Le diacre Aloyse Brunner, le frère d’Antoine, nous a quitté à 80 ans

Suivant l’exemple de son grand frère Antoine sma (1935-2006), Aloyse Brunner a rejoint le Collège Saint Arbogast de Haguenau pour une partie de ses études. Il n’oubliera pas cette expérience et restera toujours très attaché aux Missions Africaines. Pendant de longues années, il animera avec enthousiasme la kermesse du Zinswald par ses chants et ses bons mots. Il vivra sa vocation missionnaire comme diacre permanent. Le mercredi 15 mars, dans une église de Guntzviller trop petite pour la circonstance, la messe d’adieu rassembla un nombre impressionnant de prêtres, de diacres venus des quatre coins du diocèse et de fidèles motivés. Son ami Jean-Paul Berlocher, ancien cheminot comme lui, assura le mot d’entrée et l’homélie, dans un style fleuri qui lui est propre ; le Père Albert Kouamé sma, curé modérateur, présida la célébration.

Diacre et employé au chemin de fer
Employé au Chemin de fer durant sa vie professionnelle, Aloyse n’a jamais consenti à rester dans les rails d’une vie sagement programmée, égrainée sans relief entre le journal du matin et les charentaises de la fin de journée. Ordonné diacre en 1993, il n’a jamais cessé d’être lui-même et ne s’est pas composé un personnage de circonstance, avec un air coincé et des badges identificateurs, comme d’aucuns qui pensent que l’habit fait le moine et que le fait de siffler fait pleurer la Sainte Vierge, selon une vieille superstition culpabilisante que colportaient nos aïeux.

Tel qu’en lui-même, à la scène comme à la ville, il promenait sa bonne humeur et sa truculence franchouillarde partout où ses pas le conduisaient. Toujours la banane, il ne resserrait pas les lèvres à la manière d’un sphincter de bas étage, comme s’il était prêt à pondre un œuf quand il parlait du bon Dieu, qu’il célébrait un baptême, un mariage ou présidait une prière communautaire.

Même si la vie lui a aussi réservé quelques croche-pieds, même si des obstacles se sont parfois dressés sur son chemin, même si des crève-cœurs ont tenté de saper son optimisme naturel, Aloyse restera à jamais le témoignage vivant d’un croyant joyeux, exubérant, signe d’un Dieu qui exulte au bonheur de ses enfants, sans leur mettre des serre-joints aux zygomatiques. Au prix de quelques sorties de route – mais ne vaut-il pas mieux être imparfait dans l’action que parfait dans l’inaction ? – il a incarné obstinément la foi simple et sans mièvrerie, active et agissante, celle qui ne fait pas baisser les yeux comme si Dieu dormait sous les semelles de ses disciples, celle qui ne cantonne pas la sainte Trinité dans le credo squelettique de ces théologiens un peu rancis qui débattent en grand sérieux à l’ombre d’une couronne d’épines.

En un temps où l’Église est tentée par le repli identitaire et manie davantage l’herbicide que la vitamine, où elle a peur des courants d’air novateurs et rechigne à aller au large, le parcours d’Aloyse a quelque chose de libérateur et d’oxygéné. Celui qui ose faire du saut à l’élastique, même sans élastique, n’est-ce pas lui qui a confiance en la puissance de l’Esprit, bien plus que celui qui marine dans la saumure pour se préserver des éclaboussures du monde grâce à quelques bondieuseries de prisunic ?

Même si aujourd’hui nos cœurs sont en berne et nos paupières humides, la mémoire de celui qui manquera désormais à notre paysage aura vite fait de combler l’espace laissé provisoirement vacant et le sourire contagieux d’Aloyse n’est pas prêt de s’éteindre.

A Marthe, sa compagne des bons et des mauvais jours, qui a partagé 55 années de fidélité avec lui, à Freddy, Vincent, Matthieu, Myriam, ses enfants, et à leurs conjoints, à Maryline, Jérémy, Lysiane, Valentin, Pénélope, Timo et Ezékiel, ses petits-enfants, à son frère Eugène, à toute la famille et à ses nombreux amis, la communauté rassemblée pour la prière exprime aujourd’hui sa solidarité dans la peine, en même temps qu’elle partage avec eux leur espérance et leur confiance en un avenir de l’homme, au-delà de ce que nos yeux de chair ne peuvent percevoir.

