Le Musée Vodou du Château d’Eau

A Strasbourg, le Musée Vodou a ouvert ses portes le 28 novembre 2013 [1], installé dans un château d’eau destiné à alimenter les locomotives à vapeur. Dans ce bâtiment insolite, le public pourra découvrir des objets liés aux cultes des divinités dites « Vodou » d’Afrique de l’ouest ainsi que des objets utilisés dans des pratiques religieuses, le culte des ancêtres, la médecine traditionnelle, la divination, la sorcellerie et nombre de cérémonies liées aux grandes étapes de la vie comme la naissance, le baptême, le mariage, l’initiation ou la mort.

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Danse vodou au Bénin.
Photo Gaétan Noussouglo www.togocultures.com

Le Musée Vodou est une initiative privée. Elle revient à la générosité de Marie-Luce et Marc Arbogast qui souhaitent ainsi faire découvrir par le biais d’une collection exceptionnelle des cultures africaines mal connues. Il s’agit du premier musée consacré au Vodou africain au monde.

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Marc Arbogast.
Photo David Arnold

Qu’appelle-t-on vodou ?
Le terme de « vodou [2] » désigne une religion traditionnelle qui est apparue en Afrique de l’ouest probablement dans la deuxième moitié du 18ième siècle dans la forme que connaissons aujourd’hui, au moment de l’apogée du royaume du Dahomey. Celui-ci conçut alors une synthèse des pratiques religieuses de la région qu’il imposa aux populations soumises. L’étymologie du terme [3] signifie le monde invisible. Pour expliquer cette dimension cachée, les prêtres ont recours à l’image du sang : on ne le voit pas et pourtant la vie serait impossible sans lui. Par glissement métonymique, le terme vodou en est venu à désigner les divinités qui habitent ce monde invisible, et par extension tout ce qui est insaisissable. Cette religion qui fonctionne donc comme un culte des vodous s’est ensuite diffusé dans le monde avec la traite négrière.
En Afrique, ce sont principalement les peuples Ewé du Togo et Fon du Bénin qui pratiquent cette religion. Les Yoroubas du Nigéria pratiquent le culte des orishas, très proche du vodou. Le vodou a ensuite connu une grande diffusion en Amérique du Nord et du Sud et dans les îles Caraïbes. S’il a quasiment disparu des Etats-Unis, sauf en Louisiane, le vodou reste très vivant en Amérique Latine, surtout au Brésil où il connait une véritable renaissance depuis une vingtaine d’années.
Plus qu’une religion, le vodou est un art de vivre, une façon de se montrer sensible aux forces dans lesquelles nous vivons, dans le respect des ancêtres et de tous ceux qui ont vécu avant nous. Cette manière de voir est aussi une esthétique, un regard sur le monde et une forme de poésie.

Origine de la collection
Un inventaire a été réalisé sous la direction scientifique de spécialistes des sociétés côtières du golfe de Guinée. A cette occasion, environ 1000 objets ont été répertoriés, numérotés et documentés. L’inventaire permet d’accéder à de nombreuses et précieuses informations sur les objets [4].

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Bernard Müller et Nanette Jacomijn Snoep durant l’inventaire de la collection.
Photo David Arnold

Fait assez rare pour mériter d’être mentionné, il a été réalisé en collaboration avec des spécialistes locaux : chercheurs, mais aussi adeptes, prêtres et devins béninois et togolais. Il est important de souligner que la plupart de ces objets quittent les autels qui leur sont consacrés et se retrouvent ainsi sur le marché car les gens s’en débarrassent eux-mêmes pour diverses raisons comme, par exemple, lors de la mort de leur propriétaire. L’objet n’étant plus honoré, il perd progressivement sa force ; celle-ci est pourtant toujours susceptible d’être réactivée. Si aucun descendant n’est considéré apte à reprendre l’héritage, les objets sont alors définitivement désacralisés et peuvent être vendus. Il n’est donc pas du tout facile de voler ces objets car les gens croient – quelle que soit leur confession et à des degrés divers - dans les forces qui les habitent. En outre, dans un quartier ou un village, il est extrêmement difficile, voire impossible, de passer inaperçu. Une partie des informations contenues dans cet inventaire sont restituées dans un catalogue [5] et intégrées aux présentations multimedia du futur musée.

