Le Père Jean-Baptiste Libs de Duppigheim (1874-1914)

Suite des pages 12 à 20 parues dans « Ralliement n° 5 – 2015 »

Retour à la préfecture apostolique d’Assaba (1902- 1906)
Le Père Jean-Baptiste Libs repart pour l’Afrique, au Nigéria actuel, dès octobre 1902. Il s’occupe encore de la station d’Issélé Uku, d’Agbo et des communautés chrétiennes qui petit à petit prennent naissance dans les différents villages. Avec ses catéchistes qui donnent le message aux sympathisants et aux catéchumènes, il organise la catéchèse, accueille les gens, visite les malades et les familles, supervise l’école. Un de ses soucis est de rectifier une coutume, suivie par certains groupes, de faire disparaître les jumeaux à leur naissance. Ce genre de naissance était considéré comme un fait dérangeant le cours de la vie humaine et annonciateur de malédictions. Les missionnaires, aidés des chrétiens, faisaient tout pour les sauver.
La vie du Père Libs est faite de privations, de célébrations, de joie, de peine, de fatigue, ponctuée par des événements et des personnes qui le poussent à rendre grâce. Il est particulièrement frappé par la conversion d’un homme qui avait une grande influence dans son village et qui petit à petit est touché par la grâce divine. De même, il est bouleversé par la vie simple et joyeuse d’un enfant saisi par la grâce.

Un apôtre indigène au Niger : Alexandre Obouétché [1]
Elle est bien mystérieuse la parabole du Semeur de l’Évangile, avec sa divine semence. La Parole de Dieu qui semble parfois tomber au milieu des ronces et des épines ou sur le rocher, et rencontrer cependant un terrain bien préparé… Le divin Maître pour récompenser et encourager son apôtre lui réserve parfois cependant une consolation et une surprise. C’est ce qui nous est arrivé à Issélé…

Lorsque nous arrivâmes à Issélé pour y fonder la mission, Alexandre Obouétché, très intelligent et entreprenant, était déjà connu de toute la ville. Forgeron de son état, il s’était fait recevoir docteur, féticheur, et en même temps il s’était fait lui-même fabricant de fétiches, et plus particulièrement du fétiche à deux cornes, Ecouenzou, le diable, d’une vente plus courante que les autres. Puis il était parvenu à se faire nommer premier chef de la ville, et à ce titre, il devait veiller sur le fétiche protecteur de toute la ville et lui offrir, selon les circonstances, le sang des poules et des chèvres sacrifiées en son honneur…

Une affaire de chèvres
À vrai dire, Obouétché était un brave homme, joignant à la rectitude du jugement une certaine aménité d’esprit. Une circonstance fortuite le mit en rapport avec la mission. Un de ses neveux, enfant d’une quinzaine d’années, dans une dispute avec un des enfants de l’école, lui avait fendu la lèvre ; accident grave, selon les lois du pays, parce qu’il y avait eu effusion de sang. La condamnation devait être portée séance tenante. Dans l’espèce, il fallait donner huit chèvres à la partie lésée. L’amende une fois réglée, on se mit à « palabrer ». Des chrétiens de la mission, amis d’Obouétché, lui disent que s’il venait voir les Pères, peut-être les choses s’arrangeraient, qu’il pourrait leur faire valoir ses raisons et obtenir que la peine soit réduite. Obouétché, attiré par la pensée de l’heureux résultat que sa visite pourrait avoir pour ses chèvres, se laissa persuader.
L’entrevue avec les Pères fut des plus cordiales, la peine fut remise et Obouétché promit de venir revoir ceux qui s’étaient montrés si bons pour lui. Il tint parole et, à quelques dimanches de là, poussé un peu d’ailleurs par nos chrétiens, ses amis, il vint assister à l’instruction à l’église et causer avec les Pères qui, tout en parlant de choses et d’autres, lui donnèrent une première leçon de catéchisme… Il résolut de venir assister à nos catéchismes du dimanche… Foulant aux pieds le respect humain, il s’arma de courage et suivit régulièrement nos offices et nos instructions. Quelques mois plus tard, il demandait à prendre rang parmi nos catéchumènes.

