La situation des chrétiens d’Irak

Pour clore ce dossier, voici le témoignage poignant du Père dominicain Anis M. Hanna, qui est originaire d’Irak.

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Une église en Irak
Photo cat.ch

Depuis 2003, et de nos jours encore, les chrétiens d’Irak souffrent énormément parce qu’ils sont persécutés par beaucoup de mouvements islamiques. La disparition du régime de Sadam Hussein, en effet, a fait naître et croître des mouvements fanatiques issus d’un islam très dur. Ainsi, nous avons perdu plusieurs prêtres et diacres ainsi que de nombreux fidèles, sans compter les biens matériels de l’Église, comme archevêchés, évêchés, églises, monastères, couvents. Même la faculté de théologie de Bagdad et le grand séminaire n’ont pas été épargnés. C’est une grande perte pour le christianisme irakien. On n’a jamais connu pareille situation au cours de l’histoire de notre pays.

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L’église St-Joseph d’Erbil au Kurdistan (Irak)
Photo wikimedia

Les chrétiens d’Irak ont perdu toute confiance en ceux qui gouvernent leur pays. Au lieu de défendre cette minorité chrétienne autochtone, les dirigeants ont ajouté à ses malheurs en approuvant une constitution discriminatoire. La loi irakienne ne défend pas les minorités non-musulmanes. Les chrétiens, comme les yézidis, les juifs, les mandéens, sont marginalisés, occultés et condamnés à partir. Ils ont compris que ni la loi ni la constitution, ni aucune autre législation irakienne, ne les défendent. De plus, la violence et les persécutions les condamnent à disparaître.

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Attentat contre l’église N.-D. du Perpétuel Secours à Bagdad
Photo cat.ch

Cette oppression se poursuit car, en été 2014, l’État islamique a ravagé les derniers bastions du christianisme en Irak : ces terroristes ont alors envahi Mossoul et la plaine environnante qu’on appelle la plaine de Ninive. Daech a imposé aux chrétiens de Mossoul un décret qui met les chrétiens (nazoréens [1]) sous la coupe du calife musulman. Cette monstruosité leur propose trois choix : devenir musulman, accepter le statut d’esclave ou abandonner tous leurs biens et partir. Une déclaration de mort pour les chrétiens irakiens !

Ceux-ci ont choisi de partir pour garder l’essentiel : leur vie, leur foi et leur dignité. Ils ont abandonné tout ce qu’ils avaient pour se sauver de l’anéantissement par Daech, bien qu’il y ait eu pourtant de nombreuses victimes. C’est aussi le sort des chrétiens de la plaine de Ninive, où une vingtaine de villes et de villages ont été dévastés par Daech. Les chrétiens ont tout laissé devant la terreur et la violence.

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Réfugiés chrétiens d’Irak
Photo A. Hanna

Mes parents, la famille de mon frère et moi, nous avons tous abandonné nos maisons, nos biens et notre ville de Qaracoche dans la matinée du 6 août 2014. Nous nous sommes dirigés, comme les autres chrétiens, vers Erbil, la capitale de la région autonome du Kurdistan. Environ 100 000 personnes ont fait de même. Cette population chrétienne a tant souffert ! Elle n’a trouvé ni accueil, ni logement, ni aide. Dès le premier jour de sa déportation, elle a été ravagée de désespoir !

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Réfugiés chrétiens d’Irak
Photo A. Hanna

La plupart ont souhaité émigrer hors d’Irak pour mettre fin aux souffrances subies depuis tant d’années dans leur pays, où ils n’ont jamais pu connaître une vie stable, pacifique et prospère. Même du temps de Saddam, beaucoup de chrétiens ont péri durant la guerre avec l’Iran. Le seul espoir qui nous restait, c’était de partir loin de cette terre désormais maudite parce qu’elle est envahie par des islamistes fanatiques sans aucun respect pour la vie humaine. Partir pour pouvoir vivre dans la paix, tout simplement. Mais les gouvernements occidentaux, à l’exception de la France, n’ont pas ouvert leurs frontières.

