Le Père Jean-Baptiste LIBS de Duppigheim (1874-1914)

Troisième et dernière partie. Suite de Ralliement 2016-5

Le petit John, témoin de la grâce [1]

À sa naissance, John, comme on l’appelait en ces pays de domination anglaise, n’avait pas été inscrit sur des registres de l’état civil, inconnus dans sa tribu des Hos. Au jugé, à l’œil, on lui donnait 8 à 10 ans, quand il vint chez nous, petit, mais solide, l’œil vif et fin. Il se campait devant vous, l’air décidé, tout fier du pagne blanc qui lui entourait les reins, en faisant ressortir les tons bronzés de son corps.

John avait perdu son père et, sans prendre conseil de la mère qui, en Afrique, n’a rien à voir à l’éducation des enfants, un des ses oncles nous l’avait confié pour lui apprendre à lire et à écrire. Au Niger, on nous laisse assez souvent la charge d’instruire les enfants jusqu’à l’âge où ils peuvent gagner leur vie.
En dehors des heures de classe, notre garçon était chargé de plusieurs emplois. Comme Maître Jacques, il cumulait ; il balayait ma chambre, brossait mes habits et mes bottes, servait à table, à la sacristie, au besoin devenait cuisinier. Il avait même une charge spéciale, celle de remplacer la cloche absente et d’appeler les enfants à l’école en parcourant les rues du village. Avant l’heure de la classe, si tous les écoliers n’étaient pas là, John courait après les retardataires jusque dans leurs cases… Sérieux et observateur, il nous écoutait dans nos catéchismes et nous suivait dans nos visites aux malades et aux cabanes des pauvres gens. Et ainsi, peu à peu, le zèle de l’apôtre germait dans cette âme d’enfant. Il disait à ses petits camarades d’informer le Père quand il y aurait des enfants malades dans le village, parce que, disait-il, le Père leur porterait des remèdes et les guérirait…

Un jour, en revenant d’un voyage à Assaba (au Nigeria actuel) où j’avais passé quelques jours pour la retraite annuelle, je remarquai dans la cour de l’école quelque chose d’insolite. Au lieu de jouer avec ses camarades, John se tenait à l’écart avec un autre enfant âgé d’environ quinze ans qui était son moniteur en classe et son auxiliaire dans ses travaux d’apostolat. J’étais à peine entré dans ma chambre que John frappait à ma porte… « Père, me dit-il, en baissant la voix, je viens pour une affaire importante ; là-bas dans le bois maudit, il y a deux enfants abandonnés, ils ne sont pas encore morts et ont roulé dans le chemin. » - « Va vite, lui dis-je, avec ton camarade et apporte-moi ces enfants. » John hésitait…

Plus tard, je m’informai du motif pour lequel John avait hésité tout d’abord à obéir. J’avais déjà remarqué une autre fois une sorte d’hésitation contraire à sa bonne nature ouverte et dévouée ; d’autre part, il n’avait plus la même ardeur pour aller, après son déjeuner, à la recherche de ses compagnons d’école. J’appris alors que les membres de sa famille l’avaient menacé de le punir à cause de son trop de zèle et qu’ils l’avaient frappé. Les chefs païens, devenant jaloux de notre influence, avaient signifié à la famille d’avoir à arrêter le petit John dans son élan. « Comment, disaient-ils, nous faisons notre possible pour empêcher qu’on aille voir les Blancs et pour les faire partir, et vous, vous leur fournissez des auxiliaires pour les aider à rester ici. » Cet avertissement des chefs était naturellement accompagné de grosses menaces. Il y eut forcement un temps d’arrêt.