Changement de vie
Un jour, au prône, le Père qui disait la messe prêcha sur l’enfer. Cette terrifiante vérité de l’Évangile produisit une impression profonde sur le nouveau néophyte. La divine semence était tombée sur un terrain bien préparé. Après la messe, Obouétché alla trouver le Père et lui dit : - Tu nous as appris que le pécheur qui n’a pas reçu le baptême va en enfer. Je veux aller au ciel, je veux le baptême. Donne-le moi…
- J’ai constaté en effet, reprit le Père, que tu as mis de côté le respect humain pour venir à nos instructions à l’Église ; tu as abandonné les fétiches de la ville, et tu ne sacrifies plus de chèvres, c’est vrai, mais il y a encore dans ta maison des fétiches que tu gardes ?
- Lesquels ? dit-il étonné.
- Ce sont tes quatre femmes, tu ne peux pas les garder.
- Ah ! Et bien, que faut-il faire ?
- Les renvoyer et n’en garder qu’une.
Obouétché réfléchit quelques instants. Puis se passant la main sur le front comme pour chasser un sombre nuage, il répliqua d’un ton résolu :
- Eh bien, je les renverrai et tu m’aideras.
Malgré cette bonne volonté et cette énergie, le Père crut prudent de ne rien précipiter chez l’ardent néophyte, et lui prêcha la patience.

Le baptême au jour de Pâques
Le catéchumène obéit. Comme il l’avait promis, il renvoya ses femmes, non sans éprouver un vif chagrin, et plus que jamais, il fut fidèle à l’assistance aux cultes et instructions du dimanche. Enfin le jour tant désiré pour le baptême arriva. C’était le saint jour de Pâques. La solennité du baptême avait été fixée à 8 heures du matin, avant la grand’messe. Une centaine de fidèles et d’amis se pressaient dans la nouvelle église où devait avoir lieu la cérémonie, église qui n’avait encore que sa charpente et sa toiture, sans les murs… Le catéchiste de la mission, Thaddée, avait été choisi pour lui servir de parrain. On lui donna le nom d’Alexandre. Après le baptême, Obouétché entendit la grand’messe où il édifia ses voisins par la ferveur de sa prière et un recueillement profond.
L’office terminé, il resta seul encore longtemps agenouillé au pied du sanctuaire, pour remercier le divin Maître de la grâce de résurrection qu’il avait daigné, en ce grand jour, opérer en lui. L’eau régénératrice avait à peine coulé sur son front que l’épreuve et la croix vinrent le visiter. De retour chez lui, il trouva la maison vide, toute la famille, sauf sa femme (unique désormais) l’avait abandonné ; ses frères, ses sœurs, ses oncles et tous ses amis païens lui avaient tourné le dos.
Il vit en outre les colères des féticheurs menacés se déchaîner contre lui ; ne pouvant lui pardonner ce désintéressement aux traditions locales, ils le poursuivirent de leur haine, mais sournoisement, et en se cachant. On s’efforça au début de lui ôter tous ses titres et privilèges. Mais notre Chef avait du nerf, et il le montra en se défendant comme un autre saint Paul. On chercha, en outre, à le déposséder ; c’était surtout le dimanche, pendant qu’il était à l’office divin, qu’on venait le dépouiller. C’était tantôt une poule, dont il constatait la disparition à son retour de la messe, tantôt une chèvre, d’autres fois c’étaient les légumes et les fruits de son jardin qui lui étaient volés. De la sorte, il perdit toutes les poules et les chèvres qu’il possédait avant son baptême. C’était la tentation de Job qui s’abattait sur lui. Notre nouveau chrétien ne se laissa point ébranler. Il se sentit au contraire animé d’un véritable esprit d’apôtre et, plein de confiance en la divine Providence, il voulut vaincre l’hostilité de ses proches et de ses frères idolâtres, en éclairant leurs âmes et leur faisant partager les biens précieux de la foi qu’il avait reçus. Dieu permit que sa famille se réconciliât, peu de temps après, avec lui. Sa femme reçut le baptême le dimanche de la Pentecôte. Il se mit non seulement à enseigner le catéchisme aux membres de sa nombreuse famille, mais il entreprit aussi de visiter les malades (son titre de docteur le favorisait en cela) et de s’enquérir des enfants en danger de mort afin de leur assurer le baptême.

