La sensibilité écocitoyenne de Brésillac

Au cours de ses 12 années en Inde, Brésillac a connu l’impérialisme français à Pondichéry et l’impérialisme britannique à Coimbatore. Témoin historique de l’exploitation systématique mise en place par la Grande-Bretagne, Brésillac apporte un éclairage digne de foi. Il vivra en direct la déforestation et la désindustrialisation, un mal pour l’Inde et un bien pour la Grande-Bretagne.

La déforestation.

Le 15 mai 1847, il se trouve dans l’immense forêt « précieuse » du Kérala. « A Palghat, nous avons quitté la grand-route, pour nous rendre à travers le bois et les clairières qu’on a défrichées et transformées en champs cultivables, jusqu’à Covilpaleam, village qui, de même que ceux qui l’environnent, doit son existence à ces défrichements. » La forêt fait place à la terre cultivable, ce qui n’a rien de répréhensible en soi… Brésillac nous sort de l’illusion : « en apparence, l’administration a un vernis de douceur, de justice, de philanthropie ». En fait, la déforestation ouvre la voie à de nouvelles impositions. « On a eu recours aux impositions écrasantes, aux taxes et aux monopoles. Comment porter les gens peu à peu à la culture de la terre, si les impositions n’étaient pas hors de toute proportion ? » Brésillac dénonce « l’administration tyrannique des Européens ». Il déplore « le peu de prudence » d’un gouvernement qui « favorise lui-même la dévastation de précieuses forêts ». Quand il dénonce la déforestation, il fait le procès d’« une philanthropie égoïste » qui ne se soucie pas de l’avenir du peuple.

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Échafaudage de teck d’un château d’eau en Inde.
Photo Marcel Schneider

« On a mal au cœur. » Il est en empathie avec la population locale pour laquelle il prend fait et cause. Il mesure la portée écologique de « la disette du bois de construction ». « On ravage aujourd’hui les forêts pour s’empresser d’en employer tout le bois utile à la confection de navires » qu’on lancera sur la métropole, chargés de coton, de riz, d’huile de sésame et de coco… Ces matières premières manqueront bientôt aux indigènes, qui mourront de faim après avoir été dépouillés. Brésillac pointe les méfaits d’un colonialisme ravageur. Il sent bien que cette approche mercantile hypothèque l’avenir du pays. « Triste et malheureux sort d’un pays que l’étranger possède, qu’il gouverne, ou plutôt qu’il exploite sans précautions (…) sans tenir compte des intérêts futurs des habitants indigènes qu’il méprise. » Il se place carrément du côté des petits, des exploités, des méprisés.

La chasse au bois de teck a pris des proportions alarmantes. « On n’en voit presque plus dans les forêts de la plaine, si ce n’est quelques plants rabougris, parsemés ça et là, sans que l’on prenne nul souci de les faire se reproduire. » La replantation n’est pas à l’ordre du jour. Son amour pour la nature a fait de Brésillac un parfait connaisseur en botanique. Il nous décrit le teck comme « l’une des perfections de la nature végétale » : sa teneur en silice lui vaut d’être résistant aux vers de bateaux, la présence d’une substance huileuse de résister aux intempéries et aux moussons. Ses avantages détrônent le chêne comme roi de la forêt mais provoquent la convoitise et l’acharnement d’une exploitation mercantile.

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Le réseau ferroviaire à Kolkatta.
Photo Marcel Schneider

Quand Brésillac accuse « les derniers occupants de l’Inde du crime de spoliation et de lèse-majesté », son jugement n’a rien d’excessif. Le teck sera la colonne vertébrale de l’impérialisme de la Grande-Bretagne et contribuera à en bâtir la suprématie : pour organiser le drainage des richesses vers la métropole, on s’appuie sur la construction de navires et du chemin de fer. Brésillac a dû être témoin du ravage des forêts de tecks au Kérala puisque son pro-vicariat empiétait sur cette région [1]. La mise en place du réseau ferroviaire devient primordiale pour acheminer les richesses vers les ports d’embarcation autour des chantiers navals. Les lignes se devaient de rejoindre Calcutta, Bombay et Madras : celle de Calcutta fut ouverte en 1854, celle de Madras en 1856. Un mile (1609 m) de voie ferrée utilisait entre 1760 et 2000 traverses ; un arbre en donne en moyenne 3 à 5. Dans les années 1850, on coupait annuellement à Madras 35 000 arbres destinées à cet usage.

La désindustrialisation.

L’industrie disparaît quand la main d’œuvre se tourne vers l’agriculture. C’est ce qui est arrivé à la classe des « scheders ». En 1850, ces ouvriers du textile, poussés par la famine, se dispersent sous d’autres cieux. Cette évolution est devenue irréversible. Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Au milieu du XIXe s., environ 55% de la population dépendait de l’agriculture ; elle passe à 68% en 1901 et à 72% en 1931. L’Inde représentait 25% de la production industrielle mondiale en 1750 ; elle tombe à 2% vers 1900 [2].

