La plus grande fête liturgique de l’année ?

Si je vous demandais quelle est la plus grande fête liturgique de l’année vous me répondriez probablement que c’est la fête de Pâques ou la fête de Noël, peut-être aussi la fête de la Pentecôte mais certainement pas la fête de la Toussaint. D’ailleurs le lendemain de ces fêtes, le lundi de Pâques, le lendemain de Noël, la fête de saint Etienne et même le lundi de la Pentecôte sont ou étaient normalement toujours des jours fériés...

Et bien ce n’est pas l’opinion de tout le monde. Certains pensent, et avec quelques raisons à l’appui, que la plus grande fête de l’année religieuse, c’est le jour de la Toussaint. Que cette fête résume toutes les autres, qu’elle en est leur couronnement. D’ailleurs elle est normalement également suivie d’un jour férié, le 2 novembre qui est, de tradition, le jour des morts - et sans qu’on ait besoin de faire appel à Halloween pour cela !

Parmi les défenseurs de cette opinion, il y a Christian de Chergé, assassiné en 1996, le prieur de Tibhirine, dont le récent film « Des hommes et des dieux » raconte la tragique et merveilleuse odyssée. Pour lui, la fête de la Toussaint est la fête du succès de la Parole de Dieu qui veut le salut de tous les hommes. Et quand il dit « tous », c’est vraiment tous !

Pas seulement le salut des chrétiens qui ont été baptisés, mais aussi celui des juifs qui, les premiers, ont accueilli la Parole de Dieu, qui l’ont suivi au désert, puis pendant des centaines d’années au travers de mille et une difficultés... Disons que les juifs sont les enfants légitimes d’une première « alliance » (d’un premier mariage) de Dieu avec les hommes... Et dans ce cas, pourquoi ne pas leur ajouter aussi tous les croyants des autres religions, comme autant d’ « enfants illégitimes » (à notre point de vue), mais des enfants de Dieu quand même... Est-ce à nous, les hommes, de limiter l’amour ou les « fréquentations » de Dieu... de lui dire jusqu’où peut aller sa miséricorde... de lui prescrire qui a droit à son héritage divin ou pas... comme nous n’avons que trop tendance à le faire ?

Si on me dit, comme hier, « hors de l’Eglise point de salut », je veux bien le croire, mais à condition qu’on me dise alors ce qu’on entend par « Eglise » ! Si on compare l’Eglise avec la « république de Venise », comme l’a fait, un jour, saint Robert Bellarmin... si une interprétation exclusiviste compare l’Eglise avec un Etat qui lutte pour son pouvoir et sa souveraineté, alors non ! Je ne suis plus d’accord, ce n’est pas chrétien du tout. Cette façon intégriste de voir l’Eglise ne s’accorde pas du tout avec la conduite qui était, hier, celle du Christ - qui doit quand même être notre ultime référence...

Ce n’est pas pour rien qu’on a remplacé le mot Eglise - terme aujourd’hui souvent mal compris - par celui de « peuple de Dieu ». Pas un « nouveau peuple de Dieu », comme si on voulait en exclure l’ancien, le peuple d’Israël. Non, il n’y a qu’un seul Dieu, et qu’un seul peuple de Dieu. Et le Père des cieux « rêve » d’accueillir et de rassembler tous ses enfants chez lui, autour de sa table. Il a d’autres brebis [1] et ne veut en perdre aucune [2]. Alors peu importe comment notre esprit partisan les voit ou les classe.... si, à nos yeux, ces enfants sont légitimes ou pas. Pour Dieu qui aime, ce n’est pas un problème et ne doit donc pas, non plus, en être un pour nous. De toutes façons, quoi qu’il arrive, il y aura pour tous, en fin de course, des surprises. Pensez simplement à la parabole du pharisien et du publicain [3] qui a dû scandaliser plus d’un « bon » mais mal-pensant auditeur...

La première lecture du jour - un extrait du livre de l’Apocalypse - nous parle d’une « foule immense » que personne ne peut dénombrer. On trouve, parmi eux, des gens de partout, de toutes langues, tribus, peuples et nations - et, comme dit, rien n’empêche d’y ajouter : et de « toutes religions ». Simplement que tous portent le même vêtement blanc [4]. Et que cela est le signe distinctif qui montre qu’ils appartiennent tous à la même chorale. Les voix et les partitions sont différentes, et c’est normal puisque Dieu veut que celle-ci soit riche et belle, que tous chantent ensemble, d’un seul cœur, le seul Dieu qu’il est... Le problème, ce sont nos actuelles divisions, les rivalités qui nous font penser (chanter) de travers...