Mais bientôt nous continuâmes notre ancienne façon d’agir, et notre jeune auxiliaire reprit son rôle avec le même dévouement et la même activité. John grandissait, nous l’envoyâmes à Assaba, où nous avons une école supérieure, afin qu’il y pût achever son instruction et devenir plus tard catéchiste et maître d’école. Nous fondions sur cet enfant de belles et légitimes espérances, mais la Providence avait d’autres vues sur notre cher écolier. Au mois de mars 1904, à l’âge de 14 ans, il nous fut enlevé par la dysenterie, à la fête de saint Joseph.
Sa mort fut très édifiante. Lorsqu’il eut compris qu’il n’y avait plus d’espoir de guérison, il se prépara à mourir avec des sentiments de foi et de piété dignes d’une personne avancée en âge et en vertu. Sa famille le réclamait, il refusa de quitter la mission, afin de mieux se préparer à la mort chez les Pères, dans la maison du Bon Dieu. C’est là qu’il s’est éteint doucement, comme la lampe consumée près du Tabernacle…

Révolte à Issélé, janvier 1904 [2]

« L’année 1904 a disparu du calendrier, mais non de notre mémoire : les péripéties qu’elle nous a réservées sont ancrées dans le souvenir du missionnaire… Exaspérés par l’opposition que nous faisons à certaines de leurs coutumes et surtout par quelques lois du gouvernement anglais, nos gens avaient juré d’exterminer tous les Blancs, ainsi que nos néophytes et catéchumènes. C’était à la fois une lutte de race et de religion. Déjà en 1899, eut lieu une première révolte, dont Issélé fut le principal théâtre. Depuis cette époque, les révoltés n’ont jamais posé les armes et, chaque année, après avoir emmagasiné leurs ignames, ils essaient de se réorganiser pour la lutte. En 1904, ce fut sur le pied de guerre complet. La loi anglaise défendant de tuer les enfants jumeaux et s’élevant contre d’autres superstitions les surexcita ; les châtiments justement infligés à ces occasions par le gouvernement sans distinction de personnes, mirent le comble à l’exaspération. La coutume du pays voulait, en effet, que chef et féticheurs fussent à l’abri de toute punition…
La guerre se préparait en secret, non toutefois sans éveiller chez nous de graves soupçons sur ce qui se tramait. À l’approche de notre retraite annuelle, je fis observer le danger qui menaçait le pays. La veille du départ pour ces exercices pieux, 8 janvier, quand tout le monde fut couché, j’enlevai de l’église toute son ornementation, les vases sacrés, les ornements, pour les confier au catéchiste. J’allai ensuite trouver le roi, lui déclarant qu’il serait responsable de la mission pendant mes quelques jours d’absence. Comme personne privée, à son avis, j’avais acquis le titre de citoyen, j’avais donc le droit de confier à sa garde notre église et notre maison. Sa Majesté jura qu’on ne toucherait point à nos maisons, avant que toutes les siennes ne fussent détruites et sa garde massacrée. Les événements prouvèrent qu’on pouvait se fier à sa parole.

Le 10 janvier, ouverture de la retraite. Le lendemain, aucun incident. Mais le 12, au matin, je reçus cet avis : « Père, viens vite ; Ecoumecous sont à la porte ; chrétiens et catéchumènes veillent jour et nuit ». Après l’avoir fait lire au R. P. Préfet, je passai ce billet laconique au chef du gouvernement. Il décida de faire une reconnaissance à l’intérieur le lendemain. Je devais le suivre. Comme il n’y avait point de soldats en ce moment à Assaba, il ne put que réunir quelques policiers, et en avant ! La distance entre Assaba et Issélé est d’environ trente-cinq kilomètres. L’officier anglais pensait camper la nuit suivante à mi-chemin. Mais en voyant cette troupe si petite, les Ecoumecous se disposèrent à l’attaquer ou au moins à lui barrer le chemin. Il écrit aussitôt à la direction, à Assaba : « Je campe à Issélé-Assaba, suis entouré. Venez avec munitions. Les Ecoumecous s’apprêtent à se porter sur notre capitale »