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Le pesée du coton dans le Deccan.
Photo Marcel Schneider

Brésillac communie à leur misère. « Ne pourrions-nous pas retarder leur perte et diminuer leur malheur ? C’est bien difficile ; cependant, voici un moyen qui me paraîtrait réalisable (…) Ce serait d’acheter soi-même une grande quantité de coton, le faire filer par les chrétiens manquant de travail, le faire tisser par les « scheders », dans les moments où ils sont sans ouvrage, et puis vendre les toiles au cours. Dans l’état actuel du commerce, on n’y perdrait pas, pourvu qu’on fût sûr de trouver la vente de ces toiles. » Il est convaincu que les débouchés existent. Pour organiser cette vente, « j’aurais eu besoin d’un commerçant qui s’engageât à prendre mes toiles au cours et au prix moyen. M. Poulin de Pondichéry ne serait pas éloigné de me rendre ce service ; seulement il voudrait que, de mon côté, je m’engageasse à lui fournir une quantité fixe de toiles dans l’année. » Brésillac hésite. Comment garantir la livraison d’une certaine quantité ? « Il faudrait pour cela que les manufactures d’Angleterre s’arrêtassent. » Cet engagement lui crée un problème de conscience : « pour que cette bonne œuvre fût faite par nous, il faudrait encore qu’elle apparût évidemment une œuvre de charité, et pas une entreprise commerciale. » Il recule car il ne veut pas passer pour un commerçant.

La population indienne ne pouvait plus émarger sur le marché mondial parce que l’Angleterre avait étranglé l’économie locale. Brésillac avait compris la stratégie. « La véritable cause de ce malheur est la concurrence des toiles faites en Europe. Les commerçants achètent du coton en masse, le portent en Angleterre, confectionnent là des toiles beaucoup plus belles que celles de nos pauvres Indiens, les rapportent et peuvent les donner à un prix relativement moindre, ou au moins pas plus élevé, que ces pauvres gens. Le malheur est irréparable, car les Européens n’abandonneront pas ce commerce, au moins tant que les mers seront libres. »

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Le tissage au centre des lépreux de Mère Teresa à Titagarth.
Photo Marcel Schneider

La désindustrialisation a plongé la population dans la misère et le désespoir. « Ils mourront tous de faim, avant que l’idée leur vienne de changer leur méthode, de perfectionner leur ouvrage et les moyens de production. » L’impérialisme britannique faisait payer à l’Inde le privilège d’être opprimée et exploitée [3]. Brésillac dira que « les Anglais ont des qualités remarquables et une extrême habileté pour subjuguer les peuples étrangers ». Le regard critique qu’il porte sur le drame des tisserands de Karamathampatty est une véritable page d’histoire : il a vécu avec eux l’étranglement d’une économie qui leur procurait le pain quotidien. Par ce drame, il est devenu le défenseur d’une cause perdue dans un combat inégal.

Ses années à Coimbatore (1846-55) lui ont permis de percer le drame écologique et humain qui se jouait sous ses yeux. Il prônait une « autre civilisation », une alternative où le souci principal était de faire grandir « la lumière de la science à côté du flambeau de la foi ». Il voulait faire cohabiter en l’homme le « feu divin de science et de vertu, de lumière et d’amour ».

[1] L’histoire nous rapporte que de 1750 à 1850, la compagnie britannique des Indes orientales a fait couper au Kérala plus de 100 000 tecks en sol de première catégorie, et 161 400 tecks en sol de deuxième catégorie. Tous ces arbres étaient dirigés sur le chantier naval de Bombay. Durant ces 100 années, 274 navires ont été construits, avec un record de 40 vaisseaux entre 1841 et 1850. De 1840 à 1848, l’exportation du bois de teck de l’Inde sur la métropole passe de 4 952 tonnes à 18 000.

[2] Vers 1730, la part du textile indien représentait environ 38% du commerce de l’Afrique de l’Ouest. Elle tombe à 22% vers 1780 pour finir à 2% dans les années 1840. Quand l’Angleterre commerçait avec l’Europe du Sud, les calicots indiens avaient le vent en poupe. La part indienne représentait 20% vers 1720 ; elle chute à 6% vers 1780, à 4% dans les années 1840.

[3] Le pillage organisé et systématique de la richesse indienne a aussi heurté des Anglais. Charles Forbes, devenu député après 22 ans en Inde à la direction de la East India Company, avait alerté la Chambres des Communes du « pillage de la population indienne, jour après jour, année après année, dans une proportion dépassant tout entendement ».

Publié le 8 octobre 2014 par Marcel Schneider