La Sainte Croix des Vosges

La Sainte Croix des Vosges, ou Croix Monastique de Lorraine, est un ensemble de cinq abbayes qui forment une croix dont le centre est Moyenmoutier : Senones à l’est, Étival à l’ouest, Bonmoutier/St-Sauveur au nord et St-Dié au sud.

Les fondateurs

Ces abbayes sont toutes fondées en une trentaine d’années dans la deuxième moitié du VIIe siècle [1]. Le gouvernement des rois d’Austrasie repose alors sur le ban, une entité à la fois territoriale, administrative et religieuse que dirige un grand aristocrate ou l’évêque du lieu. A cette époque, temporel et spirituel sont intimement liés. Et la légende vient encore brouiller quelque peu l’histoire.

Qui sont les fondateurs de ces abbayes ? Parlons d’abord de Bodon, qui est issu d’une puissante famille de leudes austrasiens. Il quitte le monde pour devenir moine, mais sa conduite vertueuse le fera choisir comme évêque de Toul. Il a cherché à former un vaste ban à Étival, qui devait s’étendre entre piémont et montagne, mais cette entreprise fut contrecarrée par Gondelbert. Ce moine légendaire de la règle de saint Colomban aurait fondé le ban de La Grande Fosse, où se trouve l’abbaye de Senones, pour s’opposer à Bodon. De même, le moine irlandais Déodat aurait formé le ban du Val-de-Galilée autour du monastère des Jointures de St-Dié. Ces bans dissidents finissent par obtenir l’assentiment du roi d’Austrasie Childéric II et se voient attribuer terres et rentes.

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St Hydulphe exorcise un possédé. Stalles de l’église de Moyenmoutier
Photo Marc Heilig

Hydulphe, enfin, est un chorévêque [2] de Trêves qui, désireux de vivre en solitaire, choisit la région de Moyenmoutier pour y fonder un monastère vers 671. A la mort de Déodat, en 679, Hydulphe prit la direction du monastère des Jointures, laissant son abbaye aux soins de son disciple Leutbade, pour y revenir en 704, lorsque celui-ci mourut. Plusieurs personnages tournent autour d’Hydulphe, comme Spin, un moine thaumaturge, et surtout son propre frère Ehrard, évêque de Ratisbonne. Ce dernier vint le visiter dans les Vosges et l’on dit que tous deux baptisèrent Odile, la fille du duc d’Alsace Étichon.

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St Hydulphe et st Ehrard baptisent ste Odile. Stalles de l’église de Moyenmoutier.
Photo Marc Heilig

Nous avons ainsi un pied dans le mythe : si Bodon et Hydulphe appartiennent bien à l’histoire, Gondelbert et Déodat sont nés de la dévotion populaire. L’hagiographie de ces personnages, qui sont tous saints et dûment fêtés par le calendrier chrétien, est émaillée de hauts faits et de miracles. Elle recouvre pourtant la réalité du temps : les débuts du christianisme dans la région, la création d’abbayes, mais aussi l’attrait que suscite le riche pays vosgien. Ces saints fondateurs adoptent tout naturellement la règle de saint Colomban car ce moine irlandais est alors fort influent ; celle de saint Benoît viendra en tempérer la rigueur. De plus, la vie monastique n’est pas entièrement coupée de la vie profane : certes les moines ont à cœur d’évangéliser les habitants mais les abbayes n’en deviennent pas moins les centres de la vie économique.

Il reste peu de chose de ces premiers monastères. Tous ont subi les épreuves politiques et religieuses des siècles. On suppose qu’ils comprenaient plusieurs églises et des bâtiments dissociés où vivaient et travaillaient les moines.

[1] Bien que les archives de l’abbaye de Senones lui donnent la primauté et affirment qu’elle aurait été fondée vers 640, l’ordre des fondations varie selon les différentes communautés. Sans doute faut-il relever les dates. Bonmoutier et St-Sauveur se trouvent aujourd’hui dans le département de Meurthe-et-Moselle, Etival, Senones, St-Dié et Moyenmoutier dans celui des Vosges.

[2] Alors que l’évêque réside dans la cité épiscopale, le chorévêque le représente dans les régions rurales de l’évêché. Cette fonction connut son plus grand essor à la fin de VIIe s. mais disparut en Occident au cours du IXe.

[3] Bodon avait eu une vie laïque avant d’entrer en religion.

[4] Bonmoutier resta toujours propriété des évêques de Toul, et cela bien que l’empereur Charles le Gros, à la fin du IXe s., ait donné Étival et Bonmoutier à son épouse Richarde pour compléter le patrimoine de son abbaye d’Andlau. Plus tard, lorsque l’abbesse d’Andlau perdit ces droits, Bonmoutier revint à l’évêque.

[5] Bonmoutier disparut au siècle suivant mais il semble que les deux abbayes aient coexisté un certain temps.

[6] L’abbaye de Haute-Seille est aujourd’hui sur la commune de Cirey-sur-Vezouze, non loin de St-Sauveur.

[7] Le clocher est une adjonction du tournant du XXe.

[8] L’ordre des chanoines réguliers de Prémontré fut fondé par Norbert de Xanten au début du XIIe s. Il suivait la règle de saint Augustin.

[9] Déodat, ou Dieudonné, ou Dié.

[10] En 860, le roi de Lotharingie Lothaire II répudia son épouse Theutberge, dont il n’avait pas d’enfant. Il prétexta qu’elle entretenait une relation incestueuse avec son frère. En réalité, le roi souhaitait épouser sa concubine Walrade. Il fit annuler son mariage par des évêques peu scrupuleux, mais l’archevêque de Reims Hincmar s’y opposa et, soutenu par les deux oncles du roi, Louis le Germanique et Charles le Chauve, porta l’affaire devant le pape Nicolas Ie. Celui-ci interdit l’annulation du mariage, bien que Lothaire eût tenté de le fléchir. Adrien II, successeur de Nicolas, refusa lui aussi et excommunia Walrade en 866. Lothaire fut alors contraint de reprendre Theutberge. Il fit toutefois une nouvelle démarche auprès d’Adrien II, qu’il rencontra à l’abbaye du Mont Cassin, mais il mourut du paludisme à Plaisance en 869.

[11] La tour nord a été détruite en 1944. Ces deux tours ont été construites dans une seconde phase mais appartiennent sans doute déjà au projet de Pierson.

[12] Son oncle et prédécesseur, Dom Belhomme, l’avait pourtant reconstruite 60 ans plus tôt.

Publié le 7 avril 2014 par Marc Heilig