La Mission SMA en Côte d’Ivoire

Le 23 avril 2014, la Société des Missions Africaines a fêté à Abobo-Doumé, en Côte d’Ivoire, le bicentenaire de la naissance de son fondateur. Qui sont ces prêtres blancs qui ont tenu coûte que coûte à porter l’évangile et l’enseignement en Côte d’Ivoire, malgré les maladies qui les foudroyaient par dizaines ? Cent dix-neuf ans après, voici le témoignage de leurs successeurs.

L’histoire de la Société des Missions Africaines commence avec un jeune homme, Melchior de Marion Brésillac, né le 2 décembre 1813 dans le diocèse de Carcassonne et ordonné prêtre 25 ans plus tard. D’abord vicaire à la paroisse Saint Michel de sa ville natale, Castelnaudary, il décide de se consacrer totalement à la mission dans l’Institut des Missions Etrangères de Paris. Après une brève préparation, il est envoyé en Inde où il débarque en 1842.
Il se dévoue à faire connaître Jésus-Christ et à démarrer la formation du clergé autochtone pendant 13 ans. En mars 1855, il démissionne et va rencontrer le Pape à Rome, pour se consacrer « aux peuples les plus abandonnés de l’Afrique ». Il se propose pour le Dahomey, mais le Souverain Pontife et la Congrégation pour l’Évangélisation de Rome ne souhaitent pas qu’il s’y aventure seul. Ils lui recommandent d’y aller avec un groupe, une société de missionnaires. La Société des Missions Africaines voit ainsi officiellement le jour à Lyon, en France, le 8 décembre 1856. C’est la Sierra Leone qui l’accueille le 14 mai 1859.
Mgr De Brésillac, qui était accompagné de deux prêtres, trouve sur place deux autres qui les avaient devancés. Mais à Freetown, la capitale, sévissait une terrifiante épidémie de fièvre jaune. Quelques jours après son arrivée, il décrit la situation sur le terrain, à travers cette lettre qui avait tout l’air d’une prémonition : « Des six que nous étions il y a quelques jours, nous restons trois, accablés de douleurs, de fatigue, et moi-même je suis dévoré par la fièvre depuis deux jours. Si le Bon Dieu veut que la mission finisse en même temps qu’elle commence, que sa volonté soit faite ! ». Le 25 juin 1859, six semaines après son arrivée, il meurt, terrassé par la fièvre jaune.

La mission de la sma continue malgré la mort de son fondateur
Malgré la fièvre jaune qui faisait des ravages dans leurs rangs, les missionnaires sma n’ont pas voulu abandonner l’Afrique. Plus de 300 d’entre eux, âgés de moins de 30 ans, mourront de cette maladie, véritable ébola de l’époque, avant d’avoir passé deux ou trois années en Afrique. En 1861, trois ans après la Sierra Leone, c’est le Dahomey (l’actuel Bénin), le Nigeria, le Togo et le Ghana, qui les accueillent. En 1876, la présence de religieuses devint nécessaire pour l’éducation et l’évangélisation des femmes. La congrégation des sœurs Notre Dame des Apôtres voit ainsi le jour.
La Mission arrive en Côte d’Ivoire le 28 octobre 1895. Auparavant, le 11 janvier de cette année, le gouverneur de l’époque, M. Binger, protestant de confession, écrit une lettre à Rome, puis au Supérieur Général sma à Lyon, dans laquelle il lui fait part du besoin d’instruire les populations. L’administrateur colonial, qui disposait d’un budget alloué à l’éducation, se dit prêt à le mettre à la disposition des missionnaires sma, si ceux-ci acceptent de prendre en charge les écoles.

