La Mission aujourd’hui ?

L’autre jour, sans le faire exprès, j’ai choqué pas mal de personnes en disant que notre fondateur ne nous dirait plus et ne ferait plus aujourd’hui ce qu’il a dit et fait hier. Un professeur de mathématiques pourrait continuer à dire et à redire toujours la même chose puisque les maths, ça ne change pas. Et encore, ce n’est pas si évident que cela car, si on veut qu’ils y comprennent quelque chose et progressent, il faut sans cesse adapter son enseignement aux élèves.

Le dénominateur commun de la spiritualité d’hier n’était pas celui d’aujourd’hui. Ceux qui ont fait leur grand séminaire hier à Lyon se souviendront peut-être encore d’un tableau exposé dans la bibliothèque qui représentait une tombe dans le sable sous un palmier ! C’était alors, en quelque sorte, l’idéal rêvé : aller en Afrique et y mourir comme le grain de blé semé en terre... Que ce soit après deux ans comme les missionnaires d’hier, ou après vingt ou cinquante ans, peu importe, c’est comme le Seigneur voudra... L’essentiel était de répondre à la volonté de Dieu et non pas d’accomplir nos projets en fonction de nos calculs.

Et, de ce point de vue, pas de grande différence avec la future sainte Thérèse d’Avila, que son grand frère est allé chercher et a ramenée à la maison alors qu’elle en était partie en rêvant de mourir martyr. Ou encore avec certains djihadistes d’aujourd’hui ! Et même, pourquoi pas, avec le père Jacques Hamel… Qui sait s’il n’a pas rêvé un jour, lui aussi, d’offrir sa vie à Dieu comme il l’a fait. Son assassinat a probablement suscité plus d’échos et de rapprochements avec l’Église que tout le reste de sa vie... Bref, quoi qu’il en soit, telle était alors, je crois, l’optique ou la mystique qui animait notre fondateur et plus d’une « vocation » de cette époque.

Eh bien, à ce sujet, on ferait bien de lire le livre Pour un regard chrétien de l’islam de Robert Caspar, qui en fin d’ouvrage [1], signale la « nouvelle théologie des religions non chrétiennes, proposée en 1959 par le théologien allemand Karl Rahner. Au lieu de tout centrer sur notre propre façon de voir les choses, au lieu de ne voir les autres religions que par rapport à la révélation biblique, il faut procéder à un retournement presque copernicien. Non de choisir si c’est autour de Dieu ou de l’homme que tout doit tourner, mais de se demander si c’est la dimension verticale Dieu/homme qui compte d’abord, ou la dimension horizontale d’un « christianisme athée » (ou d’un christianisme sans le Christ). Finalement, est-ce à travers Jésus que nous rencontrons le prochain ou à travers le prochain que nous rencontrons Dieu ?

Dès l’apparition de l’homme sur terre, Dieu a communiqué avec lui. C’est du moins ce que dit l’Écriture. Pensez au Livre de la Genèse. Dieu a donc pu communiquer avec les fondateurs des religions non chrétiennes. Par la suite, l’inspiration a pu devenir révélation. Avec Abraham, puis les prophètes et le Christ, cette communication est devenue toujours plus directe. Est-elle aujourd’hui close ? Certains, comme l’islam, l’affirment, même si Dieu continue à parler au cœur de tous les hommes qui l’écoutent, jusqu’à surprendre les anciennes convictions de plus d’un.

La parabole du bon Samaritain [2] démontre d’ailleurs que la révélation de Dieu n’est pas indispensable. Celui-ci n’est pas venu en aide au malheureux tombé entre les mains des brigands parce qu’il voyait en lui le Christ, ni pour répondre à un devoir ou une exigence de sa religion - le prêtre et le lévite qui auraient dû savoir ont d’ailleurs, comme par hasard, changé de trottoir - mais tout simplement parce qu’il a été pris de compassion pour le pauvre et malheureux homme. Avec la leçon donnée par le Christ [3], ils sont d’abord là pour les hommes et non l’inverse. Ils sont là pour les hommes qui réfléchissent ! Quant à ceux qui ne réfléchissent pas, à ceux qui en sont incapables, à ceux dont les sentiments remplacent la raison, se feraient-ils refouler par Dieu à la porte de son paradis ? Personnellement je ne le pense pas puisque Dieu peut lire dans nos cœurs... Pire, ou mieux, j’ajouterais même à ces personnes, ou les en ferais suivre, les animaux qui sont capables de compassion, parce que ça existe aussi... Oui, pourquoi en rester à l’apocatastase qui promet le salut à toutes les créatures douées de raison ? Celles qui n’ont pas reçu le don de la raison n’y peuvent rien et ne sont donc responsables ni coupables d’aucun péché du moment qu’elle leur manquait. Alors, de quel droit leur refuser un bonheur éternel ? Et ce d’autant plus que les enfants que nous serons (re)devenus [4] se réjouiront alors de retrouver, au ciel, le chat ou le cheval qu’ici-bas ils aimaient tant !