En prise avec les féticheurs
Son dévouement le poussa même, en maintes circonstances, jusqu’à violer les coutumes fétichistes du pays, opposées à nos vérités religieuses. Un matin, Obouétché me fit appeler. Sa demeure était remplie de chefs de la ville et de féticheurs furibonds qui menaçaient de démolir sa maison… Il avait donné l’hospitalité à une pauvre femme, mère de deux enfants jumeaux. Pareille hospitalité constituait un double forfait aux yeux des gens, étrangement superstitieux, et qui considéraient les jumeaux comme des monstres humains. En conséquence, ils condamnaient la mère à vivre pendant trente jours dans une case isolée, privée de tout rapport avec les habitants du village.
À mon arrivée, notre homme s’arme de bravoure et, s’abandonnant à une éloquence dont aucun Européen ne connait le secret, il démontre en deux temps que rien n’arrive ici-bas sans la volonté de Dieu. Il s’applique surtout à prouver que lui aussi, autrefois, quand il était féticheur, n’était qu’un menteur et qu’il trompait la crédulité de ses frères, et il leur met les point sur les i… ; l’argument était fort. Aussi les féticheurs, en face d’un tel maître, qui traçait du doigt leurs hypocrisies sur le sable, confondus et honteux, se retirèrent les uns après les autres, laissant bientôt la maison vide. Son audace l’avait sauvé et son prestige ne fit qu’y gagner aux yeux de ses concitoyens…
Sa conduite était exemplaire. Tous les matins, il venait assister à la sainte messe ; il ne manquait pas non plus la prière du soir à l’église… La paresse était son ennemi juré. Il s’efforçait par ses exemples de l’extirper chez ses frères, n’hésitant pas, pour occuper les longues heures de la journée, à former et à présider de nombreuses réunions, qui sont devenues à la mode depuis lors à Issélé… Obouétché nous invita souvent, mon confrère et moi, à venir à ses réunions, pour recevoir nos conseils, et aussi pour nous donner l’occasion de bien connaître ses auditeurs. Sous la sage direction de ce valeureux chef, notre groupe éprouva quelques défections, mais il gagna beaucoup en qualité. Ceux que des motifs humains avaient plus ou moins attirés se retirèrent bientôt, ne comprenant point la portée de certaines admonitions parfois un peu sévères. Il n’en subsista pas moins un noyau de chrétiens fervents que tout le monde admire.

Parti en paix au tintement de l’AngélusTelle fut la vie chrétienne de notre héros, qui malheureusement pour la mission, ne devait pas demeurer longtemps parmi nous. Il mourut en 1903, quatre ans après sa conversion. Sa maladie ne dura que six jours, pendant lesquels il voulut encore prêcher, réprimander et encourager au bien. Grand était son désir de ramener à Dieu deux de ses frères que ses instances n’avaient pu encore décider à l’accompagner le dimanche à la messe ou le soir à la prière… Voyant qu’ils restaient sourds à ses prières, Obouétché remit à Dieu le soin de les convertir ; puis, sentant le mal aggraver son état, il se prépara à bien mourir. Il voulut se confesser, et le lendemain, j’allai, en compagnie de nos chrétiens et des catéchumènes, lui porter le Saint Viatique et lui administrer l’Extrême-onction. Quel ne fut pas mon étonnement de trouver le malade levé, malgré son extrême faiblesse. Il avait revêtu tous ses vêtements de fête, son pagne de deuxième classe, sans oublier le pagne de première classe ; sa maison était ornée de verdure pour la visite solennelle du Divin Maître. Il était lui-même agenouillé au milieu de sa chambrette et paraissait en extase. Malgré notre arrivée tardive, il avait voulu demeurer à jeun, sans souci d’un mal qui réclamait à chaque instant de légères potions. La journée entière fut consacrée à la prière, et le lendemain, vers midi, au tintement de l’Angélus, il s’éloignait doucement dans le sein de son Dieu… Un fait est curieux à noter. À la mort de notre héros, on entendait les païens tenir ces propos : « Oui, Obouétché est mort, nous l’avons vu en compagnie de l’Enfant de Dieu avec lequel il est venu pour nous juger »…

(à suivre)

[1] L’Écho des Missions Africaines, Lyon, 1905, pp. 21-29.

Publié le 1er février 2017 par Jean-Marie Guillaume