapporteur spécial de l’ONU de 2000 à 2008, il se situe dans la droite ligne de Stéphane Hessel : « Indignez-vous ! » Car il lance un cri d’indignation puissant, - et terrifiant. Né à Thun, d’un père juge helvétique, avec qui il se brouille très tôt, il atterrit à Paris et vit dans l’entourage de J.P. Sartre. Là, Hans est débaptisé en Jean pour signer un article dans Les Temps Modernes.

Voyageur et lutteur infatigable
Lors de ses innombrables voyages et de ses hautes fonctions à l’ONU, il rencontre partout, dans tous les pays de l’hémisphère Sud, une sourde et constante hostilité à l’Occident. D’où son livre, qui traite de la haine contre l’Occident, rencontrée dans les pays du Sud, y compris l’Inde et la Chine.
Quelle est cette haine ? Dans une première partie, l’auteur « déterre les racines » de la haine contre l’Occident : l’esclavagisme et l’exploitation coloniale, éhontée, pendant trois, voire quatre siècles. Il explore les « méandres de la mémoire » : cette haine se développe à présent en raison d’une « brusque résurgence de la mémoire blessée. Les souvenirs longtemps enfouis remontent à la lumière de la conscience et deviennent une force historique puissante. » L’auteur voit une deuxième cause de la haine dans l’ordre mondial actuel : « L’ordre économique du monde imposé par les oligarchies du capitalisme financier occidental est le produit des systèmes d’oppression antérieurs et génère d’indicibles souffrances, de nouvelles humiliations... »

Domination meurtrière
Suit l’examen « des fondements de cet ordre cannibale et de ses effets sur la conscience ». En effet, la 3ème partie nous démontre la schizophrénie de l’Occident : cynisme, arrogance et double langage, en matière de désarmement, droits de l’homme, non-prolifération nucléaire, justice sociale planétaire... « Le Sud regarde comme un schizophrène cet Occidental dont la pratique dément constamment les valeurs qu’il proclame. » Tant l’établissement des faits du passé que l’analyse de la situation actuelle sont basés sur des sources scrupuleusement référencées. Visiblement, l’auteur a eu accès, notamment en raison de ses fonctions, à toutes les données souhaitées. Bien mieux, la lecture en est d’autant plus captivante que le texte, d’une clarté remarquable, est truffé d’épisodes, de rencontres et d’événements vécus par l’auteur lui-même.

Horreurs et débats
Sur l’ensemble de ce vaste tableau, un chapitre nous touche au premier chef. Le rôle de l’Eglise au cours de ces siècles se trouve à peine mentionné, sauf à partir de la Controverse de Valladolid (1550). Le bruit des horreurs commises sur les Indiens parvint jusqu’à Rome et à Charles-Quint qui s’en inquiétèrent : un débat public fut décidé et organisé à Valladolid. D’éminents théologiens, Bartholomé de Las Casas, dominicain défenseur des Indiens, et J. O. de Sepùlveda, partisan de la thèse de la « sous-humanité » de ces êtres, allaient débattre sur la question de savoir si les Indiens appartiennent-ils ou non à l’espèce humaine. Le Christ est-il mort aussi pour eux ? Bref, ont-ils une âme ? L’issue du débat ne fait aucun doute : les Indiens sont bien des humains. Et Charles Quint promulgue les Lois des Indes dans ce sens. Seulement, les Indiens présents en Espagne sont libérés, alors que ceux travaillant dans les mines ou sur les propriétés données aux colons subissent toujours les horreurs de l’esclavage. Bel exemple de double langage.