En ces jours où la nature commence à se parer des couleurs du printemps, les premiers signes d’éveil nous parlent déjà d’une Pâque prochaine, porteuse de nouvelles promesses d’éclosion. Aloyse a devancé l’appel à la Résurrection, comme pour nous inviter à lui emboîter le pas quand arrivera notre tour d’accoster sur l’autre rive de l’existence.

Homélie
Deux noms apparaissent dans les lectures choisies pour le jour où Aloyse prend congé des siens, tout en leur faisant un coucou d’outre-tombe : le prophète Ezéchiel et l’évangéliste Matthieu [1]. Le premier est un petit-fils du patriarche de la tribu Brunner, dont le prénom signifie : Que le Seigneur le fortifie ! Rien d’étonnant, quand on sait que ce prêtre antique, improvisé prophète au VIe siècle, exilé à Babylone avec son peuple, a passé sa vie à regonfler l’espérance chancelante de ses compatriotes, déracinés de leur terre, et du coup sérieusement ébranlés dans leurs convictions religieuses. Des pierres du désert, Dieu avait fait surgir des fils à Abraham, comme des ossements desséchés ; il avait fait renaître un peuple qui avait enterré son avenir dans l’amertume et le désespoir.

Le prêtre et prophète Ezéchiel raconte une étonnante vision d’ossements qui reprennent vie, avec la certitude qu’il s’agissait là d’une image du peuple d’Israël, malmené par l’histoire, qui le privait de sa terre, de son identité et de sa liberté religieuse. Avec la force de l’Esprit, le leader des troupes exilées va renverser la vapeur et réinjecter de l’espoir dans le désert de la démission et du découragement. Des personnes à genoux, voire à plat ventre, laminées par les coups bas de l’existence, Aloyse a contribué à en relever plus d’une paire, en soufflant sur la braise pour ranimer une flamme chancelante plutôt qu’en touillant dans la cendre comme on écrase un mégot en bout de course !

Plongé dans le chaudron de l’humanité, il vivait dans sa propre chair les difficultés et les obstacles de l’existence, pour rejoindre les blessés de la vie sans qu’il soit nécessaire d’appliquer les recettes des donneurs de leçons qui moralisaient dans les tribunes sans bouger la moindre phalange de leurs doigts manucurés.

Matthieu, le 2e personnage biblique, qui a donné son nom à un fils d’Aloyse, est un apôtre de Jésus, ancien douanier converti d’après la tradition, auteur du 1er évangile et dont le nom signifie Don de Dieu.

Quant à la vision du Jugement Dernier que propose cet évangéliste, elle correspond à la conception qu’Aloyse se faisait de l’humanité et de la priorité qu’il accordait à l’acte sur la parole. Ses engagements personnels, associatifs, humanitaires, religieux, aussi multiples que variés, dont il est difficile de dresser un catalogue exhaustif, se passent de tout commentaire ! Fanfare, foot, radio, club de l’amitié, don du sang, chorale, théâtre, fondations à gogos et animations infatigables, en particulier auprès de la Société des Missions Africaines du Zinswald qu’il a mise en relief pendant plus d’une génération de kermesses, Aloyse se glissait aussi dans la peau de Saint Nicolas, du Père Noël et de bien d’autres personnages auxquels il savait donner un profil original et toujours bienveillant.

Il avait compris que dans la balance des mérites pris en compte à l’entrée du paradis, la charité pesait plus lourd que quelques signatures jaunies dans un registre de catholicité. Aujourd’hui, c’est sûr, il s’entend dire comme tous ceux qui ont écouté les élans de leur cœur plutôt que les élucubrations mystico-gélatineuses des raisonneurs de tout poil : « Viens, serviteur bon et fidèle, entre dans la joie de ton maître ! » Et son pote Étienne, diacre comme lui, qui l’a précédé dans l’éternité, est certainement en train de dérouler le tapis rouge pour accueillir son vieux complice au son des trompettes angéliques…

Jean-Paul BERLOCHER est curé de Buhl-Lorraine et ancien responsable de « Radio Jéricho »

[1] Ezéchiel 37, 1-14 ; Mt 25, 31-46.

Publié le 22 juin 2017 par Jean-Paul Berlocher