Pour résumer le tout, je ne pense pas que Dieu juge les gens selon leur appartenance à une religion donnée, mais en fonction de leur ouverture, de la personne qu’ils sont et de ce qu’ils font. C’est justement pour cela qu’il s’est adressé, en la personne du Christ, au peuple juif qui se prenait pour un peuple exceptionnel. Rien ne l’empêchait de naître ailleurs. Il est venu leur dire : l’exception, ce n’est pas vous, c’est moi. Et cela vaut aussi pour les chrétiens. Donc, fini le complexe d’être le peuple élu, que ce soit pour les adeptes de l’Ancien ou du Nouveau Testament.

Tout cela, j’ai conscience, que je puis le dire et l’écrire aujourd’hui sans grand problème. Actuellement Gedanken sind zollfrei [5], mais cela n’a pas toujours été le cas. Je pense à ce sujet à Giordano Bruno. Il plaidait pour une religion d’amour sans exclusion d’aucun humain et se moquait de la sainte ignorance ou bêtise, des imbéciles diplômés, y compris dans l’Église. En 1592, il a été arrêté, torturé et brûlé vif en place de Rome. On est allé jusqu’à lui clouer la langue de peur que, même sur le bûcher, il puisse encore convertir des gens à ses idées !

Peut-être que vos réactions me feront comprendre que j’ai tort... et qu’un bûcher m’attend ?

[1] Robert CASPAR, Pour un regard chrétien de l’islam, Bayard, 2006, p. 195.

[2] Lc 10, 29-37.

[3] Ibid., v. 37.], nous devons en faire autant. Ce qui veut dire que, contrairement à ce que nous croyions ou répétions souvent, ce n’est pas la seule foi en Jésus qui fait accéder les hommes au salut, mais aussi, et fort heureusement, les bons sentiments.

Reste évidemment à être sage et à ne pas généraliser. Il ne faut pas déduire de ce qui précède que le Christ est inutile et qu’il n’est (ou n’était) donc pas nécessaire de s’engager comme missionnaire. Ce serait aussi stupide que de dire « hors de l’Église, pas de salut » quand on réduit le sens du mot Église. Comme nous l’apprend justement cette Église, nous avons à discerner le Christ dans le prochain. Avec pour conséquence - revers de la médaille ou inconvénient de la révélation - que si nous nous refusons d’intervenir pour aider le prochain, nous refusons d’aider le Christ ; alors qu’en cas d’ignorance, pour les gens qui sont hors de cette Église, on aide le Christ même quand on ne le sait pas.

Savoir ou ne pas savoir ? A voir certaines cérémonies chrétiennes et à les comparer à des démarches ou cérémonies païennes, il arrive qu’on ne puisse guère voir, extérieurement, de différences. Ce qui anime et habite les fidèles échappe au regard. L’observateur extérieur projette et interprète. Mais ce n’est pas nécessairement la différence des noms, des paroles et des rites utilisés qui change grand-chose. Les sentiments qui animent les fidèles peuvent être exactement les mêmes. Ce n’est pas parce qu’une nounou remplace une maman que cela change nécessairement grand chose pour son enfant.

Inversement, cela peut aussi faire penser que Dieu, qui voit la confiance de ses fidèles et celle des autres qui se trompent de nom, les accueillera en fonction de leur sincérité. Ce n’est pas parce que, à défaut de mieux, je me suis confessé à un âne, que Dieu ne me pardonnera pas mes péchés si je les regrette vraiment ! N’est-ce pas saint Ignace de Loyola qui, pendant la guerre, s’est confessé à son cheval ?

Cela ne veut évidemment pas dire que les dogmes et les sacrements ne servent à rien. Mais, comme le sabbat[[Mc 2, 27.

[4] Mt. 18, 3.

[5] Chacun est libre de penser comme il l’entend.

Publié le 1er février 2017 par Louis Kuntz