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Réfugiés chrétiens d’Irak
Photo A. Hanna

Depuis le mois d’août 2014, beaucoup d’événements se sont passés. La France a accueilli à peu près 3 000 personnes. Près de 27 000 sont parties en Jordanie pour ensuite émigrer en Australie ou au Canada. Environ 3 à 4 000 se sont déplacées au Liban pour chercher une possibilité d’émigrer vers un pays occidental.

Beaucoup de chrétiens irakiens se sont réfugiés en Turquie, mais les bureaux des Nations Unies ne les ont pas bien reçus ; aussi, déçus du traitement qui leur était fait, sont-ils retournés au Kurdistan. Ceux qui s’y sont stationnés, entre 40 et 60 000 personnes, ont reçu le soutien des ONG, de quelques associations et fondations caritatives comme l’AED et Caritas, la Fondation St-Irénée de Lyon, SOS chrétiens d’Orient... On leur a construit un hôpital, 3 écoles, des logements préfabriqués ; on leur a distribué des vêtements, du matériel nécessaire pour la maison etc. Plusieurs hommes politiques étrangers sont venus manifester leur solidarité avec ces chrétiens réfugiés.

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Réfugiés chrétiens d’Irak
Photo A. Hanna

Il faut souligner que le gouvernement irakien n’a prêté aucune attention à cette minorité en détresse. Aucun homme politique n’est venu les rencontrer ! Cette attitude n’a surpris personne puisque les chrétiens d’Irak ont été marginalisés, ignorés et complètement écartés de la société. Il faut aussi reconnaître que les dirigeants des églises irakiennes, mis à part quelques uns, n’ont pas su écouter cette population éprouvée comme ils l’auraient dû. Beaucoup d’évêques qui se sont pris pour les porte-paroles de ces chrétiens déportés ne les ont même pas visités dans leurs camps de réfugiés ! Et ceux qui interdisaient l’émigration de ces chrétiens n’ont jamais goûté à leur souffrance !

Car l’église irakienne officielle n’a pas encouragé l’émigration des chrétiens irakiens. La raison en est simple : il ne faudrait pas que le Moyen Orient se vide de ses chrétiens. Ce principe est certainement beau et honorable, mais doit-il être maintenu en période de persécution ? Et à quel prix ? On comprend dès lors pourquoi s’est creusé un gouffre si profond entre ces chrétiens et leurs représentants ecclésiastiques.

Quel espoir reste-t-il à cette minorité chrétienne d’Irak ? Rien d’autre que les lueurs d’une vie décente et digne ailleurs. Quelques quinzaines ont déjà été engloutis pour cela dans les eaux de la mer Égée en octobre et novembre 2015 ! L’épreuve est grande et lourde, les souffrances sont interminables, mais l’espoir vit en parallèle avec la foi inébranlable de ces chrétiens qui ont tout quitté pour ne pas la perdre.

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Le sort des chrétiens d’Orient tient à coeur aux chrétiens d’Europe
Affiche d’une conférence à Trévoux

[1] Nazôréen est une désignation attestée à partir de la seconde moitié du Ier s. dans des écrits du Nouveau Testament et des textes des Pères de l’Église ; elle recouvre une réalité complexe. Les nazôréens suivent les croyances et les préceptes du judaïsme tout en reconnaissant le Messie en Jésus de Nazareth. On retrouve chez eux les grands thèmes du christianisme : incarnation rédemptrice, naissance virginale, messianisme, mort sacrificielle, résurrection. Il existe d’autre part en Irak d’autres formes du christianisme.
Les mandéens se désignent aussi sous le nom de nazôréens. Ils pourraient être issus de la communauté qui s’est formée autour de Jean le Baptiste, qu’ils reconnaissent comme le seul prophète.
Localisé au Kurdistan et dans le Caucase, le yézidisme est l’une des plus vieilles religions monothéistes, une survivance de l’ancienne religion mède dans laquelle Dieu était tout-puissant et avait pour serviteur la divinité solaire Mithra. (NdR)

Publié le 27 janvier 2016 par Anis M. Hanna