Les premiers missionnaires arrivés à Grand-Bassam, la première capitale du pays, étaient les Pères Alexandre Hammard et Emile Bonhomme. Bien après leur installation, le Père Hammard fit ce témoignage : « Excepté quelques Sénégalais et Gabonais, venus pour y exercer le commerce ou l’industrie, il n’y avait pas un seul chrétien noir à Grand-Bassam. La population blanche, fort peu nombreuse à cette époque, se croyait et se croit encore, malheureusement, absolument dispensée de toute pratique religieuse... ». De ce même récit l’on apprend que l’instituteur laïc venu de France pour prendre la direction de cette première école de Grand-Bassam a dû être rapatrié d’urgence, vu que la fièvre et l’anémie avaient « affecté ses facultés intellectuelles ».
Le 30 décembre 1895, c’est Memni (sous-préfecture d’Alépé), qui accueille les premiers prêtres, les Pères Emile Bonhomme et Pierre Méraud. Le père Bonhomme relate dans un document, l’accueil de la population : « Je suis arrivé le 30 décembre, avec un cortège composé de mon domestique, d’un esclave racheté peu de jours auparavant et de quelques porteurs chargés de mon petit bagage. Toute la population m’a accompagné à la case royale. Le vieux roi, assis sur un morceau de bois, m’a reçu, entouré de toute sa cour. Tu es, me dit-il, le premier Blanc qui ait pénétré dans mon royaume. Tu viens pour me faire du bien, j’en suis heureux, j’espère que tu nous porteras bonheur, à moi et à mes sujets. Choisis l’endroit le plus convenable pour élever ta case. Je t’en ferai cadeau. »
Mais, peu de temps après, la cohabitation entre ces Pères blancs et les autochtones Attié devient difficile. A la base de cette mésentente, le choc des cultures : certaines pratiques, notamment les sacrifices humains, sur lesquelles l’administration coloniale avait jusque-là fermé les yeux, sont en contradiction totale avec la foi prêchée par ces missionnaires blancs. En les dénonçant vivement, le Père Bonhomme et les missionnaires vont très vite s’attirer les foudres de leurs hôtes. Les autochtones Attié se braquent contre ces anticonformistes et les déclarent personas non gratas. Ils se méfient de leur enseignement et désertent leur école. Désappointé, le Père Bonhomme était à deux doigts de renoncer à la mission, son témoignage est sans équivoque : « La mission de Memni est en mauvaise voie. Je crois que nous serons obligés de l’abandonner. »

Le 23 janvier 1896, le Père Mathieu Ray, préfet apostolique de la Côte d’Ivoire, arrive à Bassam. La même année, Moosou reçoit à son tour la SMA avec le Père Julien Bailleuil qui fonde la paroisse Saint Antoine de Padoue de la localité. Après Mossou, ce fut le tour de Dabou d’accueillir la Bonne Nouvelle. Le Père Hammard crée la paroisse Immaculée Conception et des écoles professionnelles. Il parcourt les villages, recueille les enfants, rachète des esclaves, leur apprend le français. Les plus doués reçoivent une éducation plus poussée. Ils apprennent à lire, à écrire et à compter. Ce sont eux qui seront les futurs catéchistes, maîtres d’écoles et commis dans l’administration. Quant aux moins doués, ils sont orientés vers les ateliers d’apprentissage. La pénétration de l’évangile va se poursuivre avec l’ouverture des églises de Bonoua, d’Assinie, de Jacqueville. Trois ans après l’arrivée de la SMA en Côte d’Ivoire, le préfet apostolique Mathieu Ray déclare l’achèvement définitif de la fondation de la mission dans le pays avec les quatre stations que sont Bassam, Memni, Moossou et Dabou.