Les ex-votos vodous
Les adeptes du vodou se servent de divers objets utilisés dans différentes pratiques rituelles et on se concentrera ici sur ceux que les Fons du Bénin appellent « bo » (« maléfice ») et que les Ewés du Togo appellent plutôt « dzoca » (« fétiche ») pour désigner cette famille d’objets personnels, réalisés pour apaiser une souffrance. En effet, l’une des qualités de la collection Arbogast est qu’elle est composée en majorité d’objets personnels, confectionnés dans des buts bien précis, qui touchent tous à la protection et/ou à la résolution de malheurs et d’infortunes diverses.

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Objet-médicament (Togo) : fiole de pharmacien contenant des herbes pour soigner un patient.
Photo Gérard Bonnet

Ce type d’objets ne sert pas directement au culte des divinités vodous mais il en contient le principe actif, au sens où l’on associe un vodou à l’objet, de la même manière que l’on dédie une prière à un saint. On ne les trouve donc pas sur les autels des temples, mais plutôt chez les gens ou en « pension » chez un charlatan [6] ; ce dernier en prendra soin de manière convenable, en réalisant les libations requises. Si ces objets savaient parler, c’est-à-dire si l’on en retrouvait les commanditaires, ils évoqueraient les aléas d’une vie sociale mouvementée, entre espoirs fous et désillusions tragiques, dont la somme dresserait la chronique d’une époque complexe.

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Fétiche vodou. Crâne clouté.
Photo Gérard Bonnet

Ainsi, à la manière d’un ex-voto [7] envisagé comme une offrande faite à un dieu en demande d’une grâce ou en remerciement d’une grâce obtenue, les bo ou dzoca tentent d’invoquer les forces divines, de leur demander leur aide ou de les remercier de leur intervention. Chargé d’une mission, dont la teneur en parole est tenue par des ficelles, des pieux ou des cadenas, chargé d’espoir, repu de matières sacrificielles, l’objet s’élabore dans un étonnant dialogue entre les hommes et les dieux, permettant aux uns d’agir sur les autres, liant fatalement leurs destins.

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Fétiche vodou. Barque.
Photo Gérard Bonnet

Collectés dans la deuxième moitié du siècle dernier, ces objets sont en réalité très difficiles à dater car leur fabrication répond à un double principe d’accumulation et de recyclage. Un objet collecté récemment peut donc contenir une « souche » qui, elle, remonte à plusieurs générations. Pour autant, le vodou n’appartient pas au passé. Les objets auxquels il donne naissance sont hétéroclites, parfaitement à l’image des histoires de vie des gens qui les ont fabriqués : les personnes évoluent aujourd’hui dans des espaces sociaux de plus en plus changeants, dans des univers culturels de plus en plus cosmopolites où se côtoient plusieurs langues, religions et mondes sociaux.
Il apparaît ainsi que le vodou s’est modifié avec les hommes au point d’assimiler des pratiques chrétiennes, juives, musulmanes ou même hindouistes ! Alors qu’il s’agissait d’abord de pratiques rurales préoccupées par les aléas de la nature, le vodou a su intégrer les préoccupations modernes des populations urbaines d’aujourd’hui. Ainsi, par exemple, dans une société de plus en plus concurrentielle, le culte des ancêtres réputés en milieu rural tend à être occulté par des pratiques magiques dont l’objectif est de s’allier le sort afin de mettre de son côté toutes les chances de réussite. On parlera alors davantage de « sorcellerie », bien que ce terme doive être utilisé avec précaution.

[1] Voir ci-dessous Informations pratiques.

[2] Parfois écrit « vaudou » en Haïti, « voodoo » en Amérique du Nord ou encore « vodoun » au Bénin.

[3] Elle est à rechercher dans la famille linguistique aja-tado : le monde (dou) invisible (vo).

[4] Leur nom, leur fonction, les ouvrages qui s’y rapportent, les liens avec d’autres collections existantes, etc.

[5] Paru aux éditions Loco. En vente au musée et en librairie.

[6] Ce terme n’est pas utilisé ici dans son acception péjorative.

[7] Bien qu’elle la considérât comme d’origine païenne, l’Eglise intégra la pratique des ex-voto aux manifestations cultuelles et aux pèlerinages de la religion populaire. Le Général Pau (1848-1932) offrit ainsi à la ville de Reichshoffen une Vierge qu’il avait fait couler avec le plomb des obus du champ de bataille de Froeschwiller-Woerth, où il avait perdu la main droite en 1870. Il avait fait ce don dans l’espoir qu’il n’y aurait plus jamais de guerres mais il fut pourtant rappelé par Joffre en 1914.

[8] Source : Emil Ohly, Lebensstil von Jakob Spieth. Bremer Missionsschriften, N°8, p. 15.

Publié le 16 janvier 2014 par Bernard Müller