Certains me diront que s’il en est ainsi, c’est bien le signe que « toutes les religions se valent... » et qu’on devrait donc pouvoir en changer. On change bien de fournisseur ou de garagiste quand on n’en est pas satisfait... Et c’est vrai. Simplement qu’avant d’accuser les autres, de se prendre pour meilleurs qu’eux, de chercher des excuses pour aller ailleurs, il serait peut-être bon qu’un chacun commence par se demander comment lui, il lit et chante sa propre partition ! Ce n’est pas parce qu’on change de chorale qu’on chantera mieux dans une autre. Un mauvais catholique ne fera jamais un bon protestant ou un bon musulman...

Tout musulman est invité à prier Dieu plusieurs fois pas jour, alors qu’un « bon » chrétien, au cours de sa journée, peut ne pas penser, une seule fois, à Dieu ! Ou alors ce sera à la façon de ceux qui se plaignent que la cloche de l’angélus les réveille tous les matins et qu’elle les empêche, tous les soirs, de bien entendre les informations à la télé...

Vous me direz, évidemment, qu’il est trop facile de comparer de bons fidèles avec ceux qui ne le sont pas...

Mais, à propos, que pensez-vous des fidèles qui pratiquent une autre religion que la nôtre ? Est-ce que vous croyez qu’ils entendent autrement que nous, le message des Béatitudes qui vient de nous être lu ? Vous aurez, je pense, remarqué que, dans le texte, il n’est nulle part question de foi ou de religion chrétienne. Comme il n’en est pas question non plus, d’ailleurs, dans l’évangile du Jugement Dernier [5].

Aucune des Béatitudes ne dit : bienheureux les baptisés car ils entreront en paradis les doigts dans le nez ! Non, être chrétien est une chance, pas un passe-droit. Au Jour du Jugement, tout le monde sera logé à la même enseigne. Dieu, qui est juste, agira de la même façon, sans a priori, avec tous et un chacun. Simplement que celui qui aura reçu plus aura le privilège d’avoir à donner plus [6]...

Autrement dit, un chacun est invité à aimer son prochain et à vivre selon l’esprit des Béatitudes. Simplement que certains n’en voudront pas ! Ils diront, non pas « bienheureux les pauvres », mais bienheureux les riches, car le royaume de la terre est à eux ! - Heureux les durs, car ils ne se laisseront pas marcher sur les pieds. Heureux ceux qui rient, et non pas ceux qui pleurent, car ils n’auront pas besoin de la consolation que leur apportent les religions ! Et ainsi pour toutes les autres Béatitudes qui seront prises à contre-pied...

A quoi d’autres répondront : non, ce n’est pas là notre façon de voir et de faire... Ils diront, oui, « bienheureux les doux » (v.4), mais en ajoutant que ces « doux » ne sont pas à confondre avec des lavettes ou des doudous, car il faut aussi savoir se faire violence pour entrer dans le Royaume des cieux [7] ! Il y faut du courage et de la patience. Et ainsi pour les autres Béatitudes. Il ne suffit pas de les connaître, il faut encore bien les comprendre...

Et la fête de la Toussaint est là pour nous rappeler tout cela. Avec, y compris, le « jour des morts », le lendemain. Christian de Chergé, le prieur de Tibhirine (dont il a été question au début) a comparé ces deux inséparables fêtes, à la face visible de la Lune (c’est la Toussaint) et à sa face cachée (qui symbolise le jour des morts)... Or ces deux faces chantent ensemble la gloire de Dieu. La première nous illumine de la bonté que Dieu a manifestée à ses saints, la deuxième nous invite à l’espérance. Nous ignorons le sort de nos défunts et celui qui sera le nôtre demain. Mais cette face cachée nous invite à mettre toute notre confiance en l’amour de Dieu pour tous les hommes, ses enfants, de quelque religion qu’ils soient.

A nous de ne pas séparer ces deux réalités. Et de marcher, sans peur, dans la nuit, en sachant que le Seigneur vient à notre rencontre. Gardons nos lampes allumées [8]. Et que la confiance en Dieu brille en nos cœurs !

[1] Jn. 10, 6.

[2] Jn. 6, 39.

[3] Lc. 18, 9-14.

[4] Cf. Ap. 7, 9.

[5] Mt. 25, 31-46.

[6] Cf. Lc. 12, 47-48.

[7] Cf. Mt. 11, 12.

[8] Cf. Lc. 12, 35.

Publié le 3 février 2012 par Louis Kuntz