La fièvre jaune, ennemie jurée des prêtres blancs
Un an après avoir posé les piliers de l’Église catholique de Côte d’Ivoire, le premier préfet apostolique devait tirer sa révérence. En mai 1899, une redoutable épidémie de fièvre jaune éclate à Bassam et emporte Mathieu Ray et près de la moitié de la population blanche de la première capitale. En 1900, la capitale est transférée à Bingerville, site jugé moins hostile. Sept nouveaux missionnaires arrivent pour combler le vide créé par la disparition massive des religieux. Plus que jamais déterminés à poursuivre leur mission, les Pères décident, deux ans plus tard, de porter la parole de Dieu dans le pays profond.
Deux d’entre eux, les Pères Bedel et Fer, accompagnés d’un catéchiste, Louis Ouandété, se lancent sur les pistes du nord. En 21 jours, ils vont parcourir à pied 500 kilomètres. La longue pérégrination les fait passer par Dabou, Tiassalé, Toumodi, Bouaké, Katiola, Korhogo. Ils retourneront par Abengourou, en descendant la Comoé en pirogue. La fièvre jaune, l’implacable peste qui les attend toujours au tournant, ne leur laissera aucun répit. Bassam sera ravagé une deuxième fois par l’épouvantable épidémie qui va terrasser 17 missionnaires entre 1899 et 1903.

L’histoire de l’un d’eux, le Père Georges Meyer, du diocèse de Strasbourg, est pathétique. Dans le tout premier courrier envoyé à ses parents, ce jeune prêtre de 23 ans s’extasiait devant la beauté du pays où il venait d’être envoyé en mission. Mais cette lettre n’était pas encore arrivée à destination lorsque la maladie le faucha à Moossou.
« Moossou, le 30 octobre 1900.
Chers parents, étant enfin en place, je me dépêche de vous donner mon adresse afin que vous puissiez, s’il vous plaît, m’écrire. C’est pour cela que je vous prie de m’excuser de n’avoir pas plus de temps pour vous écrire plus longuement. Tout va bien, je me plais beaucoup. Dimanche 28 octobre, j’ai chanté la grand-messe dans notre chapelle provisoire. Le pays est merveilleux, seulement un peu chaud. Tous les deux jours, un bon bain dans l’étang à côté de notre construction. Ah ! Cela fait du bien ! Donc consolez-vous jusqu’à Noël et vous recevrez une longue lettre. Mes salutations à mes amis. Je vous aurais envoyé une carte postale, mais, il n’en existe pas encore ici. Je vous envoie ma bénédiction de prêtre... Votre Georges »

Cette lettre parviendra à sa famille après la nouvelle de son décès survenu le 26 décembre 1900.

Arrivée d’un pouvoir anticlérical en France et suppression des subventions allouées aux congrégations pour l’éducation
La maladie n’a pas été la seule épreuve à laquelle les Pères européens étaient confrontés. En 1904, l’arrivée au pouvoir en France d’un régime anticlérical a porté un sérieux coup aux congrégations enseignantes. L’article 1er de la loi du 7 juillet 1904 stipulait que « l’enseignement de tout ordre et de toute nature est interdit en France aux congrégations ». Privés de subventions, mais décidés à continuer leur mission, les Pères vont initier des activités génératrices de revenus. Une briqueterie et une plantation de cacao de 150 hectares seront créées. Les revenus de ces petites entreprises leur permettront de supporter les charges de l’éducation en Côte d’Ivoire.

