Le pape François en Terre Sainte : le courage de refaire l’histoire

Le Cardinal Onaiyekan, archevêque catholique d’Abuja (Nigeria), est actuellement sous traitement médical de longue durée à Rome, hébergé au Généralat SMA. Depuis Rome, il publie régulièrement une lettre à ses amis et personnes de bonne volonté en réaction aux événements de Boko Haram, plaidant pour le dialogue à tous les niveaux. Cette lettre, envoyée le 11 juin, est la sixième.
Le 30 mai dernier, il a rencontré les membres du Conseil Plénier SMA lors de leur session. Et à une question qui lui a été posée sur la possibilité d’un dialogue avec Boko Haram, il a fait les remarques suivantes :
« Les adeptes de Boko Haram ont les mêmes plaintes que nous et que la plupart des gens au Nigeria : la dénonciation d’un gouvernement corrompu, le chômage, en particulier des plus jeunes, l’inefficacité de l’éducation dans les écoles et universités. Cela peut certainement être la base d’une réflexion et d’une lutte communes. Mais ce que nous ne pouvons pas admettre ce sont les méthodes de violence utilisées par Boko Haram et leur volonté d’installer un gouvernement islamique basée sur la charia. »
Jean-Marie Guillaume

La lettre n°6 du Cardinal Onaiyeka à ses amis

Durant le week-end du 31 mai au 1er juin 2014, le pape François était en pèlerinage en Terre Sainte. Il a insisté sur le fait qu’il allait en pèlerinage comme démarche religieuse, pour visiter les lieux saints liés aux événements de la Sainte Bible et surtout à la vie, la mort et la résurrection de notre Seigneur Jésus Christ. Comme les autres pèlerins, il s’est rendu à Bethléem de Judée et à la ville sainte de Jérusalem.

Au cours de son pèlerinage, il entreprit une série de rencontres importantes et historiques. Il n’était pas simplement un pèlerin ordinaire : il était le pape. Il ne visitait pas n’importe quel lieu sacré, mais la Terre Sainte d’Israël, une terre d’une grande importance spirituelle pour les trois principales religions du monde : le Judaïsme, le Christianisme et l’Islam.
C’est aussi une terre faite de milliers d’années d’histoire de tumulte et de conflits, de gloire et de splendeur. Chacune de ses rencontres fut lourde de dangers et d’opportunités. Certains journalistes romains disaient qu’il se promenait dans une terre diplomatique minée. Avec des mots et gestes simples mais puissants, il suivait son chemin en toute sécurité parmi les mines terrestres.
Il appelait aussi avec succès l’attention de tout le monde sur la nécessité cruciale de poursuivre des objectifs communs de paix et de solidarité dans un pays qui est devenu presque synonyme de conflits et de sectarisme dans tous les domaines. À la fin, il a réussi l’exploit impressionnant de susciter une « session de prière commune » aux présidents des États d’Israël et de Palestine dans les jardins du Vatican, un événement qui a eu lieu le jour de la Pentecôte. C’était en fait l’histoire en marche.

Le principal objectif déclaré du pèlerinage devait célébrer les 50 ans de l’étreinte historique du pape Paul VI avec le patriarche œcuménique Athénagoras à Jérusalem en 1964. Cette rencontre avait engagé le voyage vers la réunification de l’Église catholique et de l’Église orthodoxe, après environ un millier d’années de séparation. La rencontre du pape François avec le patriarche Bartholomée a marqué une étape majeure de plus dans ce cheminement de foi et d’amour. Une histoire de séparation a été revue sur le chemin de l’unité et du témoignage commun à l’Évangile de Jésus Christ. Une retombée positive significative de cette nouvelle ère de rapprochement a été la présence heureuse du patriarche dans les jardins du Vatican à l’appui de l’initiative du pape de la prière pour la paix, ainsi que celle des présidents d’Israël et de Palestine.
Lors de sa visite au Royaume de Jordanie ainsi qu’aux États de Palestine et d’Israël, le pape François a saisi toutes les occasions de rencontrer des musulmans de la Terre Sainte, ce qui a abouti à sa rencontre avec le Grand Mufti de Jérusalem, dans le bâtiment du Grand Conseil sur l’Esplanade des mosquées.
Il s’agit d’un long chemin depuis l’histoire sanglante des luttes entre chrétiens et musulmans pour le contrôle de la Terre Sainte. Le Concile Vatican II avait déjà appelé pour une guérison des souvenirs du passé tristes et amers. En outre, cela lui donna également l’occasion d’attirer l’attention nécessaire à la situation précaire des chrétiens autochtones de Terre Sainte. Nous avons tendance à oublier qu’ils partagent aussi le même sort que leurs frères et sœurs arabes de confession musulmane dans le drame tragique du conflit israélo-arabe, qu’ils soient sujets de l’État israélien ou palestinien.

Sa visite dans l’Etat d’Israël était peut-être la partie la plus délicate de son « pèlerinage ». Son programme a clairement mis l’accent sur la dimension religieuse de sa visite, avec la prière au mur des lamentations et sa visite de courtoisie aux deux grands rabbins d’Israël. Mais ce qui a retenu l’attention des media mondiaux fut la gestion de ses contacts avec les dirigeants politiques d’Israël. En mots et gestes simples mais bien calculés, il réussit à gagner l’admiration et la confiance de ses hôtes hébreux sans laisser tomber les arabes palestiniens. L’Esprit Saint était certainement au travail.
Le Saint-Esprit travaille même à travers des êtres humains utilisés comme ses agents. Dans l’événement mémorable de la prière pour la paix dans les jardins du Vatican dans la soirée du dimanche de la Pentecôte, nous avons tous vu l’esprit de Dieu travailler à travers toutes les personnes impliquées dans l’événement historique, en particulier le pape, le patriarche et les deux présidents de la Terre Sainte. Il ne s’agissait pas juste d’une autre « initiative de pourparler de paix ». Les deux présidents n’étaient pas dans un face à face de confrontation ou de débat. Sur l’invitation du pape et du patriarche, ils ont tous deux levé leurs visages vers Dieu dans le ciel en signe de supplication et de prière pour la paix. C’est rassurant de voir la religion dans ce qu’elle a de meilleur, appelant le Dieu unique à sauver ses enfants de l’autodestruction.

Tout cela en dit long sur la situation de notre pays, le Nigeria. Quel que soit le passé, nous pouvons toujours refaire l’histoire et rechercher un terrain d’entente sur lequel bâtir un avenir meilleur pour ceux qui viennent après nous. Le pape François nous rappelle qu’il faut plus de courage pour construire la paix que pour fomenter des conflits. Le Président Shimon Perez dit que construire la paix est un devoir que nous devons à nos enfants. Nous ne devons pas nous laisser décourager par la difficulté de créer une nouvelle histoire de la reconnaissance mutuelle, de l’acceptation et du respect.

Dans les jardins du Vatican, les Juifs et les arabes, les chrétiens et les musulmans, les catholiques et les orthodoxes se sont sincèrement embrassé et ont prié ensemble. Que le Dieu de l’histoire nous donne le courage et la sagesse de nous rapprocher les uns des autres au-delà de notre bagage historique de suspicion mutuelle et à travers nos diversités présentes de croyance et de culture !

Publié le 31 mars 2015 par Cardinal John Onaiyekan