Le départ de notre doyen, Aloyse Rauner

Célébration recueillie et priante ce 2 mai 2012 à la chapelle des Missions Africaines de Saint-Pierre pour un fraternel au-revoir au doyen de notre District sma (94 ans !). Une assemblée très diversifiée, à l’image de ses différentes affectations, s’était retrouvée : des confrères sma de nos communautés, plusieurs anciens élèves de Haguenau, un bon nombre de ses anciens paroissiens de Saint-Pierre, des religieuses de Saint-Jean de Bassel, l’ancien vicaire épiscopal Sifferlen représentant le diocèse de Strasbourg, et bien d’autres encore. Le Père Nestor, Supérieur du District, présida l’Eucharistie et Jean-Pierre Frey, son ancien élève assura l’homélie que nous sommes heureux de vous proposer ci-dessous.

Je me prosterne devant la dépouille du Père Aloyse Rauner, de Hatten, et je m’incline devant celui qui fut mon Maître, mon Père et mon grand-frère. Je conviens qu’il faille être discret et non pas étaler les anecdotes de sa vie face à un cercueil qui a rassemblé famille, amis, frères et sœurs. C’est dans le silence de Dieu qu’a retenti le cri de Jésus : Père entre tes mains je remets mon esprit… Ainsi, Aloyse a remis entre les mains du Père sa vie, son labeur, ses fidélités et ses faiblesses, il y a quelques jours.

De santé trop fragile pour aller en Afrique, il a servi la SMA à sa façon, comme un vrai missionnaire, sans restriction, dans les postes qu’il a tenus. A Haguenau, entre autres, comme directeur spirituel, comme professeur de chant et de ce que l’on appelait à l’époque les sciences naturelles : j’ai admiré les dessins des différentes parties du corps humain qu’il faisait en plusieurs couleurs au tableau noir et dont l’exécution éphémère lui prenait des heures… C’était avant la modernisation des manuels scolaires illustrés et coloriés.

On peut dire qu’il fut un homme de l’ombre mais aux puissantes interférences positives dans la communauté par son rayonnement interne et sa présence amicale. Elle savait être discrète, mais aussi intempestive parfois. Sans défauts ? Bien sûr que non ! Avec une réelle fragilité ? Oui, elle pouvait glisser vers une certaine amertume énervée et crispée, que sa bonté naturelle et son esprit surnaturel dissipaient vite et transformaient en plages de paix et de sérénité.

Nos chemins se sont séparés peu à peu. J’ai passé quelques années au Zinswald avec lui et j’ai perdu le contact par la suite. Je sais qu’il fut un curé dévoué et zélé à Saint-Pierre. Il fut aussi, après un long et fructueux séjour passé à Lyon au 150 Cours Gambetta, animateur spirituel au Grand Séminaire, à l’époque où celui-ci fut transvasé ici-même, à Saint-Pierre…
En tant qu’homme et prêtre, je crois qu’il eut à cœur de construire au quotidien son être spirituel, en conformité avec la présence du Maître et à l’éclairage de sa Parole. Ceci constitue une aventure qui demande beaucoup de renoncement de soi, un effort sans répit et dont on vient difficilement à bout. Dieu seul est juge car l’homme a du mal à voir lucidement le progrès qu’il fait. Mais j’ose dire qu’Aloyse fut à sa manière un homme ouvert et un prêtre spirituel.

Dans l’évangile Matthieu nous a dit : J’avais soif et tu m’as vu et tu m’as donné à boire… j’avais faim et j’étais nu et tu m’as vu… C’est cela qui est important : le regard sur l’autre. Car avant de donner, il faut entendre l’appel et reconnaître celui qui nous appelle. C’est en délicatesse qu’il faut vivre avec l’autre. Il me semble que cette attitude était l’un des traits saillants de la spiritualité d’Aloyse – le regard sur l’autre.
Le chapitre 25 de Matthieu est par excellence l’évangile de la mission. Elle n’est centrée ni sur un pays ni sur une situation, mais sur l’homme, mon voisin et mon prochain, que je dois reconnaître comme mon frère en détresse qui m’appelle. Aujourd’hui, selon une idée étriquée de la sécurité, on reconduit à la frontière par dizaines de charters !
On dit qu’on ne peut rien faire – on doit subir. Peut-être, ne peut-on pas aider, mais on peut au moins compatir et chercher une autre solution. Matthieu lance un appel au partage, à l’ouverture et à la créativité.
Selon l’évangile, Il n’y a pas d’autre mission que celle-là : aller vers l’autre en détresse. Du temps de Jésus, cet autre s’appelait « lépreux »… Et aujourd’hui ? Cette mission est première et dernière, parce qu’elle est de tous les temps, toujours à adapter et toujours à renouveler par le même Esprit. Elle est donc l’unique mission, celle de Jésus, Christ et Sauveur. Je crois qu’Aloyse avait compris cela depuis le début de sa vie sacerdotale, et même bien avant. En tout cas, il a constamment cheminé dans ce sens, le vrai sens missionnaire.

Car, finalement, c’est dans notre attention au pauvre reconnu et dans le verre d’eau librement donné et partagé que se trouve notre identité chrétienne, évangélique et missionnaire. Et nulle part ailleurs…

Publié le 25 septembre 2012 par Jean-Pierre Frey