Chaque Père montait la garde devant les maisons d’Assaba. Pendant la nuit, le docteur, administrateur du Cercle, avec le chef de la mission, tinrent conseil pour savoir comment on pourrait porter secours à « l’assiégé de la brousse ». Quelques hommes armés, disons-nous en connaissance de cause, pourront forcer le passage, d’Assaba jusqu’à Issélé et Azaba, les vrais Ecoumecous n’existant que depuis cette dernière ville. Cet avis prévalut ; on nous invita même à prendre part à la campagne. Nouveau conseil entre nous ; et six Pères furent choisis pour porter secours à celui qui s’était exposé pour ses intérêts…
On partit en toute hâte et sous un soleil de plomb. Arrivés à Okpanam, à 2 heures 20 d’Assaba, deux courriers venus par différents chemins nous annoncent que le commandant a forcé le passage jusqu’à Issélé, où il a trouvé les maisons intactes, mais la mission protestante détruite. L’assistant du Commandant en Chef de notre petite troupe déclare qu’il ne peut pas pousser plus loin à cause des occupations urgentes qui l’appellent à Assaba.

Alors le P. Zappa et trois autres Pères, fusil en bandoulière et cartouchières à la ceinture, se dirigent sur Allah. Le R. P. Préfet n’a qu’une chose en vue, c’est d’y retrouver debout la jolie église commencée par lui. Ils y arrivent à 8 heures, plus morts que vifs, n’ayant rien pris depuis 8 heures du matin jusqu’à 8 heure du soir. Toutes les maisons sont vides ; les catéchistes et les chrétiens sont réconfortés un peu par un frugal repas préparé par une femme.
Ils se mettent sans retard à fortifier la maison contre les attaques pouvant survenir à chaque instant. Puis on dispose les sentinelles pour la nuit. Ici encore le rôle le plus difficile nous revient. Nos braves gens, rassurés de voir les Pères avec eux, ont vite fait de s’abandonner entre les bras de Morphée. À nous donc de veiller. Le lendemain on passe l’inspection des fortifications ; les trouvant insuffisantes, on se met à élever, avec des briques, des remparts munis de meurtrières. Notre capitaine improvisé, le R. P.Préfet, ne lâche pas la truelle de tout le jour… Aussi la maison des Pères et l’église d’Allah sont-elles bientôt de vrais forts. On en fera autant, plus tard, à Issélé ; mais hélas, il n’en fut pas de même pour les stations secondaires. La pauvre chapelle d’Ezi, station dépendante d’Allah, ne put résister à la rage des apaches. Elle fut saccagée ! Onicia-Uku, succursale d’Issélé, eut le même sort. Catéchistes et catéchumènes durent se sauver pendant la nuit, laissant tout leur petit avoir entre les mains des brigands. Ils furent dès lors à la charge de la Mission. Leurs petites fermes d’ignames ne furent pas plus épargnées. Mais, me demandera-ton, comment chefs et féticheurs ont-ils trouvé tant d’adhérents, puisque le peuple abhorre, au fond, leur autorité ? L’explication en est simple. Ces mandrins s’y sont pris de vive force. Ils entraient dans les maisons et exigeaient des hommes qu’ils grossissent, sans tergiversation, l’armée des prétendus libérateurs ; sinon ils devaient être tués sur-le-champ, et on braquait sur leur poitrine le canon de fusil…

Fatigué et malade, le P Libs revient définitivement en Europe

Les péripéties racontées plus haut, qui se sont encore répétées plus tard, n’ont pas été sans effet sur la santé déjà fragile du Père Libs, homme d’une très grande sensibilité. Il revient en Alsace en décembre 1904 pour un bon temps de repos et retourne à la préfecture du Haut Niger en octobre 1905. Mais dès janvier 1906, il se voit obligé de revenir définitivement en Europe sans espoir de retour en Afrique.

