La « vita consecrata »

Serait-elle arrivée à un carrefour ? Est-ce ici que les routes se séparent [1] ?

Elle a commencé le premier dimanche de l’Avent, cette année « consacrée » à la « vita consecrata » et la « région [2] apostolique » de l’Est a fait une session sur ce thème. Le bulletin diocésain de Strasbourg en a fait un compte-rendu qui m’a interpellé. On a dit que François a libéré la parole au Synode. Je suis donc un post-synodal, en quelque sorte !

Je commencerai par citer le Père Jean-Marc Thevenet, Père abbé de l’Abbaye Notre-Dame d’Acey, qui en fut l’animateur et qui dit : « Le moine n’est donc rien de moins, mais aussi rien de plus, que tout baptisé. La place prééminente reconnue au sacrement du baptême nous situe aujourd’hui en communion plutôt que séparés [3]. » Donc, ni moine ni laïc, mais tous les deux des fils et filles du Père. C’est là que se situe notre « profil » de base : aller aux essentiels de l’évangile et les porter à la périphérie. C’est là que le Pape veut mener son Église.

Dans le temps de jadis, et pendant des siècles, on faisait une distinction subtile entre ce qui était « commandé » dans les évangiles (le devoir) et ce qui relevait des « conseils évangéliques » théoriquement « réservés » à ceux qui s’engageaient à vie dans la vie dite « consacrée ». Et du coup, et par le fait même, on a créé des catégories plus ou moins élitistes où il y avait d’un côté un laïc, simple baptisé soumis au décalogue, et de l’autre, et à niveau supérieur, un religieux beaucoup plus raffiné et appelé à vie bien plus radicale. Mais pas nécessairement plus ascétique si l’on regarde de près les sacrifices d’une vie de couple et de parents géniteurs et éducateurs.

Or il se trouve qu’avec le temps et depuis la pensée théologique issue du Concile, on a changé et on est passé à une approche beaucoup plus authentique de l’Écriture, et surtout des évangiles. Car l’élan de base de l’appel chrétien, c’est la suivance – ce n’est plus « tu feras » mais « suis-moi » – et cet appel concerne tout le monde, non pas une élite de vie chrétienne plus affinée. Car le laïc, comme le religieux, doit prendre la croix et suivre le maître selon les « conseils » des Béatitudes [4] – bienheureux les pauvres etc. - ou selon les assertions du chapitre 25 de Mathieu [5] – j’étais nu et tu m’as vêtu etc. Cette « radicalité », comme on dit maintenant, interpelle tout baptisé, marié ou moine, qui doit devenir lumière du monde [6].

Si on regarde la réalité de la vie d’une personne mariée au quotidien, c’est sans cesse qu’elle est appelé à des concessions, non par obéissance mais au nom d’un savoir-être et savoir-vivre issu de l’engagement du « oui » sacramentel. Sans cesse, dans leurs relations conjugales, ces personnes sont appelées à des moments de chasteté par respect de l’autre, fatigué ou indisposé, ou à des moments de sérénité par respect de l’opinion du partenaire. Les moments de sublimation restent présents et obligeants. En plus, ces attitudes ou comportements sont issus d’un sacrement, et non pas seulement d’un engagement, fût-il solennel. Le mariage contient ainsi réellement la promesse et les vœux du religieux, mais autrement. La vie maritale et familiale, même recomposée, est alors un « lieu » de vie communautaire parce qu’elle est par « nature » plus ouverte et plus accueillante, bien qu’exposée elle aussi à un repli clanique.

On en revient alors non à la « consécration religieuse » mais, comme l’a signalé le Père abbé, à la vraie et profonde consécration baptismale, par l’eau et l’onction du Saint Chrême qui fait de chacun un « Christ ». Ce qui fut une idée chère à la prédication de Paul. Ce n’est ni le prêtre, ni le religieux qui est un « alter Christus », mais tout baptisé parce que fils ou fille de Dieu avant toute spécialisation. Alors se pose la question de vivre sa consécration baptismale en fidélité avec l’appel évangélique, tout en lui donnant un visage plus adapté au monde moderne. Je pense que ceci est une des idées de base de François le Pape ; c’est ce retour à l’évangile qui, je dirais, « hante » l’esprit pastoral de François. Car il nous invite sans cesse à vivre plus authentiquement, et peut-être même plus radicalement dans une joie réelle, notre vie de baptisé dans son altérité et le respect des différences.

Se pose donc tout un ensemble de questions sur l’être, le faire, le dire de la « vita consecrata ». J’ai découvert deux pistes issues de cette rencontre : le témoignage d’une espérance prophétique et l’attrait qu’exerce sur les gens qui sont pris dans le tourbillon des « cyber activités » de la société moderne pour ce monde de méditation et de silence calme et feutré. Cela qui suppose beaucoup de choses à découvrir et à mettre en pratique par la « vita consecrata ». Ce n’est plus une affaire de qualité ou de quantité, ni de degré ou de « règle », mais de fidélité à la Parole et à l’exemple du maître de Nazareth, sans aucun travestissement. « C’est aujourd’hui que je veux demeurer chez toi [7] », nous dit-il comme à Zachée.

A chacun de grimper dans l’arbre à sa disposition pour rencontrer vraiment le maître qui passe et qui interpelle.

[1] En allemand : hier zweigen sich die Wege ab.

[2] Aïe aïe aïe !… Encore la région ! Oui, mais celle-ci est « apostolique » !

[3] Cité par le Bulletin diocésain de Strasbourg de décembre 2014.

[4] Mt. 5, 1-14.

[5] Mt. 25, 35 sq.

[6] Mt. 5. 14.

[7] Lc. 19, 5.

Publié le 6 mai 2015 par Jean-Pierre Frey