La psychanalyse : une méthode dangereuse ?

Sans doute la psychanalyse n’est-elle pas neutre et son efficacité ne relève pas de l’effet placebo [1].

L’œuvre du langage : qui parle à qui ?
La découverte freudienne se définit par cette pratique inouïe de la règle fondamentale : dire à un inconnu tout ce qui nous vient à l’esprit. Prendre la parole, oui, mais pas à la cantonade, l’adresser au contraire à quelqu’un supposé destinataire avisé de tout ce qui se formulera. Habituellement, quand quelque chose nous fait souffrir, nous nous adressons à celui qui sait traiter cette souffrance - chaman ou médecin de famille, ami ou curé, policier ou politicien etc. - et nous attendons sa réponse. Il nous dira pourquoi nous souffrons et, par conséquent, comment y remédier. L’expert sait comment faire. Dans certains cas, il n’y a pas d’expert. Qu’un sujet soit toxicomane ou anorexique, en échec scolaire ou socialement trop adapté, plongé dans un abîme de tristesse ou hyperactif, qu’il ait des phobies ou de l’asthme, le symptôme fait signe et seul le sujet en question, s’il a le loisir de parler et d’être entendu, pourra dire de quoi il fait signe. La rupture freudienne, c’est de ne pas se précipiter sur le symptôme au risque d’en provoquer un autre encore pire.

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Le sphinx de Gizeh
Photo Marc Heilig

A la suite de Freud, Lacan a mis du sien, tout au long de son enseignement, pour ne pas rejoindre le giron de la médecine, de la psychologie ou de l’éducatif. Il a pu dire au cours du Séminaire Encore : « L’analyse est venue nous annoncer qu’il y a du savoir qui ne se sait pas, un savoir qui se supporte du langage comme tel. Un rêve, ça n’introduit à aucune expérience insondable, à aucune mystique, ça se lit dans ce qui s’en dit. (…) N’est-ce pas, chez Freud, charité que d’avoir permis à la misère des êtres parlants de se dire qu’il y a – puisqu’il y a de l’inconscient – quelque chose qui transcende, qui transcende vraiment, et qui n’est rien d’autre que (…) le langage ? » Lacan invoque la charité, mais bien évidemment l’intervention analytique nécessite à chaque fois une présence qui ne s’acoquine nullement avec la compassion, ni ne se résume au sentiment humanitaire. C’est une présence qui ne recule pas devant l’énigme d’une parole ou d’un comportement.

L’analyste propose une ponctuation au ruban continu du langage. Il ne commente pas, n’offre pas de construction normée, ne pose pas de diagnostic. La ponctuation est la seule chose qu’il puisse ajouter à la parole du sujet ; cela peut être une virgule, un point d’exclamation, un grognement, la répétition d’un mot ou l’interruption de la séance. Dans la mesure où, pour chaque sujet, des paroles ont déjà été dites et ont pu faire office de sentences, dans la mesure où certains événements ont été inoubliables, chaque symptôme est une construction dans laquelle le sujet s’est impliqué.

Il s’agira de trouver le moyen pour que ce sujet-là utilise ses propres ressources et invente une solution flexible qui engendre moins de souffrance. Les différents types de malaises se nourrissent de l’illusion que, si les conditions extérieures étaient différentes, l’insatisfaction n’existerait plus. Constitutive du rapport aux autres et au monde, celle-ci passe nécessairement par les voies du langage. Cette contingence-là est pour chacun un traumatisme. La langue n’est jamais harmonieuse. Cette dysharmonie ne peut pas être réparée, guérie. La langue fait de l’être qui la parle un handicapé, un malade, et tout ce qu’il est possible de faire avec, c’est une œuvre.

La part du diable…
Une méthode dangereuse, c’est ainsi qu’a été présentée la psychanalyse dans l’actualité du débat surprenant et inquiétant qui s’est déchaîné dans les média à propos de l’autisme et de son « bon » traitement. « Les autistes sont des sujets à prendre au sérieux. Ceux qui écrivent s’expriment pour faire savoir qu’ils sont des êtres intelligents qui demandent à être traités avec plus de considération et appellent au respect de leurs inventions élaborées pour contenir l’angoisse. (…) Choisir de les écouter expose à se confronter à des opinions dérangeantes. » Le rejet même auquel la psychanalyse est régulièrement confrontée n’est pas sans lien avec ce que Freud et Lacan ont dévoilé au monde, la pulsion de mort qui habite chacun.

