Le prophète est d’abord un démocrate et le démocrate un prophète

Un lutteur contre tout fascisme accapareur, avec tous les défis auxquels il devait faire face, et Jésus s’inscrit dans cette ligne après Jean-Baptiste.

Il faut commencer par définir ce qu’est le fascisme… Selon le Petit Robert et Google, on pourrait le décrire ainsi : « Le régime fasciste entend faire de la nation une communauté unique rassemblée derrière un seul homme (führer - culte de la personnalité et importance de la hiérarchie), avec un individu qui doit s’effacer devant l’Etat. Rejetant les droits de l’homme, il s’accompagne d’un Etat policier fort et sécuritaire, d’une organisation verticale des métiers en corporations, d’une méfiance envers les étrangers et d’une politique réactionnaire. »

Le thème central de l’Ecriture [1] peut se résumer en une phrase : Dieu libère… Il libère l’homme de tout esclavage – religieux, royal, politique, financier etc. - et en particulier de celui du péché. On peut dire que l’homme libéré est le centre de l’Ecriture.

Mais Dieu ne libère pas l’homme malgré lui. Il lui demande une démarche personnelle, une initiative de sa part : Oui, je me lèverai, dit le prodigue. Et le prophète est l’homme choisi, l’artisan par excellence de cette libération. Mais parler de l’homme, c’est également parler du peuple choisi par Dieu, celui des fils et filles d’Abraham. Ce peuple devait être le modèle ou le prototype de cette libération.

En fait, le peuple d’Israël, à travers son alliance, a été constitué par Dieu pour appeler tous les peuples à n’en devenir qu’un seul, sans frontières et sans distinction agressive de races ni de rang autour du Messie. Cela est en route, depuis fort longtemps… Mais cela arrivera un jour pour de bon, quand le Christ reviendra dans sa gloire, non pour juger mais pour rassembler dans une diversité pacifique tous les peuples de la terre.

Cela sonne très utopique mais l’enseignement de l’Ecriture est à la base de tout cela. La garantie, c’est la Pentecôte. Dans un rassemblement pacifique des différentes langues, l’Esprit nous montre les prémices de ce nouveau peuple enfin libre… malgré le vin doux matinal !

En fait la marche du peuple de Dieu est une longue lutte contre les exploitations de l’homme et les fascismes de toute sorte à travers les âges. Les étapes fondamentales, selon la Bible, s’appellent : la pomme du jardin, la tour de Babel, Moïse et le passage libératoire de la Mer Rouge avec les dix Paroles du Sinaï, Isaïe et l’exil à Babylone, les mères d’Israël venues d’ailleurs et non issues du sang d’Abraham et, finalement, le Fils de l’homme, Jésus de Nazareth, avec son alliance à lui.

Toutefois, le centre de cette aventure est et reste l’homme – ecce homo - sous toutes ses faces. On pourrait dire que la mission de l’homme est de construire l’homme avec l’aide de Dieu.

L’histoire selon la Bible
Le jardin
Commençons par dire un mot du geste de la « pomme croquée ». Qu’est ce qui a poussé ces deux-là à faire ce geste-là ? La réponse est simple et humaine ! C’est le pouvoir absolu, avec toutes ses satisfactions : accaparer, posséder, exploiter… Et cela perdure depuis… C’est le nerf même du capitalisme. Dieu les a chassés du « jardin », mais ils ont emporté avec eux leur « démon » et, hélas, il sommeille au fond de chacun d’entre nous !

Babel  [2]
Babel est une entreprise de fascisme efficace : un dieu propre, une langue unique et propre, un bâtiment unique, et un peuple soumis et « grégairement » artisanal. Toute une machinerie, quoi ! Tout est uniformisé sur un même modèle, et tous travaillent au projet commun : créer la cité idéale pour détrôner Dieu, l’étranger, venu d’ailleurs. … Et c’est Dieu, l’étranger, qui va faire exploser cette mécanique en envoyant la diversité et en créant l’altérité. Le langage, le métier et le statut deviennent alors des acquis personnels, gérés par l’individu. Chaque groupe aura ainsi une face et une fonction, un métier spécifique avec son langage propre : un maçon n’est pas un menuisier et ne parle pas comme lui. Autour de cet immense construction, Dieu a donc créé un peuple d’hommes libres, qui échangent au lieu d’exécuter bêtement [3], et qui communiquent au lieu d’ânonner. C’est une belle fiction ! Tout le monde sait cela.