Tortures...
A propos d’horreurs, Las Casas a laissé un témoignage explicite. Pour les colons, « tout est bon. Le fer surtout, car la poudre est trop chère. Quelquefois, on embroche des Indiens par groupes de treize. (Pourquoi treize ? - pour honorer le Christ et les douze apôtres. Oui, je vous dis la vérité.) Puis, on les entoure de paille sèche et on y met le feu. D’autres fois, on leur coupe les mains et on les lâche dans la forêt... Parfois, on saisit les enfants par les pieds et on leur fracasse le crâne. Ou bien, on les met sur le gril, ou on les noie... ! On fait des paris à qui ouvrira un ventre de femme d’un seul coup de couteau. J’ai vu des cruautés telles qu’on n’oserait pas les imaginer. » Pour justifier la souffrance des Indiens, Sepùlveda, l’adversaire de Las Casas, avance un argument-massue : « Les Indiens méritent ces traitements, car leurs péchés et idolâtries offensent Dieu. »

Exploitation...
Plus rentable économiquement, le système d’exploitation minière s’appelait la mita. Les esclaves miniers, hommes, femmes et adolescents, devaient travailler dans la position des reptiles au fond des galeries, n’ayant d’autre choix que de descendre ou d’être tué sur place. Ce système rapporta à l’Empire d’immenses richesses, « capital initial, fondement du développement industriel, financier et politique de l’Occident. »

Révoltes
Les révoltes des Indiens firent également des victimes par dizaines de milliers : un puissant soulèvement dans les Andes en 1571, puis, dès 1581, les révoltes se succédèrent dans diverses régions, se terminant presque toujours par des massacres, y compris celui des femmes et des enfants. Vers la fin du 18ème siècle, c’est dans les mines que s’organise la résistance la plus acharnée. « Durant plus de trois siècles, la résistance indienne n’a jamais faibli. » Au début du XVIème siècle, Aztèques, Incas et Mayas totalisaient entre 70 et 90 millions de personnes. Cent cinquante ans plus tard, ils n’étaient plus que 3,5 millions (chiffres incontestables).

Double langage ?
Le 13 mai 2007, le pape Benoît XVI, en visite au Brésil, a inauguré l’immense basilique d’Aparecida. Jean Ziegler assistait à la cérémonie. Il écouta les paroles du pape très attentivement : « L’annonce de Jésus et de son Evangile n’a supposé à aucun moment une aliénation des cultures précolombiennes, et n’a pas été non plus l’imposition d’une culture étrangère... Qu’a signifié l’acceptation de la foi chrétienne par les peuples d’Amérique latine ? Cela a signifié connaître et accepter le Christ, ce dieu inconnu que leurs ancêtres, sans le réaliser, désiraient silencieusement. » A considérer toutes les dimensions de cette tragédie génocidaire, nous comprendrons l’extrême indignation de cet auditeur sûrement plus conscient et plus objectif que bien d’autres.

Question et réponses
Pourquoi ne pas laisser dormir le passé ? Matteo Ricci nous donne une réponse : connaître ce qui est nouveau. Nouveau : la résurgence de la mémoire blessée qui génère la haine contre l’Occident dominateur et constitue une puissante force historique. Mais que faire ? Bonne question, comme qui dirait. Là encore, l’auteur se base, à titre d’exemple, mais pas uniquement, sur un fait historique. Ayant relaté le déroulement des « massacres coloniaux » perpétrés par des Français en Afrique, il cite la visite-éclair de M. Sarkozy en Algérie, les 3 et 4 décembre 2007. Après la commémoration du « carnage de Sétif (1945), où 45 000 Algériens non armés avaient été exécutés de sang-froid par l’aviation, la gendarmerie et l’armée française », Bouteflika demanda des excuses avant de signer « l’accord d’amitié » proposé par Sarkozy. Bouteflika : « La mémoire avant les affaires » et il refusa de signer. Jean Ziegler rappelle ce fait à la fin d’une interview : « Je pense qu’il en va comme pour les relations interpersonnelles. L’un doit faire le premier pas : je suis navré ; je reconnais les massacres coloniaux, l’esclavagisme... dès lors, un dialogue devient possible. (...) Il se produira une insurrection de la conscience. J’observe la naissance d’une société civile à l’échelle planétaire. Les gens ne feront plus, simplement, ce qui leur est dicté. De leur liberté, ils feront de la résistance. »

Publié le 9 juin 2011 par Fernand Kochert