Cent dix-neuf ans après les premiers missionnaires, ceux qui ont pris leur relève aujourd’hui témoignent
C’est en 1984, à Abobo-Doumé, dans la commune d’Attécoubé, au quartier Jérusalem, que la Société des Missions Africaines a érigé sa maison régionale. Celle-ci était préalablement installée à Dabou. Une bâtisse sobre, mais coquette, entourée de verdure. Le calme de la demeure fait plutôt penser à une maison de repos, voire de retraite. Les prêtres trouvés sur place ont tous la soixantaine révolue et totalisent entre 40 et 50 ans de présence en Côte d’Ivoire. Dans le jardin qui jouxte la chapelle est érigée une stèle en marbre gris sur laquelle sont inscrits les noms de 78 prêtres sma enterrés en Côte d’Ivoire. Celui qui ouvre cette liste non exhaustive, car les noms d’autres prêtres décédés après 1999 n’y figurent pas, est le père Matthieu Ray. Arrivé en Côte d’Ivoire le 23 janvier 1896, il fut le premier préfet apostolique du pays. En mai 1899, il faisait partie de la moitié de la population blanche de Bassam emportée par la fièvre jaune. Un important centre de rencontres spirituelles de la paroisse Saint Étienne de Koumassi lui est dédié. Chaque nom inscrit sur cette pierre a une histoire, que les pères Dario Dozio et Bernad Ramon expliquent au fur et à mesure que nous parcourons la longue liste.
Vers le bas, le regard des deux prêtres se fige sur un nom : celui du Père Pfister. Après plusieurs dizaines d’années passées en Côte d’Ivoire, notamment dans la région de Bondoukou, il rentre en France, vu son âge avancé. Mais le besoin de remplacer un prêtre qui partait en congé le fait revenir en 1992. Son neveu et son épouse, qui venaient de se marier, ont tenu à passer leur lune de miel dans ce pays dont leur oncle leur a tant vanté la beauté. Pendant qu’ils dégustaient un soir la cuisine ivoirienne dans un restaurant de Treichville, des bandits surgissent. Après leur avoir remis les clefs de son véhicule, le vieux prêtre voulait sortir de l’argent de sa poche, ce geste est mal compris par l’un des quidams qui, sans crier gare, l’abat d’une balle dans le dos. Un peu plus bas encore, se trouve le nom d’un autre prêtre, mort aussi tragiquement. Il s’agit du Père Adrien Jeanne, la cinquantaine, au moment où il a été retrouvé mort en 1993 dans sa chambre à Béoumi, totalement vidé de son sang.

Quel est le sens de la célébration du bicentenaire de la naissance du fondateur de la SMA ?
Pour les prêtres sma qui assurent aujourd’hui la relève de leurs illustres devanciers, c’est l’occasion de remercier Dieu pour l’œuvre qu’il a accomplie à travers eux. Pour le charisme qu’il a donné à cet homme, Melchior de Marion Brésillac, né il y a 200 ans et mort depuis le 25 juin 1859, et qui vit toujours à travers les prêtres sma à faire du bien. Un peu philosophe, le Père Dario puisera dans la tradition ivoirienne pour expliquer leur mission aujourd’hui : « être missionnaire aujourd’hui, c’est regarder dans le passé, comme le « sankofa » [1], cet oiseau mythique dans la coutume akan qui regarde le passé pour se projeter dans le futur. Nous aussi, avant de poursuivre la mission, nous devons jeter un regard sur ce qui a été fait, dresser un bilan pour voir ce qui a été une réussite, mais également ce qui n’a pas marché. Car, il y a eu certainement des faiblesses, des manquements. » A quand la fin de la mission sma en Côte d’Ivoire et Afrique ? « Tant qu’il y a l’Église de Jésus-Christ, il y aura la mission, elle va continuer, car l’Église est missionnaire de par sa nature », dira le Père Dario Dozio, le Supérieur Régional de la sma en Côte d’Ivoire.

[1] Le Sankofa est un oiseau de la mythologie akan qui vole vers l’avant, la tête tournée vers l’arrière, avec un œuf (symbole du futur) dans son bec. Le Sankofa nous enseigne que nous devons puiser dans nos racines pour mieux aller de l’avant.

[2] William Wade Harris Wury est né au Liberia en 1865, dans une famille animiste. Il fréquenta l’école de la mission méthodiste et fut baptisé dans cette confession. C’est lors de son incarcération en 1912 qu’il aurait été visité par l’archange Gabriel, qui lui avait recommandé d’évangéliser ses frères. Après sa libération, il s’expatria en Côte d’Ivoire. Il sera expulsé en 1915. Un de ses disciples, John Ahui, relança le mouvement en 1929 d’abord, puis en 1954.

[3] Ndlr : jeudi 13 mars 2014.

[4] Le premier mercredi après Pâques.

Publié le 31 mars 2015 par Charles d’Almeida