Moïse le libérateur
Fils et descendant d’un peuple de bédouins amenés en esclavage. L’histoire a fourvoyé l’enfant né du Nil (Moïse ) à la cour pharaonique, mais il est resté fidèle à ses ancêtres. Fuyard, il se retrouve à nouveau dans le désert. C’est là que Dieu va l’appeler et lui donner les pouvoirs pour tirer ses frères de l’esclavage de l’Egypte. Il sera, YHWH son Dieu, « Celui qui EST », le « Dieu avec lui », qui consacrera le peuple dans sa liberté par l’alliance du Sinaï.

Moïse, le prophète des dix Paroles
Dieu, par son prophète Moïse, donnera ainsi à son peuple comme garantie de son alliance sa « Parole » en dix fragments (Tora). Ce qui est intéressant, c’est que Dieu n’a pas donné sa « Parole » à un roi, car trop ambitieux, ni à un prêtre, trop exposé et trop fragile, mais à son prophète Moïse tiré des eaux (baptême). Il a voulu préserver ainsi son peuple de tout arbitraire futur, royal ou sacerdotal, du temps de Jésus. La loi (Tora) est le signe de la concrétisation dans le quotidien de la libération d’Egypte. Car l’homme qui observe la « Parole » donnée par Dieu, qu’il soit pauvre ou riche, simple esclave ou roi, se soumet à la volonté de Dieu, il est à égalité devant la loi et devant les hommes !

Malheureusement, ces « fardeaux inutiles » dont parle l’évangile sont venus très tôt ; ils ont pourri la Tora dans son esprit et dans sa lettre, oubliant que la loi était faite pour le peuple et non pas le peuple pour la loi. Cela convenait au Temple et à ses chefs. C’était leur façon d’imposer et d’exercer le fascisme par la pensée unique et la pratique canonique [4].

Les intruses
Dans un système aussi religieux et aussi raciste, fondamentalement basé sur l’exclusion par le sang, on a pourtant su admettre au long de l’histoire celles qu’on appelle les « mères » d’Israël. Or, n’étant pas issues d’Abraham, elles étaient politiquement incorrectes, comme Rahab ou Ruth, ou étaient des pécheresses, comme Thamar la prostituée et Bethsabée l’adultère. Elles étaient donc religieusement impures. Dans sa généalogie, Matthieu cite ces femmes venues d’ailleurs parmi les ancêtres de Jésus de Nazareth, le Messie. Et c’est tant mieux, car ainsi la porte est ouverte et l’aggiornamento en route, mes Dames !

Les Prophètes
Selon l’Ecriture, le prophète est appelé et consacré pour être « la bouche de Dieu ». Peut-être parce qu’eux même étaient des itinérants libres, genre de SDF mystiques, les prophètes sont devenus très tôt les « gardiens » et les « inspirateurs » de cet esprit libérateur de la Loi « écrite » au cœur de l’homme. Ils professaient que la vraie place de Dieu (shekinah) était le cœur de l’homme et non pas le Temple, avec ses fardeaux inutiles. Jésus s’est inscrit dans cette lignée.

Ce n’étaient donc pas des hommes du Temple mais des hommes du peuple, sans distinction de race, comme le dira plus tard Paul de Tarse. Leur premier témoignage était vraiment un témoignage de vie libératoire. Ils l’ont payé cher et ont souvent été persécutés (Elie), et même mis à mort (Zacharie et Jean-Baptiste). Tout comme, plus tard, Jésus le Christ et Seigneur (Mc), le prophète des prophètes.

Isaïe et l’universalisme
Le prophète en tant que « bouche de Dieu » devait être à la fois un pédagogue et un maître pour transmettre le message [5] et il fut souvent un fondateur d’école. Il y a ainsi plusieurs « livres » importants attribués à Isaïe et son « école ». Ce courant de pensée a fidèlement accompagné le peuple pendant et après son exil. C’est une conception à la fois très réaliste et très utopiste, pétrie de foi et d’espérance, de promesses et de visions. Nous avons là une source d’un puissant courant de libération. Attribuée à un personnage mystérieux, à la fois persécuté et victorieux, appelé le Serviteur souffrant, elle éclairera la vie et le témoignage de Jésus de Nazareth, le Messie attendu.

Isaïe a bien vite que beaucoup, parmi les déportés, se trouvaient très bien au pays de Babylone et n’avaient pas grande envie de revenir en « terre promise » d’Israël, le fameux « heretz ». Il faut dire que les prophètes n’ont jamais été des champions de la sacralisation de cette fameuse « terre sainte ». Il se trouve qu’ils étaient le plus souvent en exil ou au loin. La Palestine est un lieu de passage. Comment garder intègre, religieusement et politiquement, un territoire qui n’est qu’un couloir ? N’a-t-on pas traité la Galilée, d’où venait Jésus de Nazareth, de carrefour des païens et non comme une partie de la terre sainte ?

