Le junior face aux seniors

La présentation de Jésus au Temple. Voir pour comprendre ou comprendre pour voir [1] ?

C’est 40 jours après la naissance… Les parents juifs vont à Jérusalem pour présenter et redonner en quelque sorte l’enfant que Dieu leur a donné. C’est une coutume très archaïque qui remonte aux débuts de l’humanité, lorsqu’il fallait redonner le premier-né mâle, en l’offrant comme un mouton à la divinité qui était censée avoir fait le don de la vie à cet enfant et qui le réclamait en bonne équité religieuse.
Israël a vite abandonné cette coutume horrible et barbare après le « non-sacrifice » d’Isaac, le fils promis d’Abraham, où Dieu lui-même a retenu le bras de son père. Sa descendance a compris que ce geste-là ne plaisait pas à leur Dieu et ils l’ont transformé en un rite cultuel de présentation de l’enfant à Dieu dans son sanctuaire.

Restait le sens profond à donner à ce geste qui consistait à « racheter » le petit à travers l’offrande de deux tourterelles. Car ce que Dieu donne, il ne le reprend pas. Mais pour Marie et Joseph le rite est plus qu’une banale gestuelle du genre : je te donne deux tourterelles et tu me donnes mon enfant. C’est que cet enfant n’est pas un banal membre de la descendance des fils d’Abraham, il est Fils du Très Haut [2]. Mais en dehors de Joseph et de Marie, qui le sait ?
En effet, ici encore, comme à Noël dans la grotte, comme avec la venue des mages et par le songe de l’ange à Joseph, il faut faire une lecture transversale qui éclaire le texte à partir de l’histoire passée du peuple d’Israël et celle du le monde présent ou à venir. C’est pour cela qu’il faut découvrir dans cet enfant sa véritable identité, son vrai visage de Fils de Dieu, en attendant le baptême par Jean le Baptiste où le ciel va vraiment s’ouvrir et la voix du Père retentir pour la première fois dans la nouvelle alliance en déclarant ce Jésus de Nazareth comme « Mon Fils ».

C’est une étrange histoire qui s’est échafaudée autour de ce gamin dès le début. Un ange en effet se présente à une jeune femme ou fille fiancée, et lui dit qu’elle sera mère, mais par l’Esprit Saint. Sa réponse est simple et remplie d’une profonde foi : si Dieu le veut, je le veux. Le même ange apparaît à Joseph, le fiancé en désarroi, pour lui dire de prendre sa fiancée bien qu’elle soit enceinte car l’œuvre qui est en elle est de Dieu. Joseph fait la même réponse que sa fiancée : si Dieu le veut, je le veux. Il prend sa Marie comme épouse sans la « connaître [3] » ! Et voilà que le même ange – et qui voulez-vous que ce soit d’autre ! Il est de service – oui, le même ange va semer une étoile dans le ciel de l’Orient qui appelle ces spécialistes que sont le mages à la suivre jusqu’à Bethléem, en passant par Jérusalem la fourbe.
On appelle cela « une manifestation » qui nous révèle ou met à jour ce qui est caché. Ce gamin est donc le Fils du Très Haut. Cela change tout, naturellement. Et cela ne relève plus du travail d’un chroniqueur ou d’un astrologue, mais de la foi en Dieu et en sa Parole. Comme disait Jean l’Évangéliste : la Parole (le Verbe) de Dieu s’est faite chair et il a dressé sa tente (tel un SDF ou un bédouin de passage) parmi nous, comme l’un de nous.

Dans le cheminement de cette histoire dont l’entière responsabilité revient à Dieu, la présentation du 40e jour après la naissance au Temple de Jérusalem ne constitue qu’une étape parmi bien d’autres au cours de la longue histoire entre Dieu et les hommes. Et voici comment, ce jour-là, il y a avait dans le Temple un vieux prophète contemplatif qui a médité pendant toute sa vie l’histoire de la manifestation de Dieu à son peuple, avec toutes les promesses faites et non réalisées. Et voilà que Dieu dit au vieillard : c’est lui, ce gamin, qui est mon envoyé ! Oui, c’est lui la lumière qui va être manifestée aux peuples et aux nations sans distinction. Le vieux prophète fait le même acte de foi en la Parole que Marie, Joseph et tous les autres, et cela continue ainsi, encore aujourd’hui, sous d’autres formes naturellement, à travers l’histoire des hommes.
Mais les « Syméon » se font de plus en plus rares aujourd’hui, par manque de contemplation sans doute. Le dernier, pour le moment, s’appelle « François » ; il est pape et croit en la lumière de l’évangile, et même en sa joie. Car c’est toujours la même lumière qui rayonne à travers nos vies, avec nos us et nos coutumes d’aujourd’hui, là même où le Verbe se fait chair afin qu’il soit « vu et reconnu » pour qui a des yeux pour voir. Ainsi, il y a eu les bergers à la Nativité, qui ont « vu » ; il y eut l’Épiphanie, avec les mages qui ont aussi « vu » l’étoile et qui sont venus et leurs chameaux, leurs couronnes et leurs fèves royales.
Et s’il y a des lampions qui ornent nos églises le jour de la Présentation, c’est que ceci est déjà une vieille coutume. Tout comme il y a les cendres du Mercredi de l’entrée en Carême et l’œuf de Pâques, le vieux symbole de cette vie qui sort de l’obscurité du ventre maternel ou de l’œuf, tout comme Jésus le Christ sortira du tombeau scellé.

Quand je vous disais que le Verbe s’est fait chair et qu’il a dressé sa tente parmi nous, dans nos us et coutumes profondes, je ne vous ai pas « bluffés ». Seulement, une tente c’est mobile. Il faut sans cesse être prêt à partir et à suivre le Messie dans son itinérance – enfant ou adulte. Même si cela ne semble pas bien se terminer pour lui, avec la croix du vendredi, il y aura toujours au bout un œuf de Pâques qui éclate pour que le Christ-Lumière surgisse de la mort et du tombeau.
Ceci est encore une autre lumière et pourtant c’est toujours la même, celle du Christ en homme exalté [4] sur la croix et transfiguré au matin de Pâques. Il restera le Christ, Lumière des nations, même si elles sont en rébellion et sèment la mort. Car il y aura, toujours et encore, un printemps de Prague ou de Tunis, de Pâques ou d’ailleurs, lorsque la lumière triomphera des ténèbres.

[1] Mc 4, 23.

[2] Comme l’ange l’a dit à Marie. Cf Mt 1 ,32.

[3] Dans la Bible, « connaître » c’est faire l’acte conjugal.

[4] Selon Is. 52, 13, Jean 12, 32et les Actes 2, 53 et 5, 31.

Publié le 16 avril 2014 par Jean-Pierre Frey