Le Père Jean-Baptiste Libs

Sma de Duppigheim (1874-1914)

L’Association « Histoire et Patrimoine » de Duppigheim, dans le cadre d’une recherche relative à la vie paroissiale du village, plus précisément sur les vocations originaires de Duppigheim, nous a demandé si nos archives contenaient des noms et renseignements de personnes nées à Duppigheim et ayant intégré notre institut.
Le Père Jean-Baptiste Libs est originaire de Duppigheim. Les archives sma de Strasbourg n’ont aucune trace de ce missionnaire, mais celles de Rome contiennent quelques lettres, et surtout des références d’articles que lui-même avait écrits. Grâce à ces documents nous avons pu reconstituer une partie de son itinéraire.

Jean-Baptiste LIBS est né à Duppigheim le 7 juin 1874. Il fait ses études secondaires au séminaire des Missions Africaines à Richelieu (Clermont-Ferrand) de 1888 à 1894, et ses études de théologie au grand séminaire des Missions Africaines, 150 Cours Gambetta à Lyon de 1894 à 1898. Il prononce son serment d’appartenance à la Société des Missions Africaines le 20 décembre 1895 à Lyon. Il est ordonné prêtre à Lyon le 24 juillet 1898.

1er séjour à la préfecture apostolique du Haut Niger (1898-1902)
En septembre 1898, il part comme missionnaire à la préfecture apostolique du Haut Niger, dont le siège est à Assaba, dans le sud du Nigeria actuel, à l’ouest du fleuve Niger. Il est nommé à la station d’Issélé Uku, à une trentaine de kilomètres à l’ouest d’Assaba. Le 27 septembre 1901, dans une lettre [1] qu’il aurait pu intituler « un verre d’eau », il fait part du manque d’eau et de la nécessité de construire une citerne : « La station de Issélé Uku est fondée depuis huit ans environ [2], et c’est seulement cette année que nous sommes parvenus à y établir des refuges convenables pour le Bon Dieu et les Pères. Autrefois Issélé était une des villes les plus redoutées dans le pays à cause des cruautés de ses rois. Jamais les gens habitant le long du fleuve n’y avaient mis le pied. Pour eux, aller à Issélé, c’était mourir.

Aussi quelle difficulté ce fut pour nous de trouver des guides et des porteurs quand nous décidâmes d’y aller pour la première fois ! Enfin à force d’insistances, un courageux catéchiste consentit à accompagner le Père et on réussit à franchir les portes de cette fameuse cité royale. La première difficulté qu’on y trouva, à côté d’innombrables tracasseries de la part de la population locale, ce fut le manque d’eau ; aussi avions-nous, pendant longtemps, eu l’intention de fixer notre résidence dans l’une des villes environnantes plus favorisées sur ce point de vue ; mais, à la fin, Issélé fut préférée. Les gens nous paraissaient assez affables, et nous commencions à nous attacher à eux et à les aimer. Issélé est la station la plus florissante en catéchumènes.

Malheureusement, Issélé, étant située loin à l’intérieur et sur un plateau, est absolument dépourvue d’eau pendant la saison sèche qui dure d’octobre à mars. Force nous est alors de chercher de l’eau à trois ou quatre heures de la ville. Que de fois nous sommes obligés de boire de l’eau qu’on ramasse dans des grands trous. Pour la rendre claire, il faut la laver. On prend de la terre rouge, on la mêle avec l’eau, on brasse le tout vigoureusement et on laisse reposer. Une demi-heure après on a de l’eau claire, il est vrai, mais dont le goût n’est pas bien appétissant. Imaginez-vous quel goût peut avoir une eau qui a coulé dans toutes les ruelles malpropres et les endroits où on jette les cadavres. Voilà pourtant notre boisson pendant la saison sèche. Pour confectionner le mortier de nos bâtisses, nous avons été obligés de l’acheter litre par litre. À présent, le bon Dieu est logé et nous aussi, mais j’ai fait remarquer au Préfet Apostolique qu’il serait urgent de nous approvisionner de liquide potable. J’ai reçu pour toute réponse : envoyez-moi les cahiers de compte. Cela voulait tout dire. Que faire ? Les pluies vont cesser et la soif revenir.

« Un verre d’eau » pour Issélé Uku
Qu’il est dur de penser le matin qu’il faut se passer de toute ablution corporelle en ces pays si chauds, afin d’avoir un peu d’eau pour faire la soupe. Très souvent, nous avons dû faire cuire les ignames dans du vin de palme. Que de fois, quoiqu’il en ait coûté, il m’a fallu dire la messe avec de l’eau lavée. Qui donc pourra entendre ce cri : J’ai soif, sans être attendri ? Ce cri désolant est descendu de la croix et il est parvenu jusqu’à nous. Qu’il me soit permis de le pousser aussi et de demander un verre d’eau ».

Le R. P. Zappa, préfet apostolique, appuie chaleureusement la demande du missionnaire : « Le pauvre Père Libs, dit-il, a toutes les raisons du monde de pousser son cri de détresse, et en exposant ses rudes privations, il reste beaucoup en dessous de la vérité. Il faudrait à Issélé, une citerne pouvant contenir douze ou treize mètres cubes d’eau ; pour cela il faut des briques bien cuites qu’on pourra faire sur place ; de la chaux et du ciment qu’il faut faire venir de France » [3]. J’ose exprimer les vœux les plus ardents pour que la prière du bon Père soit exaucée par quelque âme généreuse, à laquelle Dieu inspirera la pensée de lui faire l’aumône du verre d’eau » [4].

[1] Les Missions Catholiques, XXXIII, Lyon, pp. 532-533.

[2] Issélé Uku est devenu le siège d’un diocèse créé le 5 juillet 1973 ; il compte actuellement 44 paroisses.

[3] Les Missions Catholiques XXXIII, Lyon, 1901, p 533.

[4] Les Missions Catholiques XXXIII, Lyon 1901 p 532-533 et Le Missioni Cattolice, XXX, Milano 1901 pp 567-558.

[5] L’Écho des Missions Africaines, Lyon, 1902 pp 76-83 et 107-110, récit du P. Libs intitulé « À l’assaut ! ».

Publié le 23 février 2016 par Jean-Marie Guillaume