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Le labyrinthe de la cathédrale de Chartres

En 1929, dans Malaise dans la civilisation, Freud pose la grande question : que pouvons-nous attendre de l’humanité aujourd’hui ? Et il tente de faire la part entre le possible qui triomphe de l’impuissance névrotique et l’impossible qui triomphe de l’illusion. Ne nions pas la vérité : « L’homme n’est point cet être débonnaire, au cœur assoiffé d’amour, dont on dit qu’il ne fait que se défendre quand on l’attaque, mais un être, au contraire, qui doit porter au compte de ses données instinctives une bonne somme d’agressivité. Pour lui, par conséquence, le prochain n’est pas seulement un auxiliaire et un objet sexuel possible, mais aussi un objet de tentation. L’homme est, en effet, tenté de satisfaire son besoin d’agressivité aux dépens de son prochain, d’exploiter son travail sans dédommagement, de s’approprier ses biens, de l’humilier, de lui infliger des souffrances, de le martyriser et de le tuer. » Horreur des invasions et des guerres ! s’écrie Freud. « Il est toujours possible d’unir les uns aux autres par les liens de l’amour une plus grande masse d’hommes, à la seule condition qu’il en reste d’autres en dehors d’elle pour recevoir les coups. »

Lacan, il y a quarante ans, a fait part de la face sombre de l’avenir : « Le terme frère est sur tous les murs, liberté, égalité, fraternité. Mais je vous le demande, au point de culture où nous en sommes, de qui sommes-nous frères ? (…) Puisqu’il faut bien tout de même ne pas vous peindre uniquement l’avenir en rose, sachez que ce qui monte, qu’on n’a pas encore vu jusqu’à ses dernières conséquences, et qui, lui, s’enracine dans le corps, dans la fraternité du corps, c’est le racisme. Vous n’avez pas fini d’en entendre parler. » L’actualité invite le psychanalyste à ne pas reculer devant son acte.

… et le désir de l’analyste
« Une méthode dangereuse », c’est ce que bougonne ma famille quand elle devine trop de bruit derrière la porte de mon bureau. C’est, entre autres, l’histoire d’un petit garçon que l’école envoie se calmer ailleurs. Cela fait plus d’un an qu’il arrive régulièrement, le plus souvent à reculons, presque toujours en hurlant. Il pince sa mère, détruit le contenu de son sac, se roule par terre, se bouche les oreilles quand elle essaie de raconter l’enfer quotidien, les conseils pédagogiques de toute la famille, les bilans médicaux et les propositions de traitement homéopathique…

Depuis peu et très timidement, il joue avec des figurines en plastique, ébauche des scénettes et marmonne des commentaires, pour l’instant incompréhensibles alors que je tends si bien l’oreille. Pour la mère, les progrès sont « immenses » et elle regrette que l’école ne les reconnaisse pas ! C’est ce qu’elle dit en souriant, l’ambiance est harmonieuse et l’enfant semble heureux. Je n’ai rien anticipé, il a saisi un dauphin à l’aileron bien aiguisé et visé adroitement ce qui dépasse, au milieu de mon visage. En plein dans le mille ! Après l’instant de surprise, je réalise que je saigne du nez et que plus personne ne bouge. « On dirait que je suis vivante ! », c’est ce qui m’est venu.

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Illustration d’une grammaire syriaque

C’est une interprétation. Une interprétation est une bouteille à la mer. Quand on confie une bouteille à la mer contre vents et marées, c’est qu’on croit sans optimisme, mais sans désespoir, qu’elle échouera sur une plage et que le message sera encore assez lisible pour que quelqu’un puisse en prendre connaissance. « Je suis vivante » et ce petit garçon n’est, du coup, peut-être plus ce « petit charognard », surnom étrange dont j’ai entendu son père l’affubler. J’ai vérifié, pour moi, dans le dictionnaire les sens du mot charognard ; cela désigne un animal se nourrissant des cadavres en décomposition et c’est aussi un terme d’injure qui désigne l’exploiteur impitoyable des malheurs des autres.

Je sais que j’attendrai le temps nécessaire pour que cet enfant découvre lui-même que je suis vivante et que, de fait, il ne fait pas mon malheur, ni ne se délecte de ma chair morte.

[1] Le titre de cet article fait référence au film de David Cronenberg, A Dangerous Method, qui relate la première expérience par Jung de l’application du traitement psycho-analytique de Freud, avant même de l’avoir rencontré et sur la seule lecture de L’interprétation des rêves.

Publié le 5 septembre 2012 par Clémence Livet