C’est ici que le prophète Isaïe a inversé les vapeurs en disant : ce n’est pas le pays qui importe mais le peuple. L’important n’est pas de retourner au pays mais d’appeler les autres à se joindre aux enfants d’Israël pour que tous deviennent « enfants » du Dieu de la même alliance. Ensemble, avec ces enfants, on ira fonder la nouveau peuple de Dieu sur la colline de Sion, au-delà des frontières et des races. Et on appellera de là tous les autres pays… Voici une belle vision messianique d’Isaïe.

Ainsi, les prophètes ont « élargi » très tôt l’horizon du peuple et l’espace de sa tente vers une mission universaliste, une mission nouvelle qui consiste à proclamer l’annonce d’une paix universelle avec tous les peuples et toutes les nations dans leur différence. Cyrus lui donnera un sérieux coup de main. Ce sera le libre Israël, en Dieu et dans la nouvelle alliance de Jésus, que les évangiles appelleront le Royaume de Dieu. Selon Marc, Jésus le prophète est mort pour cela en devenant Christ et Seigneur.

Et maintenant… dans l’aujourd’hui ?
Le monde est rempli de démocraties de toutes les couleurs et de toutes les formes. Le propre d’une démocratie c’est ce que l’on appelle la constitution, qui reconnaît les mêmes droits et les mêmes devoirs à chacun et à tous. Elle devrait être considérée comme « sacrée ». Dans la modernité, la constitution a remplacé la loi divine. On appelle cela une république laïque, qui ne devrait être ni ouverte ni fermée – un exercice difficile et périlleux qui suppose un très grand sens civique du bien commun. En manipulant la Constitution, on fait d’une nation une république « bananière » de fuites et de magouilles. De plus, la Constitution d’un Etat est « prophétique », parce qu’elle constitue une dynamique de vie commune dans et à travers un même lien social, selon des principes altruistes et équitables où chacun doit se reconnaître et par lesquels il doit se sentir concerné. Ouf ! Pour beaucoup, la devise liberté – égalité – fraternité sonne comme une utopie. Peut-être… A chacun cependant d’agir pour qu’elle devienne réalité. Cela suppose de chacun qu’il soit un citoyen qui contribue au bien commun, comme un adulte responsable, et non un citoyen qui attend comme un enfant. N’oublions pas que les prophètes ont toujours été des pédagogues engagés et que nous, les chrétiens, nous faisons partie d’un peuple de prophètes par le baptême.

Actuellement, nous autres de tradition judéo-chrétienne, nous sommes guettés par un fascisme larvé. Il a pénétré nos esprits en occultant et les valeurs républicaines et les valeurs évangéliques. Il est caractérisé par la chasse primaire de l’étranger dans une peur absolument anti-évangélique, et par le culte païen du patriotisme, la pureté raciale par l’isolement patriotique qu’on n’ose pas nommer. Les chrétiens semblent être en pleine connivence avec cette politique ; ils restent en tout cas bien passifs, tout en votant pour le parti libéral et ses abus.

Alors ?…

Alors il faut retrouver une véritable identité, à la fois prophétique, évangélique [6] et républicaine, en refusant délibérément de se laisser emprisonner dans une espèce de pensée unique ambiante qui sécurise mais annihile notre personne. Comment ? En nous posant sans cesse la question : suis-je un citoyen libre et un chrétien lucide face à la conscience collective et soporifique du politiquement correct ?

« Dans le monde, c’est vous qui changerez ce que vous souhaitez changer », nous dit Gandhi, qui était un prophète. En d’autres termes : personne ne le fera à votre place.

Et si je vous disais que le printemps arabe n’est pas loin de la Pentecôte chrétienne. Les deux se passent au printemps, pour le moins ! Et sont des évènements qui devraient annoncer une libération.

[1] AT et NT.

[2] Le drame de Babel est illustré par deux films qui relatent cet esclavage de l’homme par l’homme ou le système. Le premier est de Fritz Lang et s’intitule Metropolis ; le second, Les temps modernes, est une œuvre de Charlie Chaplin.

[3] Cet aspect a été magistralement développé dans deux films cités : les hommes y sont des numéros dans un troupeau grégaire, en attendant de devenir des robots.

[4] Le canon ne fait pas seulement « boum boum ! ». Il encadre aussi la loi et l’ordre. C’est le droit canon.

[5] Je crois qu’il n’y a plus de prophètes dans l’église romaine actuelle. La bouche de Dieu est devenue muette ! Mais oh là !… il y a beaucoup de « saints » !

[6] Ce mot appelle un débat : suis-je chrétien ? Être chrétien n’est pas nécessairement être évangélique. N’est-ce pas simplement rester fidèle à une culture dite judéo-chrétienne ?

Publié le 18 septembre 2012 par Jean-Pierre Frey