Le Père Carlo Zappa, Préfet apostolique, déplore son départ du Haut Niger [3] : « Le pauvre Père Libs a été beaucoup peiné de devoir quitter la mission si peu de temps après son retour : il en a pleuré comme un enfant et a fait, en obéissant, un vrai sacrifice, qui lui vaudra des mérites. Vous ne pouvez pas croire combien je regrette son départ, car, quoique moins apte que d’autres à l’administration, il a un degré supérieur le dévouement, l’entrain, et la soumission la plus absolue. Je serais mille fois heureux de le voir revenir au milieu de nous ; je compte pour cela sur un miracle de Notre Dame de Lourdes, car, d’après le docteur, ses entrailles et ses intestins sont complètement usés. »

Quelques jours plus tard, le Père Hummel, Supérieur régional des missionnaires sma, donne des précisions sur l’état du Père Libs [4] : « (…) Le soupçon d’un empoisonnement prend de plus en plus de consistance. Ce n’est guère croyable qu’après un séjour prolongé en Europe, on ne puisse se remettre mieux, dans des conditions normales, des maladies dont le Père Libs eut à souffrir il y a deux ans. Je ne pense pas que le Père puisse songer à un retour sur la Côte. Si toutefois le Bon Dieu lui accorde la faveur de se remettre entièrement, son état de santé nous laisse dans la plus vive inquiétude, et nous serons heureux d’apprendre son retour en France. C’est un excellent confrère, d’une très bonne nature ; se laissant commander et diriger, nullement fait pour commander, qui m’aurait été d’un grand secours ici à Assaba. Me voici donc encore une fois seul, je n’y tiens plus. »

Au service de la mission dans les maisons de formation, Nantes et Chanly (1906-1914)

Tandis qu’il doit prendre soin de sa santé, le Père Libs est nommé à l’école apostolique SMA de Pont Rousseau-Nantes, il y passe avec bonheur plusieurs années. Mais le 17 juillet 1911, il reçoit une nouvelle nomination du Supérieur général, Mgr Pellet : « Malgré les désirs du Père Moison [5] de vous garder à Pont Rousseau où vous avez donné pleine satisfaction, nous avons cru utile de vous nommer Directeur des Frères. Vos fonctions devront commencer lorsque le Noviciat sera transporté à Chanly (Belgique) à l’automne prochain. Il vous appartiendra alors de préparer leur exode et de les suivre en Belgique pour vous y installer. Le Supérieur de ce Noviciat de Frères n’est pas encore désigné d’une manière définitive, et il peut se faire qu’il ne soit pas encore là pour l’installation des Frères à Chanly, mais vous suffirez sans doute à tout en attendant ; et je suis sûr que vous continuerez à vous rendre très utile à la Société, et cela de plus en plus, en concourant à cette œuvre des Frères, qui sera utile à nos Missions en leur fournissant des sujets bien formés. »

Le Père Libs arrive à Chanly le 18 septembre 1911. Le Père Brédiger le rejoint un peu plus tard comme Supérieur du noviciat des Frères, qui est donc érigé en parallèle au séminaire de philosophie. Le règlement de la maison est très strict, où alternent prières, méditations, travail manuel et classes. Le lever est à 4h 30 et la journée se termine par le couvre-feu à 20h 30. Durant son séjour à Chanly, le Père Libs part souvent dans le nord de la France ou en Alsace pour collecter des fonds en faveur des maisons de formation de la SMA et des missions en Afrique et rend des services pastoraux dans les paroisses environnantes.

Le 26 avril 1914, à Chanly, le Père Libs doit garder le lit, le médecin ordonne des examens et détecte la tuberculose. Il est envoyé à Lyon le 25 mai ; il y décède le 29 juillet.

[1] Histoire d’un enfant chrétien du Niger, L’Écho des Missions Africaines, Lyon, 1905, pp. 90-95 ; Ein schwarzer Glaubensheld, Afrikanisches Missionsglöcklein, September 1924, pp 193-199.

[2] Lettre du P. Libs, supérieur de la station d’Issélé, Niger Supérieur, L’Écho des Missions Africaines, 1905, pp 170-174.

[3] Lettre du Père Zappa à Mgr Pellet, Assaba, 5 janvier 1906.

[4] Lettre du Père Hummel à Mgr Pellet, Assaba, 9 janvier 1906.

[5] Le Supérieur de la maison.

Publié le 22 juin 2017 par Jean-Marie Guillaume